L'armurerie liégeoise, fleuron de l'industrie de la Principauté de Liège puis de la Belgique, possède une histoire riche et complexe qui s'étend sur plusieurs siècles. De ses origines médiévales à son apogée au XIXe siècle et à ses mutations contemporaines, elle a marqué l'économie, la société et l'identité de la région. Cet article propose d'explorer les différentes facettes de cette histoire, en s'appuyant sur des sources variées et en mettant en lumière les spécificités de l'armurerie liégeoise.
Des Origines Médiévales à l'Expansion (XVIIe-XVIIIe Siècles)
L'activité métallurgique dans la région liégeoise remonte à l'époque gauloise et gallo-romaine, grâce à la présence de minerai et de forêts fournissant le combustible nécessaire. Cependant, les premiers écrits relatifs à l'activité armurière datent du Moyen Âge. Dès cette époque, les forgerons liégeois acquièrent une réputation de fabricants d'armes blanches de qualité, connues de la Scandinavie aux frontières de l'Inde.
L'apparition des armes à feu dans la Principauté de Liège se situe vers 1350, avec la fabrication de bouches à feu coulées en bronze et en fer forgé. Au début du XVIIe siècle, la fabrication d'armes à feu portatives connaît un essor fulgurant. Liège commence alors à livrer des armes ou des pièces d'armes au monde entier.
L'expansion de l'armurerie liégeoise aux XVIIe et XVIIIe siècles se caractérise par une production diversifiée, comprenant :
- Armes blanches : armes défensives et offensives.
- Armes à feu : armes de guerre, civiles et de traite.
Cette expansion est soutenue par des courants commerciaux dynamiques et par l'émigration des armuriers liégeois, qui diffusent leur savoir-faire dans d'autres régions. La structure de l'industrie armurière liégeoise est caractérisée par une division du travail poussée et par des techniques de fabrication spécifiques.
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Le Siècle d'Or (1814-1914)
Le XIXe siècle marque l'apogée de l'armurerie liégeoise, une période souvent qualifiée de "Siècle d'Or". Après 1815, Liège se spécialise dans les armes dites "de luxe", destinées à la vie occidentale. La variété des modèles et des systèmes fabriqués est immense.
Cette période est marquée par :
- De nouvelles perspectives économiques et commerciales.
- L'évolution technique et l'introduction du machinisme.
- Une organisation du travail spécifique, avec une division des tâches poussée.
- La question ouvrière, liée aux conditions de travail et aux revendications sociales.
- Les caractères généraux de la production armurière, avec une forte spécialisation et une orientation vers l'exportation.
- Les types d'armes produites, comprenant des armes de luxe (armes d'épaule et de poing), des armes d'exportation, des armes de guerre, des armes blanches et l'ornementation des armes de luxe.
En 1886, la production annuelle de la manufacture Bertrand était de 100 000 armes, alors que la production totale liégeoise s'élevait à 600 000 armes en 1858 et qu'un million d'armes passaient le banc d'épreuve en 1881. La manufacture Ant. Bertrand réalisait également des copies d'armes étrangères. Presque toutes les puissances européennes, à l'exception de la France, de l'Autriche et de la Prusse, ainsi que la plupart des gouvernements d'Amérique et quelques-uns du littoral africain, avaient pris l'habitude de s'approvisionner en armes à Liège. Les ouvriers liégeois étaient réputés pour leur capacité à copier exactement les modèles d'armes en usage chez les différents peuples.
Organisation du Travail et Spécialisation
L'organisation du travail armurier liégeois était très particulière. Le "garnisseur" confiait en sous-traitance la réalisation de différents éléments aux monteurs à bois, aux platineurs (mécanisme de mise à feu), qui sous-traitaient eux aussi aux limeurs (chaque pièce), aux fondeurs, aux faiseurs de sous-garde, aux faiseurs de baguette, etc.
Il n'y avait pas de style particulier aux pièces produites à Liège, car on travaillait "à l'oeil", c'est-à-dire en copiant un modèle confié par le "fabricant", le plus souvent suite à une demande d'un armurier ou d'une manufacture étrangère, sans calibre ni étalon. La première standardisation (toute relative) viendra avec la demande française de fabrication du modèle 1777, qui imposera une norme de réception. Cette dernière fit franchir à une grande partie de l'industrie armurière un seuil technologique. On dira à Liège pour qualifier un ouvrier de valeur "c'est un bon il a fait des 77" (en 1886 les fabricants d'armes réunis utilisaient encore le terme de "qualité 1777").
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Innovations et Adaptations
Le contact avec la pointe de la technologie en matière d'armes à feu va développer l'esprit inventif des armuriers liégeois, qui devint remarquable. Ils purent donner libre cours à leur ingéniosité en simplifiant, mélangeant divers systèmes et ils en inventèrent beaucoup, même si ceux-ci eurent une vie éphémère. Les Comblain, Rissack, Marck, Decortis, Deprez, Ghaye, Colleye, Herman, Fagard, Desvigne, Simonis, Polain, Spirlet, Warnant, Pirotte, etc. sont autant de noms d'armuriers liégeois qui ont marqué l'histoire de l'armement.
