L'histoire fascinante du fusil à baïonnette

L'histoire du fusil à baïonnette est une saga fascinante, intimement liée à l'évolution de la guerre et à l'ingéniosité humaine. Des champs de bataille du XVIIe siècle aux défilés militaires contemporains, cette arme a connu une transformation remarquable, passant d'un outil improvisé à un symbole de puissance militaire.

L'origine inattendue de la baïonnette

L'histoire de la baïonnette commence dans le sud-ouest de la France, à Bayonne, capitale du Pays basque français. La version la plus répandue attribue l'invention de la baïonnette aux paysans de Bayonne, en révolte dans les années 1660. Confrontés à une pénurie de munitions lors d'un affrontement, ils eurent l'idée ingénieuse de fixer leurs couteaux de chasse au bout de leurs bâtons, transformant ainsi leurs armes en lances improvisées. Cocorico ! Son nom vient en fait de la région de Bayonne, où des paysans avaient eu l'idée d'emmancher une pointe acérée au bout d'un long bâton dans le but d'en faire une arme.

Bien que séduisante, cette version ne doit pas faire oublier que, dès le début du XVIIe siècle, les mousquetaires à pied avaient déjà introduit des lames dans le canon des mousquets. Une autre version fait remonter son origine au « baionnier », archer français maniant le couteau court. Quelle qu’en soit l’origine, les premières baïonnettes apparaissent dans les armées françaises dans les années 1640. Le régiment Royal-Artillerie en est doté en 1671.

En 1655, le médecin personnel de Louis XIV note : « on fait à Bayonne des dagues qu’on appelle des bayonnettes ». À la même époque, Furetière fait entrer le terme dans son dictionnaire, précisant lui aussi qu’il « est venu originairement de Bayonne ».

L'ascension de la baïonnette dans l'armée française

Dès 1642, le principe fut repris par l'armée de Louis XIV. En effet, à l'époque de son père, Louis XIII, l'infanterie se divisait en deux catégories de soldats, les piquiers et les mousquetaires. Sous Louis XIV, le fusil remplaça le mousquet, ce qui accrût fortement la cadence de tir des soldats, mais ne suffisait pas encore à repousser à coup sûr la cavalerie. Afin de rendre les troupes plus polyvalentes, on leur donna donc une baïonnette, pointe de métal avec un embout en bois que l'on enfonçait dans le canon pour recevoir la cavalerie une fois que le fusil avait tiré.

Lire aussi: Meilleur fusil semi-automatique

Ces premières baïonnettes étaient des lames d'une trentaine de centimètres de long, directement fichées par une poignée cylindrique dans le canon des mousquets. Ce modèle à manchon laissait la possibilité aux tireurs de se protéger au corps à corps quand une charge ennemie les menaçait en-deçà de la zone de tir utile du mousquet (moins d’une centaine de mètres), mais ne pouvait remplacer l’office rempli par les piquiers, chargés de protéger les tireurs.

C'est l'intuition de Vauban, qui s'en ouvre à Louvois en 1687, de penser à adopter un système qui n'obstrue pas le canon. Naît alors le principe de la baïonnette à douille, composée d'une lame droite avec une base coudée rattachée à une douille cylindrique. Le coude laisse libre l'axe du canon, permettant de recharger sans gêner le passage de la main ou de la baguette. En 1689, la chose fut encore améliorée par l'invention (toujours française) de la baïonnette à douille. Une circulaire de novembre 1689 ordonne d'en équiper l'infanterie française. Tous les fantassins et les dragons sont désormais équipés d'armes à feu. Devenus sans utilité, les piquiers disparaissent du règlement militaire de 1703.

La baïonnette à travers l'Europe et au-delà

La baïonnette se diffuse rapidement en Europe : son usage contribue à la victoire des jacobites sur les forces soutenant Guillaume d’Orange à Killiecrankie (1689). Fortement associée à l’attaque, comme le rappelle au XVIIIe siècle le feld-maréchal russe Souvorov déclarant : « La balle est folle, mais la baïonnette est une brave ! », la baïonnette a l’avantage d’économiser les munitions ; elle fait figure d’arme des braves puisqu’elle engage un combat au corps à corps. Les tactiques militaires s’adaptent, en théorisant les charges et défenses groupées ; c’est le cas de l’usage de la baïonnette comme épée courte, avec notamment le Baker rifle qui équipe l’infanterie britannique jusque dans les années 1840. L’introduction du fusil rayé à partir de 1854 ne met pas fin à la baïonnette, mais conduit à en développer un usage multifonctionnel, tel le modèle Sawback adopté par la Prusse en 1865 qui permet d’utiliser la lame pour découper les barbelés et couper du bois. La Grande-Bretagne se dote d’un modèle similaire en 1869.

Se diffusant dans les armées, la baïonnette voit aussi apparaître de nouvelles formes de combat. Au cours de l’ère Meiji, les Japonais développent une technique de combat particulière, le juken jutsu. La baïonnette rentre dans le quotidien du soldat et trouve une place de choix dans l’argot militaire.

La baïonnette pendant la Première Guerre mondiale

La baïonnette est encore très présente lors de la Première Guerre mondiale. Bien qu’installée dans une guerre de tranchées, la Première Guerre mondiale voit encore son usage lors des montées à l’assaut. Le jeune capitaine Charles de Gaulle est ainsi blessé à la cuisse par baïonnette en 1916 dans le secteur de Douaumont.

