L'histoire de l'armurerie franco-suisse est riche et complexe, marquée par des influences mutuelles, des innovations technologiques et des défis sécuritaires contemporains. Cet article explore les racines de l'industrie armurière, son évolution à travers les siècles, et les enjeux actuels liés à la criminalité transfrontalière et au trafic d'armes.
Genèse de l'Industrie Armurière Liégeoise
L'activité métallurgique dans la région de Liège, en Belgique, remonte à l'époque gauloise et gallo-romaine. La disponibilité du minerai et des ressources forestières a favorisé le développement de la fabrication d'armes. Au Moyen Âge, les forgerons liégeois étaient réputés pour la qualité de leurs armes blanches, exportées dans toute l'Europe.
L'apparition des armes à feu au XIVe siècle a marqué un tournant. Vers 1350, on fabriquait déjà des bouches à feu en bronze et en fer forgé. Au début du XVIIe siècle, la production d'armes à feu portatives a connu un essor considérable, faisant de Liège un fournisseur mondial d'armes et de pièces d'armes.
L'organisation du travail armurier liégeois était particulière. Le "garnisseur" sous-traitait la réalisation des différents éléments aux monteurs à bois, platineurs, limeurs, fondeurs, faiseurs de sous-garde, faiseurs de baguette, etc. La production était réalisée "à l'oeil", c'est-à-dire en copiant des modèles sans calibre ni étalon. La standardisation est apparue avec la demande française de fabrication du modèle 1777, imposant une norme de réception. Les ouvriers capables de produire ce modèle étaient particulièrement valorisés.
La Révolution Française et son Impact
La Révolution Française a eu un impact significatif sur l'armurerie liégeoise. En 1789, un marchand liégeois, Jean Gosuin, a mobilisé les ouvriers armuriers et s'est emparé de l'hôtel de ville. Le rattachement de Liège à la République Française en 1794 a mis fin à sa neutralité. La fabrication d'armes était soumise au contrôle militaire, et l'exportation a été interdite en 1797. Liège a produit des pièces pour toutes les manufactures françaises, et la manufacture impériale de Liège était dirigée par Gosuin et son fils.
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Privés de débouchés, les artisans liégeois ont connu la misère. Beaucoup ont accepté de travailler dans les manufactures d'État. Face au refus de Napoléon Ier de rétablir la libre exportation d'armes "de luxe" et de traite, treize fabricants se sont regroupés pour former la "société des treize" et obtenir quelques commandes de l'empire.
L'Évolution Post-Révolutionnaire et l'Ère de la Mécanisation
Après 1815, Liège s'est spécialisée dans les armes "de luxe" destinées à la vie occidentale. La variété des modèles fabriqués était immense. Vers 1830-1840, Liège a transformé les armes à silex en armes à capsules de fulminate. Vers 1850, l'apparition de la fonte malléable a permis la fabrication industrielle de revolvers à broche et de poche. La qualité s'est concentrée sur les armes longues et chez quelques fabricants produisant sous licence des "Colt", des "Adams", des "Lefaucheux", des "Smith et Wesson" en grandes quantités, ainsi que des copies.
Une production particulière était le pistolet à canons en faisceaux dit poivrière ou Mariette. Le contact avec les technologies de pointe a développé l'esprit inventif des armuriers liégeois, qui ont simplifié, mélangé et inventé de nombreux systèmes. Liège est aussi devenu un centre mondial de transformation des armes militaires désuètes en fusils de traite ou de chasse.
Dès le XVIIe siècle, la région liégeoise était réputée pour ses fabrications mécaniques, en particulier ses armes à feu. Les artisans armuriers travaillaient souvent à domicile et étaient spécialisés dans certaines opérations. La collaboration avec John Moses Browning a débuté en 1898.
La Révolution Industrielle et la Production d'Armes
Au XIXe siècle, la fabrication des armes militaires légères a été touchée par la Révolution Industrielle. De 1850 à 1870, les responsables militaires et politiques ont dû moderniser l'armement pour répondre aux innovations techniques.
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La modernisation visait à :
- Supprimer les ratés en remplaçant la platine à silex par une platine à percussion.
- Obtenir un tir précis à longue portée avec des canons rayés et des balles profilées.
- Accroître la cadence de tir avec le chargement par la culasse.
Dès 1841, la Prusse a adopté le fusil Dreyse. La France a créé sa première arme légère à percussion en 1837, la carabine Delvigne-Pontcharra, avant d'adopter en 1840 le système de mise à feu par percussion et en 1857 le principe du canon rayé. La fabrication de rayures demandait un travail plus précis que les canons à âme lisse. Les manufactures françaises ont transformé le stock existant tout en construisant de nouvelles armes.
En 1864, le conflit prusso-danois a démontré la supériorité des fusils à chargement par la culasse. Napoléon III a poussé le Comité d'artillerie à moderniser l'armement, aboutissant au fusil Chassepot modèle 1866.
Criminalité Transfrontalière et Trafic d'Armes
Récemment, la Suisse est confrontée à une augmentation de la criminalité transfrontalière et du trafic d'armes. Des armes dérobées dans des armureries suisses sont retrouvées dans les cités françaises, notamment à Marseille. La législation suisse, plus permissive en matière d'armes de guerre et d'armes semi-automatiques de sport, attire les criminels.