Liège sera aussi le centre mondial de transformation des armes. On y retrouvera toutes les armes militaires désuètes transformées en fusil de traite avec un système du type Snider ou de chasse par recalibrage type "Chassepot". Vers 1830-1840, Liège va "percussionner", c'est-à-dire transformer les armes à silex en armes à capsules de fulminate. Vers 1850, apparaît la fonte malléable et la fabrication en quantité industrielle des revolvers à broche et de poche.
Une place spéciale doit être faite à la production d'un pistolet à canons en faisceaux dit poivrière ou Mariette du nom de son inventeur armurier a Cheratte.
Période Révolutionnaire et Impériale
Un mois après la prise de la Bastille en France, c'est un marchand liégeois, Jean Gosuin, qui mobilisera une partie des ouvriers armuriers, leur donnera la cocarde nationale jaune et rouge et s'emparera de l'hôtel de ville le 18 août 1789. C'est la sédition des Liégeois et leur rattachement à la République Française le 9 thermidor AnII (27 juillet 1794) qui leur fit perdre leur neutralité. La fabrication était soumise à l'autorisation de "l'agence de vérification, de réception et de paiement des armes" (sous contrôle militaire) et les armes se trouvant chez les fabricants réquisitionnées. En 1797, l'exportation en sera simplement interdite. Liège produira durant cette période des pièces pour toutes les manufactures françaises et la manufacture impériale de Liège sera dirigée par Gosuin et son fils Jean-Jacques.
Privés de ces débouchés, les artisans liégeois vivaient misérablement et beaucoup accepteront d'aller travailler dans les manufactures d'états. Devant le refus de l'empereur Napoléon Ier de rétablir la libre exportation d'armes "de luxe" (tout ce qui n'était pas militaire relevait du superflu et était dit de luxe ou de chasse) et de traite (armes destinées au marché du levant et de l'Afrique), treize fabricants se regroupent pour former la "société des treize" et obtiennent de cette façon quelques commandes de l'empire.
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En 1794, suite aux guerres de la Révolution française, l'armée impériale quitte la Principauté de Liège, ce qui entraîne l'exil du Prince-Evêque François Antoine de Méan, puis en 1795, la Convention décrète l'incorporation de la Principauté à la République Française, entraînant par la même sa disparition. Les armes dit de "luxe" ou de "traite" avait été exempté de banc d'épreuve à cette époque.
Déclin et Mutations (XXe-XXIe Siècles)
Le XXe siècle marque le début du déclin progressif de l'armurerie liégeoise, confrontée à la concurrence internationale, aux crises économiques et aux évolutions technologiques. La production se diversifie, avec l'apparition de nouvelles armes et de nouveaux marchés.
Malgré ce déclin, certaines entreprises liégeoises parviennent à se maintenir et à innover. La collaboration avec John Moses Browning commence en 1898, marquant une étape importante dans l'histoire de l'armurerie liégeoise. La FN Herstal, fondée en 1889, devient un acteur majeur de l'industrie de l'armement, produisant des armes pour les marchés civils et militaires.
Cependant, la situation financière du groupe Herstal s'est fortement dégradée à partir de 1994, notamment en raison de ses rigidités structurelles, du vieillissement de sa gamme et de l'effondrement des marchés civils et militaires des armes de petit calibre. Après de difficiles négociations, le groupe Herstal fut finalement cédé à la région wallonne en octobre 1997.
En 1975, FN Herstal occupait 10 286 personnes à Liège. En 1990, l’emploi était réduit à 1 516 unités.
Le Banc d'Épreuve de Liège
Il est essentiel de faire observer que les calculs de production sont fournis par le banc d’épreuve où se vérifient les armes avant leur achèvement. Les fusils de Liège s’expédient dans le monde entier malgré les barrières de douane.
La Fonderie de Canons
La fonderie de canons existe à Liège depuis 1802; trois militaires se sont succédé jusqu’ici dans la direction de cet établissement : le capitaine Déranger, le général Huguenin et le major Frédérix. Dans l’intérieur des ateliers, on compte douze fourneaux à réverbère, douze bancs de forage, quinze feux de forges ; un maka et un four à chauffer les grosses pièces. Le mouvement est imprimé par trois machines à vapeur. La fonderie de Liège est la seule en Europe qui réunisse la confection des pièces de fer et des pièces de bronze. Depuis que l’on confectionne à Liège des bouches à feu en fonte, des expériences positives ont démontré que les minerais et les fontes belges, traités par des mains habiles, peuvent rivaliser avec les meilleures fontes de Suède et peut-être les surpasser.
L'Importance d'un Musée d'Artillerie et d'Armurerie
Au XIXe siècle, il était déjà souligné qu'il manquait à Liège un Musée d'Artillerie et d'Armurerie. L'absence d'une pareille institution frappait les étrangers eux-mêmes. Pour la population ouvrière, il serait un bienfait. Il ne serait pas bien difficile de former une collection des différentes espèces d'armes sorties des ateliers de Liège. Pour les armes anciennes, il serait permis de compter sur des dons provoqués par le patriotisme des concitoyens.
Liège, Carrefour d'Influences
Les principales manufactures d'armes de France doivent beaucoup aux armuriers liégeois qui émigrèrent en 1791 et en 1793, lors de l'arrivée des Autrichiens. Ils se fixèrent à Charleville, et ce sont eux qui ont fourni et formé les meilleurs armuriers des manufactures de Saint-Étienne, de Maubeuge et de Versailles. Les fabriques d'armes de la Prusse doivent aussi quelque chose aux armuriers liégeois.
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