Lire aussi: Premier Ergal Extracteur : Test et Performance

Cependant, le mythe des charges à la baïonnette est encore à relativiser. Le fusil Lebel flanqué de sa baïonnette mesure 1,83 m, ce qui le rend difficile à manier. De plus, une fois plantée dans le corps de l’ennemi, elle n’est pas aisée à retirer, ralentissant la progression et exposant dès lors le combattant. Les soldats mettaient trop de temps à la sortir du corps de leur ennemi, et c’était prendre un gros risque au milieu d’une mêlée générale. De plus, arrivés dans la tranchée, les fantassins avaient le plus grand mal à manœuvrer un objet aussi long. La baïonnette française était inutilisable à la main. Les versions anglaise et allemande l’étaient à la rigueur, mais manquaient considérablement de maniabilité. C’est donc tout naturellement que les vétérans remplacèrent progressivement les baïonnettes par des outils portatifs comme les pelles de tranchée et des casse-tête de bois ferré appelés « massues de tranchées ».

La baïonnette après la Première Guerre mondiale

Après 1918, les formes en sont réglementées. Les armées occidentales donnent leur préférence aux baïonnettes courtes. Par exemple, le fusil semi-automatique français MAS 36 (modèle 1936) mesurait 1,02 m. seul, et 1,32 m. Aujourd’hui encore, le FAMAS, fusil d’assaut composite entièrement automatique en service dans l’armée française depuis 1979, possède une baïonnette adaptable au canon. Bien entendu, étant donnée la très faible longueur du FAMAS, ce n’est qu’une arme d’apparat qui ne sert que pour les défilés officiels, pour faire joli. La dernière charge à la baïonnette de l’armée française se déroule en février 1951, lors de la guerre de Corée, face aux Chinois. Après avoir repoussé un grand nombre d'attaques ennemies, les français déclenchent une contre-attaque victorieuse à la baïonnette pour se dégager de leur encerclement. Cette charge met la 125ème division chinoise hors de combat. Ce fait d'armes eut un retentissement international, tout particulièrement aux USA où il fut porté aux nues par la presse.

L'héritage de la baïonnette

Le développement de l’arsenal militaire, avec la généralisation de la grenade, pouvait laisser penser que la baïonnette allait disparaître du quotidien des fantassins. Il n’en est rien, l’arme se perfectionnant même. Les baïonnettes modernes sont équipées d’une gouttière concave qui en réduit le poids et qui permet de laisser rentrer l’air dans la blessure, facilitant ainsi le retrait de la lame. M9, mise en place en 1984, en est une des manifestations. Son fourreau peut être utilisé comme pince coupante pour sectionner le fil barbelé.

La baïonnette : plus qu'une arme, un symbole

Au-delà de son utilité pratique, la baïonnette est devenue un symbole puissant dans l'imaginaire militaire. Les surnoms affectueux, comme la « Rosalie », côtoient des expressions plus réalistes comme « l’aiguille à tricoter les côtes » ou, pendant la Grande Guerre, le « tire-boche ». « Aller à la fourchette » désigne les charges à la baïonnette, de même qu’un soldat qui embroche un adversaire lui fait « une Rosalie à la boutonnière ». Toutes ces expressions disent l’importance de la baïonnette dans l’équipement, l’entraînement et le quotidien du fantassin.

La charge à la baïonnette : tactique et psychologie

Si « le choc est un mot », selon la formule du colonel Ardant du Picq, la baïonnette, armement défensif se substituant originellement à la pique, reste théoriquement la principale arme de mêlée à disposition du fantassin en vue de déloger son adversaire d’une position. De fait, la charge à la baïonnette donne rarement lieu à un corps à corps, permettant le plus souvent la prise d’une position à la suite de son abandon par le défenseur.

Lire aussi: Fusil de ball-trap idéal : guide d'occasion

Le Général Thoumas en analyse même le terme « d’enlever une position à la baïonnette » sous cet angle : « les combats de toute une ligne se battant contre une autre ligne avec la baïonnette ont été fort rares ; enlever une position à la baïonnette, voulait dire généralement marcher à l’attaque de cette position sans faire feu ». Si l’effet principal de la charge est l’abandon du combat par le défenseur au moment du choc, la charge à la baïonnette est, pour ainsi dire, l’équivalent tactique du concept de Sun Tzu d’emport de la décision sans engager le combat.

Comprendre le phénomène psychologique chez le défenseur est fondamental pour que l’assaillant prenne conscience de sa force. En effet, l’assaut final à la baïonnette fait céder du terrain au défenseur, rentabilisant les pertes de l’approche souvent favorables au défenseur qui se limite au feu pour maintenir la force d’assaut à distance.

L'apprentissage du combat à la baïonnette : une nécessité ?

De la rareté des combats au corps à corps pourrait naître une remise en cause de l’utilité de l’apprentissage du combat, ou escrime, à la baïonnette. À cette tendance, en plus de l’évocation des rares, mais effectifs, combats au corps à corps, nous pouvons opposer que « la capacité forme la volonté » et qu’un tel apprentissage surajoute à la préparation physique et morale du combattant.

L’instruction de l’escrime à la baïonnette (« drill » et combat libre) ainsi que l’entraînement sur des parcours variés, rassure l’agent dans sa capacité à vaincre son adversaire si un choc physique se présente ; cette capacité ne peut s’acquérir que dans le suivi d’un entraînement régulier permettant d’en tirer un corpus de techniques et d’automatismes. Cette confiance dans ses aptitudes au combat rapproché rassurera l’agent dans sa capacité à mener sa charge jusque dans les rangs de l’ennemi et à l’y engager corps à corps, notamment si ce dernier ne montre pas de signe apparent de déroute prochaine.

tags: #fusil #avec #couteau #au #bout #histoire

Articles populaires: