L'Opposition Est-Ouest dans le Roman Contemporain : Une Analyse Comparatiste

L’étude propose une analyse comparatiste de l’opposition entre l’Est et l’Ouest telle qu’elle apparaît dans le roman contemporain. Elle interroge trois espaces géographiques et littéraires : L’Europe de l’Est, l’Europe Centrale, et l’Occident. L’analyse associe dans ce but le Bulgare Viktor Paskov, le Tchèque Milan Kundera et l’Américain Philip Roth.

La Dichotomie Est-Ouest : Un Héritage de la Guerre Froide

Lors de la guerre froide, l’Est et l’Ouest formaient une opposition idéologique qui déterminait la vie politique, économique et culturelle des deux blocs. Depuis l’intégration des anciens pays communistes à la communauté européenne, cette dichotomie continue d’influencer le Vieux continent. Pour cerner les relations complexes entre les deux pôles, notre analyse associe les représentants des trois espaces qui ont succédé à la division Est-Ouest après la chute du Rideau de fer : l’Europe de l’Est, l’Europe Centrale et l’Occident. Le Bulgare Viktor Paskov et le Tchèque Milan Kundera illustreront notre propos. Un point de vue extra-européen sera nécessaire pour vérifier la pertinence de l’opposition Est/Ouest. Nous avons donc choisi l’Américain Philip Roth.

Au-delà de la Géographie : Une Opposition Idéologique et Culturelle

Les œuvres le montrent clairement : la division Est-Ouest ne se limite pas à la géographie. Ces notions évoquent une opposition idéologique instaurée par l’Histoire. Elles déterminent une division entre le centre et la périphérie du champ littéraire européen. Toutefois, la relativité de ces divisions est évidente.

On emploie le terme « Europe de l’Est » pour désigner les pays de l’Europe centrale et orientale qui se sont trouvés dans la sphère d’influence soviétique après la Deuxième guerre mondiale. Transformés en périphérie du centre culturel représenté par l’Union Soviétique, ayant subi des changements sociaux profonds, ils sont habituellement définis comme pays « de l’Est » par opposition à l’Occident. Les nations de l’Europe centrale et orientale sont considérées comme non-occidentales. Toutefois, certaines d’entre elles se perçoivent et sont perçues par les Occidentaux comme plus proches de l’Ouest, moins non-occidentales que d’autres. Par rapport à l’Allemagne démocratique ou à la Tchécoslovaquie, par exemple, la Bulgarie représente une périphérie orientale pour le centre culturel occidental (la France et l’Allemagne). Le récit de Paskov témoigne de cette division à l’intérieur même de l’Europe communiste.

Allemagne, conte cruel : Un Voyage à Travers les Divisions Européennes

Allemagne, conte cruel commence en 1968 pendant l’été où l’armée du pacte de Varsovie écrase le Printemps de Prague. Au même moment, le festival international de la jeunesse se déroule à Sofia, « avec ses concerts et ses nuits blanches, son chaos et ses folles manifestations, les jam-sessions avec des musiciens du monde entier, et, scandés : Hors de Prague, les agresseurs ! - liberté ! liberté ! » Exclu du lycée pour avoir joué dans un groupe de musique occidentale, « Victor Paskov », se voit contraint de quitter le pays. L’Allemagne de l’Est incarne pour lui la civilisation occidentale dont il se sent très proche.

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Victor traverse en train l’Europe de l’Est de Sofia à Dresde afin d’accéder au centre de la culture occidentale où il pourra, espère-t-il, vivre et créer librement. Paskov n’est jamais sorti de Bulgarie. Il ignore tout de l’espace mystérieux qui commence à la frontière yougoslave, à cinquante kilomètres à l’Ouest de Sofia. À cette époque, Tito, à la tête de la Yougoslavie, permet aux Bulgares « de voyager en transit par sa fédération resplendissante et de crever d’envie (la Yougoslavie avait la réputation d’être l’Amérique des Balkans) ».

Paskov descend à Belgrade pendant l’arrêt du train. Le quartier de la gare est horriblement sale. Derrière les vitrines des kiosques, il voit des revues qui exposent des photos de femmes nues et de Mick Jagger. Victor peine à établir le lien entre la réalité physique insupportable et les Rolling Stones qui sont l’incarnation de la musique libre. Plus encore, partout sont accrochés des portraits et des citations de Tito. « Tout à fait comme chez nous », se rend-il compte. L’Occident imaginaire incarné par la Yougoslavie s’effondre : « Il y avait erreur !

Néanmoins, Victor n’est pas encore arrivé à Dresde. « Heureusement qu’en Allemagne, ce n’est pas comme ça.

Le train traverse la Tchécoslovaquie. Partout la révolte des Tchèques a laissé des signes : « “Dubcek !” et “Agresseurs, allez-vous-en !”, “Liberté !” » Pourtant, Victor sait que la révolte des Tchèques sera rapidement étouffée, tout comme sa petite subversion musicale que la police bulgare avait maîtrisée immédiatement : « Les pneus crissèrent. Les policiers en jaillirent : trente contre trois. Menottes, matraques, étuis de revolvers, etc.

