Introduction
L'esprit "carabin" - propre aux étudiants en médecine - est une singularité folklorique des études médicales françaises. Il se caractérise par un langage cru, centré sur la sexualité et le grivois, et par une relation particulière au corps et à la mort. Cet esprit se manifeste à travers les chansons paillardes, les fresques murales ornant les internats, et les "tonus", soirées étudiantes parfois controversées. Cet article explore l'origine et l'histoire de ces chansons, leur contenu, leur fonction sociale et les controverses qu'elles suscitent.
L'Esprit Carabin et les Chansons Paillardes
Par extension, l'expression « chansons de carabins » désigne des chansons paillardes chantées par des étudiants en médecine. Ce sont des chansons de corps de garde. Aujourd'hui, le terme est surtout utilisé pour désigner, de manière familière, un étudiant en médecine. L'esprit carabin est perçu comme un héritage historique masculin, et une forme d'humour cathartique permettant de dépasser le vécu du quotidien.
Origines et Histoire
Depuis des siècles, il existe des chansons populaires qui célèbrent la dissolution des mœurs, la satisfaction de tous les instincts et l’absolue liberté de l’imagination sexuelle. Nombre de ces chansons ont été écrites vers les années 1870, parallèlement aux chansons révolutionnaires. Comme les chansons révolutionnaires, les chansons paillardes sont un défi à la morale admise et à l’autorité reconnue. Selon l’ancien ministre Louis Mexandeau, érudit de la chanson populaire ancienne, la chanson paillarde a été "contestation à l’égard des puissants, à l’égard de la pesante tutelle de l’Eglise à un âge où une conception étroite, rigoriste et bigote des mœurs tentait d’enserrer la vie sociale."
Pierre Perret a décidé de les enregistrer… enfin, ces chansons paillardes que des millions de francophones connaissent. Lui-même a découvert ce répertoire vers quinze ans, en entrant au Conservatoire de Toulouse. "J’étais très copain avec des étudiants des Beaux-arts et de fac de médecine. Mais j’ai plus découvert par la suite, dans les bouquins. Pour ce disque, j’ai utilisé une belle édition de 1934, dans laquelle je me suis aperçu qu’au fil des décennies, il y a toujours eu des fluctuations dans les musiques et les paroles. Son amitié avec Georges Brassens est au centre de son histoire d’amour avec les chansons lestes.
Le Répertoire et l'Interprétation
Ces chansons, souvent anonymes, se transmettent oralement, de génération en génération. « On ne connaît pas les auteurs, mais tout le monde ou presque connaît sinon les chansons entières du moins le refrain ou un couplet. Bien sûr, elles ne sont pas à mettre dans toutes les oreilles. »
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La troupe Michel-Populaire a proposé aux Agenais et aux autres, « nous tournons dans toute la France », il y a 18 mois un spectacle bien particulier, « La Raie publique ». « Et bien nous avons donné une suite à ce spectacle, explique, en souriant, Frédéric Waller, « La Voix sur verge » est un spectacle tonique avec des textes qui puisent c'est vrai dans le répertoire de la paillardise, mais pas seulement. Il y a aussi, pendant ces 90 minutes de spectacle, des textes non chantés, de Verlaine, Rimbaud et même Théophile de Viau. »
Les trois cop(i)nes Maylis Raynal, Laura Etchegoyhen et Manon Irigoyen, basques, se font une spécialité d’interpréter des chants craditionnels, avec un c, comme crade. Car comme elles le disent, « les copains, ce sont ceux qui partagent leur pain. Et les copines, celles qui partagent… la scène. Elles chantent sacrément bien, aux voix s’exprimant en totale harmonie, et a capella, s’il vous plaît. Les voici lancées sur le créneau bien délaissé de la grivoiserie, de la coquinerie, de la chanson paillarde, voire de l’obscénité, mais certains mots, lorsqu’ils sortent de bouches aussi délicates, passent carrément mieux que prononcées par un gros dégueulasse.