Entre septembre et novembre 2020, une armurerie à Zwingen a été ciblée à cinq reprises par des braqueurs originaires de la région Rhône-Alpes, qui ont dérobé près de 200 armes, dont des armes automatiques. Au total, cette équipe aurait dérobé plus de 500 armes des deux côtés de la frontière.
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Face à ces raids, la Suisse a renforcé la sécurité des armureries et a créé une task force avec la police judiciaire française. La position géographique de la Suisse, sa petite taille et la présence d'équipes criminelles implantées dans le tissu économique et social facilitent la criminalité transfrontalière.
Les malfaiteurs connaissent parfaitement la topographie frontalière et utilisent des voitures volées et puissantes pour commettre des cambriolages rapides et emporter un maximum d'armes. Ces armes alimentent ensuite la criminalité organisée française, notamment dans les régions Rhône-Alpes, marseillaise et de Montpellier.
Le prix des armes sur le marché noir a augmenté ces derniers mois, les criminels préférant les armes neuves disponibles en Suisse aux armes de seconde main en provenance de l'Est. Les armes sont revendues rapidement grâce aux réseaux relationnels des criminels.
Depuis l'été dernier, les attaques d'armureries ont diminué, grâce à des coups de filet récents côté français. La police française travaille en étroite collaboration avec la police suisse, avec des équipes communes d'enquête et un échange rapide d'informations. La crainte est que ces groupes équipés d'armes lourdes ne se déportent sur d'autres activités criminelles en Suisse, comme les attaques de fourgons blindés.
L'Armurerie de Luxe Française au XVIe Siècle
L'armurerie de luxe française du XVIe siècle est un domaine moins connu que ses homologues italiens ou germaniques. Contrairement à ces derniers, les armuriers français ne poinçonnaient pas leurs productions, ce qui rend difficile l'identification des auteurs. Cependant, les archives ont révélé des listes d'artisans parisiens, tourangeaux ou lyonnais ayant travaillé dans la fabrication et la décoration des armures. Des dynasties d'artisans étrangers se sont également établies en France.
Les armures françaises se distinguent des modèles italiens à partir du milieu du XVIe siècle. L'étude de leur décor est facilitée par l'abondance de modèles graphiques. L'attribution de ces œuvres est complexe, en particulier pour les armures à décor repoussé destinées à des commanditaires royaux ou princiers.
Le baron Alexandre de Cosson a souligné les caractéristiques formelles des armures françaises : travail au repoussé de l'acier, en faible relief mais finement ciselé, donnant l'illusion de la profondeur. Le répertoire décoratif comprend des scènes à l'antique enserrées dans un réseau complexe de cuirs et de rubans, accotées de figures d'atlantes, de termes ou de captifs, enrichies de guirlandes, de trophées, de chutes de fruits et de mascarons.
L'existence d'un fonds de 170 dessins d'ornement pour des équipements défensifs conservés à Munich a permis de mieux comprendre l'art de l'armure à décor maniériste. Ces dessins, traditionnellement attribués à Hans Müelich, semblent être des études préparatoires pour les armures ornées "dans le goût français".
Bruno Thomas a identifié trois ensembles de dessins :
- Une première série réalisée sous le règne de François Ier, incluant des détails décoratifs de la galerie de Fontainebleau et des fragments d'un harnois apparentés à l'armure que porte François Ier sur un portrait équestre de Jean Clouet.
- Un deuxième ensemble de projets pour deux grands harnois destinés à Henri II, l'un qualifié d'armure "aux emblèmes" et l'autre, presque complet, représenté par des études pour une armure de cavalier et une barde équestre "aux serpents".
- Un troisième groupe de dessins correspondant à une série d'armures à l'ornementation sensiblement différente, constituée essentiellement de rinceaux peuplés.
Ces dessins révèlent les différentes étapes de conception des décors repoussés et de leur adaptation aux formes complexes des pièces défensives. Les mêmes ornements sont traités dans des techniques variées : un "premier jet" à la pierre noire et à la plume, une mise au net à la plume et au lavis gris, puis une copie très détaillée à la sanguine.
L'esthétique de cet ensemble est comparable à celle de l'armure dite d'Henri II du Musée du Louvre, des garnitures de selle et du chanfrein appartenant aux collections du Musée des beaux-arts de Lyon, et de la bourguignotte dite "médicéenne" aujourd'hui au Metropolitan Museum.
Bien que Thomas ait attribué à Delaune le rôle principal dans la création des modèles d'ornement, il est probable qu'un atelier ait employé des dizaines de dessinateurs pendant une quinzaine d'années.
La publication d'une étude sur l'écu en cartouche du château de Skokloster a compliqué davantage la question de la paternité et des lieux de création de ces armures. Cette étude a révélé que l'armurier et orfèvre anversois Eliseus Libaerts avait réalisé des armures pour le roi de Suède Erik XIV en utilisant des dessins ou des estampes français.
Malgré les études de Thomas, l'érudition est restée prudente sur l'identification des sources graphiques et des lieux de création des armures françaises. La plupart des catalogues mentionnent à la fois Libaerts, Delaune, le fonds de dessins de Munich et les commandes d'Henri II, sans trancher réellement sur ce qui revient à chacun.
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