Introduction
L'"esprit carabin" est une particularité folklorique des études médicales françaises. Son langage tourne autour du sexe et du grivois, avec un rapport à la mort et au corps particulier. Cette culture, profondément enracinée dans le milieu médical français, se manifeste à travers divers aspects, allant des traditions paillardes aux fresques obscènes ornant les salles de garde des hôpitaux, en passant par les "tonus", fêtes étudiantes parfois controversées. Si certains y voient un exutoire nécessaire face à la dure réalité du métier, d'autres dénoncent un sexisme latent et des comportements inappropriés. Cet article se propose d'explorer la définition de la culture carabine, son impact sur les professionnels de la santé, en particulier les femmes, et son évolution face aux enjeux contemporains d'égalité et de respect.
Définition et Manifestations de la Culture Carabine
L'humour carabin, souvent décrit comme potache, lourd et parfois sexiste, est une composante centrale de cette culture. Il se manifeste par des blagues, des chansons et des traditions qui peuvent choquer ou offenser. Les fresques obscènes, représentant des scènes de sexe ou des caricatures dégradantes, sont un autre symbole de cette culture, souvent présentes dans les salles de garde des hôpitaux.
Selon un homme témoignant sous couvert d'anonymat, "L'humour carabin, c'est un humour un peu potache, un humour un peu lourdaud, un petit peu sexiste". Une jeune femme ajoute : "Dès la première année, tu arrives et on te dit : 'C'est de l'humour de carabin. C'est bon, on est médecin, on a un rapport au corps qui est différent donc il faut complètement banaliser le truc, se détacher de tout ça'".
Ces manifestations de la culture carabine sont souvent perçues comme un moyen de décompresser et de faire face au stress et aux difficultés du métier. Cependant, elles peuvent également contribuer à un climat de sexisme et de harcèlement, en particulier pour les femmes.
Fresques et autres traditions
Les salles de garde françaises, que ce soit à l'hôpital Necker à Paris, à Lyon (Rhône) ou encore à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), sont souvent recouvertes de fresques obscènes. Ces dessins, parfois détournés à des fins politiques, ont relancé le débat sur le caractère sexiste ou cathartique de ces traditions.
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Elise Fraih note, dans une étude de 2016, que "l'esprit carabin est perçu comme un héritage historique masculin, et une forme d'humour cathartique permettant de dépasser le vécu du quotidien. Les tonus sont vécus comme un moyen de décompresser au sein d'un entre-soi, tandis que l'internat offre un espace de socialisation solidaire festif et thérapeutique."
Cependant, ces traditions sont de plus en plus contestées, notamment par les associations féministes et les collectifs de patientes, qui dénoncent le climat misogyne, homophobe et raciste qu'elles instaurent.
Impact sur les Femmes dans le Milieu Médical
Bien que les femmes soient majoritaires dans les études de médecine, elles restent sous-représentées aux postes de responsabilité. Ce phénomène est souvent attribué à "l'esprit carabin", qui conditionne les praticiennes "à une place d’objet" tout au long de leur carrière.
Discrimination et plafond de verre
Selon un baromètre de Donner des Elles à la santé, 85% des femmes se sont senties discriminées dans leur parcours professionnel du fait de leur sexe. Globalement, cela se traduit par une impression d’être moins valorisées que les hommes à travail égal. 65% des femmes médecins sondées par l’institut Ipsos dans le cadre de ce baromètre se sont entendu dire que la maternité les empêchera d’accéder à des postes à responsabilité, 40% qu’elles manquent d’ambition… Plus d’un tiers rapportent qu’on leur a clairement exprimé qu’elles n’étaient pas faites pour les postes universitaires ou qu’on leur a fait sentir que leur avis comptait moins que celui d’un homme.
Myriam Dergham, interne en médecine générale et étudiante en sciences politiques, dénonce "l’esprit carabin" qui "remet constamment les femmes à une place d’objet". Elle illustre cette "culture carabine" par le fait, par exemple, de "classer les étudiantes si elles sont baisables ou non, les traiter de grosses vaches, excuser certaines violences sexuelles".
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Violences sexistes et sexuelles
Intimement liées à ces discriminations, les violences sexistes et sexuelles (VSS) apparaissent par ailleurs coutumières à l’hôpital, puisque huit femmes médecins sur dix disent avoir été victimes de comportements de la sorte. Ce sentiment de discrimination apparaît dès les premières années des études médicales, en particulier lors de l’externat et de l’internat, où les femmes sont confrontées à des comportements et les rapportent très rapidement.
Coraline Hingray, psychiatre au CHRU Nancy, distingue les plus parlants (viols, attouchements…) des plus quotidiens (les réflexions et blagues sexistes). Ce "sexisme ‘bienveillant’ comme le fait d’être appelée ‘ma chérie’ en stage ou de se faire siffler devant les patients", illustre Myriam Dergham.
Obstacles à la carrière
Les femmes médecins sont également confrontées à des obstacles spécifiques dans leur carrière, tels que le manque de mentorat, la discrimination liée à la grossesse et la difficulté à se faire entendre dans leur domaine d'expertise.
Elsa Mhanna souligne que "les carrières médicales sont souvent couplées à un aspect de recherche et scientifique. Qui dit double carrière dit doubles obstacles". Elle ajoute que le mentorat constitue un premier obstacle, car "très masculin".
Cécile Badoual confie : "Je continue encore à avoir souvent besoin d’une caution masculine quand je vais à des rendez-vous importants, quand je vais insister sur mes zones d’expertise pour lesquelles je suis reconnue à l’international".
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Évolution et Mesures pour Combattre la Culture Carabine
Face à ces constats alarmants, de nombreuses voix s'élèvent pour dénoncer et combattre la culture carabine. Des associations, des collectifs de patientes, des syndicats de professionnels de santé et des personnalités politiques appellent à des actions concrètes pour promouvoir l'égalité et le respect dans le milieu médical.
Sensibilisation et formation
Un renforcement de la formation aux VSS, dès le début des études, est indispensable. Cette formation devrait être obligatoire pour les internes, les CCA, les PU-PH, et personnels hospitaliers.
Myriam Dergham, également chargée d’enseignement, souligne que "plus elle est faite tôt, plus les étudiants ont intégré ces choses-là".
Tolérance zéro et sanctions
Les doyens de facultés affirment une politique de "tolérance zéro" face aux comportements sexistes et aux VSS. Cependant, il est essentiel que cette politique se traduise par des sanctions effectives et dissuasives.
Nicolas Revel, directeur général de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris, appelle à "des valeurs managériales plus respectueuses et apaisées" et se dit intransigeant sur "l’exemplarité des comportements professionnels".
Mesures pour l'égalité
Plusieurs mesures peuvent être mises en place pour favoriser l'égalité entre les hommes et les femmes dans le milieu médical, telles que la parité des jurys et des conseils, le développement des contacts anonymes ou référents VSS dans les hôpitaux et les facs, et le conditionnement des aides publiques à des engagements forts en faveur de la parité et de l’égalité.
Le ministre de la Santé, François Braun, a déclaré qu'il faut "donner des conditions de travail acceptables" et que "le sexisme à l’hôpital et a fortiori le harcèlement sont totalement inacceptables".
Actions en justice
Des actions en justice ont été conduites aux CHU de Toulouse puis de Rennes pour faire interdire les fresques pornographiques se trouvant dans les internats de médecine. Ces actions visent à faire reconnaître le caractère illégal de ces représentations et à obtenir leur suppression.
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