Fonctions et Usages
On peut définir la chanson par sa forme ou par ses usages. Une chanson est un texte organisé en strophes, parfois en couplets et refrains, et porté par une mélodie. C’est aussi une forme d’expression populaire, puisqu’elle peut se passer de l’écriture et ne se transmettre qu’oralement. En outre, le sens des chansons tient souvent moins à leur contenu qu’à leur usage. Ainsi des chansons à boire, entonnées au cours de repas, des chansons de carabins qui scellent la fraternité de ceux qui les profèrent, des ritournelles enfantines que connaissent tous les enfants d’un même âge, ou même des « tubes » propres à des générations adolescentes. Les "tonus" sont vécus comme un moyen de décompresser au sein d'un entre-soi, tandis que l'internat offre un espace de socialisation solidaire festif et thérapeutique.
Chanson et Poésie
Parmi les chansons, beaucoup ne prétendent en rien à une qualité poétique. La chanson poétique est une sous-catégorie spécifique de la chanson ; elle fait l’objet d’un débat qui remonte à la Pléiade. Considérée par moments comme une forme particulière de poésie, elle est, à d’autres moments, exclue de la littérature, traitée avec dédain, comme un simple amusement populaire. Il existe donc bien une chanson littéraire, anacréontique ou sentimentale, mais l’on oppose généralement chanson et poésie, et cette opposition est aussi celle de lieux et de publics différents.
Le Vaudeville et la Chanson
Dès le XVIIIe siècle, les chansons circulent en effet librement du théâtre à la rue, dans les deux sens d’ailleurs, puisque le vaudeville reprend à la rue des « airs connus », tandis que la rue reprend au vaudeville les « airs nouveaux », qui vont ensuite de la rue à l’atelier ou parfois au boudoir, « le public […] faisant un sort à certains couplets bien tournés, lesquels devenaient fameux en quelques jours, ayant été repris dès le lendemain de la représentation dans les ateliers de la ville. Au vaudeville, la musique est donc un support ; elle traduit clairement les sentiments. Mais les airs ne sont pas choisis au hasard, ou seulement en fonction de la coupe des vers. « Favart se préoccupe de trouver un timbre dont les paroles s’approprient à la situation et aux pensées comme à la condition des personnages. » « Quelquefois il insère dans son texte le timbre original, par lequel est désigné le fredon. Quand l’acteur commence à chanter le premier vers, le spectateur reconnaît l’air, se rappelle le timbre qui doit terminer, fredonne in petto, et, à la fin, goûte mieux la justesse d’une application qu’il a lui-même prévue.
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Polémiques et Controverses
La publication sur les réseaux sociaux de chansons paillardes entonnées en Paces à Clermont-Ferrand a précipité une nouvelle polémique sur l’aspect discriminatoire des traditions, suscitant un concert de protestations offensées de la part de l’administration et des syndicats étudiants. Mais derrière cette unanimité de façade, beaucoup n’en pensent pas moins. C’est une histoire “so 2019”.
Le 27 août dernier, une étudiante en Paces de Clermont-Ferrand écrit à la section locale de l’Unef (syndicat étudiant, classé à gauche) pour se plaindre de harcèlement. “Le bizutage est une tradition qui continue d’humilier et marginaliser les minorités sous l’œil complaisant des professeurs qui souvent y participent, par leur inaction ou leur rires. L’administration ne réagit pas non plus. "Bizutage et harcèlement" Plus largement, l'Unef dénonce à travers ces chants des phénomènes de "bizutage" et de "harcèlement" en Paces. “On a des témoignages qui disent que par exemple quand on arrive en retard en Paces, et notamment quand on est une femme, on se fait insulter de salope ou de pute”, rapporte Anna Mendez, étudiante en licence d’histoire et présidente de l’Unef Auvergne, à l’origine de la diffusion de l’affaire sur les réseaux sociaux. “Ce peut être des mini agressions : on vous recouvre de farine ou d’œuf. Ces propos visant à stigmatiser les néo-arrivant·e·s sont intolérables.
