Le Langage des Camps de Concentration Nazis : Un Vocabulaire de l'Horreur

Introduction

Le langage utilisé dans les camps de concentration nazis, souvent appelé "Lagersprache", représente bien plus qu'un simple moyen de communication. C'était un mélange complexe d'allemand, de termes codés et d'expressions spécifiques, conçu non seulement pour la communication quotidienne, mais aussi pour masquer la réalité des atrocités commises et déshumaniser les détenus. Ce vocabulaire sinistre révèle une facette sombre de l'histoire, témoignant de la cruauté et de la manipulation psychologique exercées par le régime nazi.

Le "Lagersprache" : Un Mélange Linguistique Macabre

Le "Lagersprache" était un dialecte de survie, un langage de l'oppression et de la résistance, façonné par les circonstances inhumaines des camps. Il comprenait :

  • L'allemand courant : La langue administrative et de commandement, utilisée par les gardiens et les autorités du camp.
  • Des termes codés (Tarnsprache) : Utilisés pour dissimuler les activités criminelles et les atrocités commises, tant aux détenus qu'au monde extérieur. Par exemple, le mot de code "Mittwerda" était utilisé dans la correspondance nazie pour désigner le "gaz".
  • Des expressions spécifiques : Développées par les détenus pour communiquer entre eux, souvent avec des significations cachées ou ironiques. Ces expressions pouvaient servir à avertir d'un danger, à partager des informations ou simplement à maintenir un semblant d'humanité.

Termes et Expressions Clés du "Lagersprache"

Voici une liste non exhaustive de termes et d'expressions couramment utilisés dans les camps, offrant un aperçu de la vie quotidienne et des réalités brutales auxquelles les détenus étaient confrontés :

  • Älteste : Doyen, sens premier en allemand. Dans le contexte du camp, il désignait le détenu le plus âgé, souvent investi d'une certaine autorité par les SS.
  • Aufstehen : Debout ! Ordre fréquemment donné par les gardiens pour réveiller les détenus ou les faire se rassembler.
  • Aufseherin : Surveillante, gardienne de camp, employée par la SS (KZ-Aufseherin). Bien qu'il n'y ait pas de femmes dans la SS à proprement parler, des auxiliaires SS-Gefolge (« forces auxiliaires féminines » de la SS) remplissaient ces fonctions.
  • Berufsverbrecher : Criminels « professionnels », une catégorie juridique créée par les nazis pour les récidivistes. Les triangles verts désignent cette catégorie de détenus, souvent recherchés comme collaborateurs.
  • Block : Baraque de détenus (Häftlingsbaracke). En langue officielle, une section d’un camp comprenant plusieurs baraques.
  • Bouteillon : Récipient contenant de la soupe ou de l’Ersatz de café.
  • Buna : Caoutchouc synthétique produit par I.G. Farbenindustrie AG.
  • Bunker : Cache, prison, lieu d’exécution, cave.
  • Buxe : Voir Canada.
  • Canada : Désigne l’endroit où sont déposés les bagages confisqués aux arrivants, triés avant d’être récupérés et utilisés pour des trafics (organisieren).
  • Coya, coja ou coïa : Châlit, lits à trois étages, avec grabats pour 2 ou 3 personnes.
  • Durchfall : Entre typhus et dysenterie, l’organisme n’accepte rien.
  • Effektenkammer : Pièce où sont rassemblés les vêtements et les objets confisqués aux détenus.
  • Einsatzgruppen : Unités chargées de la mise à mort des Juifs et des Soviétiques à l’arrière des lignes de combat.
  • ESKA : « Baraque du bagne », SK-Häftlinge, détenus d’un Sonderkommando.
  • Funktionshäftling : Détenu « fonctionnaire », cadre qui occupe un rang dans la hiérarchie d’un camp (Lagerältester, Blockältester, Kapo, Vorarbeiter, Stubendienst, Lagerschutz). Ce sont le plus souvent des Allemands (Reichsdeutsche) qui occupent des postes élevés.
  • Häftling : Détenu dans un camp.
  • Häftlingskrankenbau (HKB) : « Infirmerie » de détenus.
  • Hau ab : Va au diable ! Dégage !
  • Himmelfahrt : Ceux qui vont « monter au ciel » (Birkenau).
  • Holzschuhe : « Chaussures », de grossières semelles de bois garnies d’une tige en tissu.
  • Jude : Juif en allemand courant.
  • Judentum : Judéité, monde juif, judaïsme.
  • Kapo : Détenu responsable (Funktionshäftlinge) d’un Kommando de travail, bénéficiant de privilèges.
  • Kommando : Détachement de détenus répartis dans des Kommandos de travail.
  • Konzentrationslager (KL) / KZ : Camp de concentration.
  • Krankenbau, KB : « Infirmerie » dans les camps.
  • Krätzeblock : Block de la gale.
  • Krematorium : Four crématoire.
  • Lausappell : Appel des poux.
  • Los, Los : Allez !
  • Mittwerda : Mot de code pour « gaz » dans la correspondance nazie.
  • Muselmann : Désigne le juif fataliste, à bout de force, épuisé.
  • Nacht und Nebel ou NN : Nuit et Brouillard.
  • Nummer : Numéro remplaçant le nom des détenus, cousu sur le vêtement ou tatoué à Auschwitz.
  • Politische Abteilung : Service politique du camp (Lagergestapo).
  • Posten : Garde, sentinelle.
  • Quarantaine (Quarantäne) : Isolement, période d’« apprentissage » pour briser psychologiquement les détenus.
  • Rampe : Lieu de « sélection » des nouveaux venus.
  • Revier : Infirmerie, « hôpital ».
  • Schmuckstücke : Bijoux, objets précieux, terme utilisé pour les femmes à Ravensbrück.
  • Selektion : Action de sélectionner les prisonniers inaptes, faibles, inutiles, malades, ceux qui vont être tués.
  • S.K., Strafkommando : Kommando disciplinaire d’où on sort mort le plus souvent.
  • Sonderkommando : Kommando spécial.
  • SS : Schutzstaffel, escadron de protection du NSDAP (Parti nazi), dirigeant l’administration des camps et l’extermination.
  • Stalag : Camp de prisonniers de guerre (sous-officiers et soldats).
  • Sterbelager : Mouroirs.
  • Stück : Morceau, pièce, terme comptable pour compter les détenus.
  • Tarnsprache : Langue codée nazie (de camouflage).
  • Todesmärsche : Marches de la mort.
  • Trage : Civière.
  • Typhus épidémique : Maladie contagieuse transmise par les poux.
  • Verfügbar : Disponible.
  • Volksdeutsche : Descendants d’Allemands vivant hors du Reich.
  • Volksgenossen : Camarades de la communauté du peuple.
  • Volkssturm : Milice composée souvent de vieux.
  • Waschraum : Les lavabos.
  • WVHA : Wirtschafts- und Verwaltungshauptamt der SS, Office central d’administration et de gestion économique de la SS.
  • Yiddish : Langue germanique parlée par les communautés juives.
  • Z. A. L. : Zwangsarbeitslager für Juden, camp de travail forcé pour Juifs.
  • Zigeunerlager : Camp des familles de Tsiganes.
  • Zugänge : Les nouveaux venus.
  • Zwangsarbeitslager : Camp de travail forcé.
  • Zyklon B : Un désinfectant utilisé pour les chambres à gaz.