À Dresde, Victor se retrouve pour la première fois dans une gare européenne. Les immenses constructions métalliques le fascinent. Les magasins allemands sont pleins. Le pays sert de vitrine au socialisme. Toutefois, la différence entre l’Europe de l’Est et la RDA d’Europe centrale n’est qu’économique. L’oppression idéologique y est tout aussi forte qu’ailleurs dans le bloc soviétique. Ainsi Victor observe-t-il les Allemands aguerris à Noël : « Ils étaient prêts à se quereller avec quiconque doutait de leur Noël, de leur joie, de leurs traditions. De leur amour-propre, de leur contentement, de leur niveau de vie.

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« Victor Paskov » se rend compte que, peu importe le pays, la Bulgarie, la Yougoslavie, la Tchécoslovaquie, ou l’Allemagne de l’Est, la vie sociale et artistique est déterminée par l’idéologie dominante. Pour l’écrivain, la division entre l’Europe de l’Est « moins occidentale » et l’Europe centrale « plus occidentale » est sans objet.

Milan Kundera et la Défense de l'Europe Centrale

Le Tchèque Milan Kundera adopte une position de contestation active du cliché « Europe de l’Est » que l’Occident emploie avec une connotation péjorative. Ce stéréotype pèse sur son pays, et davantage sur son œuvre. Kundera s’y oppose avec une véhémence désespérée : « Je ne suis pas un écrivain de l’Est. Prague n’est pas à l’Est. C’est le Centre même de l’Europe ». En tant que citoyen et écrivain, il se situe dans une région spirituelle, celle de l’Europe centrale, qu’il appelle sa « patrie multinationale ». Martin Riziek observe que « dans la pensée de Kundera, l’Europe centrale sera définie par deux aspects essentiels : c’est un espace culturel qui dépasse l’Histoire récente de la région. La Tchécoslovaquie ou plutôt la Bohême est la patrie de Hasek et de Kafka, voisinant avec l’Autriche de Musil et de Broch.

La position de Kundera constitue une charge esthétique et politique contre le cliché de l’« Europe de l’Est ». Sa défense de l’Europe s’accompagne d’une revendication de son œuvre qu’il désire soustraire au cadre historique et politique de l’après-guerre. En outre, Kundera insiste sur le fait qu’en instaurant des divisions dans son propre espace culturel, l’Europe risque de miner sa propre identité : « Par son système politique, l’Europe centrale est l’Est ; par son histoire culturelle, elle est Occident.

Il existe donc une opposition Est/Ouest à l’intérieur même du champ politique et culturel de l’Europe médiane. Toutefois, cette opposition n’est pas une donnée incontestable. Le Bulgare Paskov souligne la relativité de la frontière qui sépare les deux pôles.

Philip Roth et la Perspective Américaine sur l'Opposition Est-Ouest

Un regard extérieur pourrait contribuer à la définition de l’Est en tant qu’espace géographique investi par l’idéologie. Par rapport à Paskov et Kundera, Roth est le représentant de l’Occident par excellence. Néanmoins, il appartient aussi à l’Europe centrale et orientale : il est le petit fils d’émigrants juifs arrivés aux États-Unis à la fin du XIXe siècle. Installé au cœur de la démocratie, il n’est pas moins sensible aux tensions que la division bipolaire du monde avait créées. En Amérique, l’opposition Est/Ouest est perçue comme une rivalité entre l’Union soviétique et les États-Unis, entre le régime capitaliste et le régime communiste. Vu du continent américain, l’Est se présente comme une entité solide. La rivalité entre les deux doctrines est transposée sur le sol américain dans le roman J’ai épousé un communiste. Son protagoniste Ira Ringold idéalise l’empire soviétique.

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Ringold vit aux États-Unis où l’idéal démocratique, une fois transposé dans la vie réelle, engendre une multitude de maux. Les pouvoirs sont plusieurs, mais l’opinion publique est uniforme. La collectivité noie l’individu dans le conformisme. Néanmoins, la société se veut parfaite tout comme à l’Est. La guerre froide renforce le sentiment d’exclusion et la haine pour l’Autre idéologique. Celui-ci est stigmatisé aux États-Unis comme « le péril rouge ». Le public américain exige la transparence de la vie privée tout comme le pouvoir communiste à l’Est.

La Désillusion d'une Génération : Allemagne, conte cruel

Les premières pages d’Allemagne, conte cruel résument l’impasse de toute une génération. L’évocation du festival international de la jeunesse de 1968 réunit la propagande communiste avec la fascination pour les Beatles, les rafles policières avec la libération sexuelle, la honte de l’intervention en Tchécoslovaquie et l’obsession pour l’Occident. Le slogan « LOVE, LOVE, LOVE » devient le symbole du cosmopolitisme naissant.