Mathias Bernard, président de l’université Clermont Auvergne (UCA), dénonce “des propos inacceptables, intolérables qui sont ce que l’on peut imaginer de pire” et indique qu’une enquête interne a été lancée. “L’UCA mène un travail avec les associations étudiantes, les personnels administratifs sur à la fois le refus de ces pratiques et la lutte contre les discriminations”, se défend-il dans le quotidien local La Montagne. Du côté des syndicats, la Fédération des étudiants d’Auvergne (membre de la Fage, la principale fédération étudiante) y va de son communiqué : “ce genre de comportement instaure une ambiance délétère pour la santé et les conditions d’études des étudiants, qui ne saurait être tolérée”, indique l’organisation. "Les étudiants et étudiantes doivent pouvoir étudier, dans un environnement bienveillant, nécessaire au bien-être de chacun. À ce titre, nous tenons à rappeler que le bizutage est illégal depuis 1998 et que ces pratiques, sous couvert de tradition, doivent cesser." Ils reçoivent le soutien de l'Anemf, qui fustige à son tour "les propos tenus en Paces à Clermont-Ferrand".
De nombreux commentaires sur les réseaux sociaux ironiques ou agacés, suggèrent que les étudiants sont a minima divisés sur la polémique. “Ce sont des chants qui détendent bien l’atmosphère durant cette année horrible. La très grande majorité des étudiants est d’ailleurs morte de rire“, affirme un carabin. “Comment on explique que sur tous les étudiants il y ait une, peut-être deux personnes qui n’y rigolent pas, et tout le reste qui en rigole ?“, s’interroge une autre étudiante.
“Pendant la Paces, les chansons paillardes existaient déjà et existent depuis belle lurette et ça n’a jamais choqué outre mesure”, indique Guillaume Lienemann, représentant des internes locaux, qui s’exprime ici en son nom propre. L’affaire de la chanson paillarde est d’autant plus sensible que la capitale auvergnate n’en est pas à sa première polémique. En 2015, une fresque de l’internat du CHU de Clermont avait fait les gros titres de la presse : par un jeu de phylactères, des plaisantins avaient transformé une orgie de super héros en allégorie de la loi de santé. Une mise en scène dénoncée comme une représentation d’un “viol collectif” à l’endroit de la ministre Marisol Touraine par l’association militante Osez le féminisme. Cette interprétation audacieuse avait été à l’origine d’une polémique nourrie sur la culture carabine - et précipité le sort de ladite fresque, depuis recouverte. "Quand j'ai lu ces articles qui sont parus, ça a tout de suite fait écho à la fresque", confirme Guillaume Lienemann, qui voit dans ce genre de dénonciations "une forme de bien-pensance qui est en train de s'installer par le biais des réseaux sociaux".
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L'Esprit Carabin à Rennes: Une Étude de Cas
Une étude menée auprès d'internes à Rennes en 2016 a révélé que l'esprit carabin est perçu comme un héritage historique masculin, et une forme d'humour cathartique permettant de dépasser le vécu du quotidien. Les "tonus" sont vécus comme un moyen de décompresser au sein d'un entre-soi, tandis que l'internat offre un espace de socialisation solidaire festif et thérapeutique. L'évolution des mœurs, la féminisation des études médicales et la création de l'internat de médecine générale contribuent à modifier ce folklore, relativisant les dimensions transgressives, secrètes et sexistes de ses pratiques. Les fresques sont une tradition que les internes rejettent ou souhaitent conserver selon leur adhésion à l'esprit carabin et au folklore.
Conclusion
Les chansons paillardes de carabins, bien que souvent controversées, représentent une tradition ancrée dans l'histoire de la médecine française. Elles remplissent diverses fonctions sociales, allant de la catharsis à la consolidation de la fraternité étudiante. Cependant, les polémiques récentes soulignent la nécessité d'une réflexion critique sur les aspects potentiellement discriminatoires de ces traditions, afin de garantir un environnement d'études respectueux et inclusif pour tous. L'esprit carabin permet une forme de coping fluctuant selon les besoins de l'étudiant, qui a aujourd'hui le choix d'y adhérer ou non. L'internat est un espace festif et thérapeutique assurant un travail émotionnel protecteur.
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