La Hiérarchie des Funktionshäftlinge

Les détenus « fonctionnaires » (Funktionshäftlinge) occupaient divers rangs dans la hiérarchie des camps, chacun avec des responsabilités et des privilèges spécifiques :

  • Lagerältester : Doyen du camp.
  • Blockältester : Responsable d'une baraque.
  • Kapo : Responsable d'un Kommando de travail.
  • Vorarbeiter : Contremaître.
  • Stubendienst : Responsable du service de la chambre.

Le Langage comme Instrument de Déshumanisation

Le "Lagersprache" était un outil puissant de déshumanisation. En réduisant les individus à des numéros ("Nummer") et en utilisant un langage dégradant, les nazis cherchaient à briser l'esprit des détenus et à les transformer en simples objets. Le terme "Muselmann", par exemple, utilisé pour désigner les détenus épuisés et apathiques, illustre cette volonté de nier l'humanité des victimes.

Le Langage comme Acte de Résistance

Malgré l'oppression, le "Lagersprache" a également servi de moyen de résistance. Les détenus utilisaient des expressions codées pour communiquer en secret, partager des informations et maintenir un sentiment de solidarité. Le simple fait de parler sa propre langue, comme le yiddish, pouvait être un acte de défi face à la tentative nazie d'anéantir leur identité culturelle.

"Germania 3 Gespenster am Toten Mann" de Heiner Müller : Une Illustration Littéraire du "Lagersprache" et de ses Implications

La pièce de Heiner Müller, "Germania 3 Gespenster am Toten Mann", offre une puissante illustration littéraire du "Lagersprache" et de ses implications. L'extrait présenté met en scène un ancien détenu d'un camp de concentration nazi qui, de retour chez lui, est confronté à la complexité de l'après-guerre et aux traumatismes persistants de son expérience.

  • La scène du viol : La scène où le protagoniste tue un soldat soviétique qui viole sa femme met en lumière la brutalité de l'époque et la perte de repères moraux. Le discours du protagoniste, mêlant justification et désespoir, révèle la profondeur de son traumatisme et la difficulté de réintégrer une société normale.
  • Le "Lagersprache" dans le dialogue : Les références aux fours, aux listes de personnes à exécuter et à la sélection des Juifs témoignent de l'horreur vécue dans les camps et de l'impact durable de cette expérience sur le langage et la pensée du protagoniste.
  • Vorkouta : L'allusion à Vorkouta, un camp de travail soviétique, souligne l'ironie tragique de l'histoire, où des victimes du nazisme pouvaient se retrouver piégées dans un autre système totalitaire.

La pièce de Müller met en évidence la complexité des relations entre victimes et bourreaux, la difficulté de la réconciliation et la persistance des traumatismes de la guerre et de la Shoah. Elle illustre également comment le langage peut être à la fois un instrument d'oppression et un moyen de résistance, un reflet de l'horreur et un témoignage de la capacité humaine à survivre et à se souvenir.

L'Après-Guerre et la Mémoire du "Lagersprache"

Après la guerre, le "Lagersprache" est devenu un symbole de la souffrance et de la résilience des victimes du nazisme. Il a été utilisé dans les témoignages, les mémoires et les œuvres littéraires pour transmettre la réalité des camps et pour honorer la mémoire de ceux qui y ont péri.

Cependant, l'utilisation du "Lagersprache" a également soulevé des questions complexes concernant la représentation de l'Holocauste et la possibilité de traduire l'indicible. Certains ont soutenu que le "Lagersprache" était intraduisible, car il était intrinsèquement lié à l'expérience des camps et à la tentative nazie d'anéantir l'humanité. D'autres ont estimé qu'il était essentiel de préserver et de transmettre ce langage, afin de ne pas oublier les horreurs du passé et de prévenir de futurs génocides.

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