Certains des amis de Victor sont assassinés par les gardiens de l’idylle communiste. Le guitariste Gofi est mort en 1976, tué par un colonel. Ce dernier, résistant actif au fascisme et au capitalisme et chef de section politique de la garnison de Sofia, est condamné à un an et demi de prison seulement. Le danseur talentueux Boubi est chassé du ballet à cause de son homosexualité. Il est découvert mort en 1986. Iki est envoyé faire des études de cinéma à Moscou où il sombre dans l’alcoolisme. Son foie éclate en 1989.

D’autres amis de la bande meurent pour avoir frôlé l’indépendance occidentale. Zina tombe enceinte lors du festival mondial de la jeunesse. Elle enfreint ainsi les règles du Komsomol, de l’Etat et du Camp socialiste. Les autorités l’envoient avorter en Yougoslavie, parce que les avortements sont interdits en Bulgarie, et parce qu’ « ils ne voulaient pas que le bâtard de la pute jette l’infamie sur leur maison, leur Etat, leur camp. » Crazy plonge dans le délire psychédélique stimulé par la drogue. Il meurt d’overdose en 1969. Lioupi, « qui avait cru aux sales fables d’un quelconque Dzerjinski bulgare sur “les mains propres, le cœur ardent et le sang-froid” du tchékiste ! » est assassiné en 1978 à Vienne. Seul Victor échappe au destin tragique en quittant le pays.

En Allemagne de l’Est, observe-t-il, le monde de l’art est sévèrement contrôlé par « une armada de travailleurs idéologiques. Des critiques d’art en civil. Ils répondaient des responsabilités de l’artiste. Musiciens et critiques d’art étaient imbriqués comme des boyaux de porc. Un “obergrupencritique d’art” des plus hautes instances avait découvert que l’art était la bombe atomique manquante en RDA dans sa lutte contre l’Ouest. » Des commissions de critiques d’art sillonnent les « pays frères »pour fournir aux opéras de la RDA des travailleurs immigrés. Ces derniers sont traités comme des denrées alimentaires : « Ils les achetaient par kilogrammes, profitant du fait que dans chaque artiste sommeille un nomade, qu’il a une âme de mercenaire, qu’il veut justement se vendre à la RDA, pays le plus proche de l’Ouest… » L’État installe les musiciens bulgares dans un ghetto nommé Gästehaus. Les travailleurs hongrois ne sont pas traités mieux. Leur salaire est misérable. Ils reçoivent des contrats de six mois, si bien qu’ils n’ont pas le temps d’apprendre la langue et endurent les insultes des « collègues-employeurs-frères ».

Le personnage de « Victor Paskov » aspire à la musique hors du contrôle de l’État. En Bulgarie, il joue clandestinement jusqu’au jour où il est découvert et renvoyé de tous les lycées du pays. En Allemagne, il ne peut pas jouer du tout. Il travaille comme machiniste à l’opéra de Freiberg. Victor aspire toujours à la musique comme une forme de résistance esthétique et morale. En fin de compte, ce sera elle qui le sauvera de l’impasse de l’immigré.

L'Insoutenable Légèreté de l'Être : L'Amour à la Frontière des Mondes

L’insoutenable légèreté de l’être porte aussi sur l’amour. À la fin du XXe siècle, ce sentiment s’accomplit à la frontière de deux mondes, l’Est et l’Ouest, sur la planète de l’inexpérience. Le roman met en scène deux couples d’amoureux, Tomas et Tereza, Franz et Sabina. Le premier couple quitte Prague après l’invasion soviétique du 21 août 1968. De l’autre côté du Rideau de fer, en Suisse précisément, Tomas continue ses rencontres érotiques comme il le faisait à Prague. Tereza décide alors de retourner en Tchécoslovaquie.

À Prague, Tomas subit la pression de la normalisation, ou plutôt de la nouvelle stalinisation.

Le personnage de Franz introduit une réflexion sarcastique sur le kitsch politique contenu dans la « Grande marche » de la gauche européenne.

À la différence de Franz, le personnage de Sabina fuit tout engagement idéologique esthétique ou politique.

Le sens critique aigu de Sabina provient de son expérience en Europe centrale où l’idéal esthétique socialiste glorifie l’innocence et les sentiments hypertrophiés.

En Occident, Sabina aperçoit immédiatement la ressemblance entre un sénateur américain qui regarde rêveusement ses quatre enfants courir sur une pelouse et les fonctionnaires du Parti communiste qui sourient aux citoyens défilant en bas de leur tribune. Les deux font appel à la sensibilité exprimée dans un cliché. La démocratie occidentale et le socialisme de l’Est se ressemblent par le conformisme de la majorité. Il menace de supprimer la pensée critique de l’individu. Au fur et à mesure que la liberté de pensée, la liberté des mots, des attitudes, des blagues, des idées dangereuses, des provocations intellectuelles se rétrécit, surveillée qu’elle est par la vigilance du tribunal du conformisme général, la liberté des pulsions va grandissant.

Le roman de Kundera soumet à une critique ironique le socialisme et la démocratie, ce qui ne rassure pas le lecteur occidental. Ce dernier s’imagine naïvement vivre dans un monde parfait. La position de l’écrivain du monde socialiste en Occident ne peut être qu’inconfortable.

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