Dans l'univers des armes à feu, certaines marques se distinguent par leur histoire riche et leur héritage. Parmi celles-ci, le fusil Peugeot de calibre 12 occupe une place particulière, suscitant la curiosité et l'intérêt des collectionneurs et des passionnés d'armes anciennes. Cet article explore l'histoire de Peugeot en tant que fabricant d'armes, les contextes industriels et régionaux qui ont favorisé cette production, et quelques modèles emblématiques.
L'Ère Industrielle Stéphanoise et la Diversification des Entreprises
Au XIXe siècle, le bassin industriel de Saint-Étienne était un véritable creuset d'innovations et de productions diversifiées. La présence de mines, l'énergie hydraulique et une main-d'œuvre qualifiée ont favorisé l'émergence d'entreprises aux activités variées. C'est dans ce contexte que des sociétés comme Peugeot se sont lancées dans la fabrication d'armes, en complément de leurs productions traditionnelles.
L’intitulé de la « Manu » (Manufacture Française d'Armes et Cycles de Saint-Étienne) fut, à partir de 1887, assez clair : il s’agissait bien d’une « manufacture d’armes… et de cycles ». Dans le bassin industriel stéphanois, où se conjuguaient bassin minier, hydraulique pour actionner les machines, main d’œuvre qualifiée importante à proximité du grand bassin de population lyonnais, les armes et les cycles se complétaient dans le cadre d’une activité qui était encore saisonnière.
Peugeot : Une Entreprise Familiale aux Multiples Facettes
Peugeot, depuis l’Empire, était une entreprise familiale originaire de Montbéliard aux ramifications nombreuses qui a fait un peu de tout : moulins à café, machines à coudre, et surtout connue de nos jours car elle s’est engouffrée dans l’automobile naissante (première produite en 1906) avec le succès que l’on sait, puisqu’il s’agit d’un groupe pesant des milliers d’emplois.
Tout à côté, au 38 rue Gutenberg, « Automoto » à partir de 1887 a également fait des vélos, des motos contemporaines de marques bien oubliées de nos jours, sinon des collectionneurs, comme Alcyon ou Magnat-Debon, et bien sûr des armes.
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Les Fusils Peugeot : Une Production Diversifiée
Peugeot, surtout connue pour ses automobiles, a également produit une variété de fusils de chasse. La grande période de ces deux entreprises qui finirent par fusionner en 1930 fut l’entre-deux guerres où Peugeot par exemple pouvait proposer une vingtaine de modèles de fusils de chasse : superposés, juxtaposés, monocanons genre Simplex, même un pistolet calibre 6,35 fabriqué par Unique à Hendaye.
Ces armes, souvent de calibre 12, étaient appréciées pour leur qualité et leur fiabilité. Ainsi, un collectionneur témoigne avoir acquis un superposé calibre 12 de chez Peugeot, fabriqué dans les années 1930, en parfait état cosmétique et fonctionnel.
Voici les dimensions des pièces de ce fusil démonté, qui peuvent être utiles pour la recherche d'une mallette de transport adaptée:
- Canon: 68 cm
- Bascule avec crosse: 48,5 x 13 cm
- Longuesse: 24,5 cm
Le Robust et le Darne : des Concurrents de Renom
Parmi les fusils de chasse français les plus populaires, le Robust de Manufrance occupe une place de choix. Fabriqué à plus de 900 000 exemplaires depuis 1913, ce juxtaposé est réputé pour sa fiabilité et son efficacité. Le Robust était disponible en différentes versions, comme le Robust 222 en calibre 12/70 ou le Robust 224 en calibre 12/76.
Un autre acteur important de l'armurerie stéphanoise est Darne, célèbre pour ses fusils à canons coulissants. Ces armes, reconnaissables à leur système de fermeture particulier, étaient également très prisées des chasseurs. Il existe de nombreux modèles de Darne, comme le R11, dont la fabrication daterait du milieu des années 50.
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Picard-Fayolle : Un Autre Acteur Stéphanois
Picard-Fayolle, maison fondée en 1894, située place St-Roch, 42 rue du Vernay, donna elle aussi dans la copie de fusil Darne sous la marque « Warranted » (soit « garanti » !) similaire à celle de ses vélos et machines à coudre, mais aussi à partir de 1950 un joli superposé le « Dactu » que l’on peut encore trouver de nos jours en occasion, et joli représentant de l’armurerie stéphanoise dans ce qu’elle avait de plus dynamique dans l’après-guerre. Jusqu’aux alentours des années 80 (la maison ferma le 25 décembre 1984) il proposait une montée en gamme progressive, de 1350 à 2600 Frances de l’époque de modèles Standard, Forez, Cheverny, Marly, Versailles et Chambord en 12 et 16, et même en 20 pour le Chambord.
Doté de canons Heurtier, Picard-Fayolle proposait deux versions du « Dactu », une à fermeture « tuile » comme le Damon Petrik, le Remington 32, le Krieghoff K 80, l’autre plus classique avec double verrou haut sous le canon supérieur là où s’exercent les forces, sans portées de recul inférieures d’où une bascule basse donnant une arme élégante et légère (2,9kg) avec ou sans éjecteurs, et plusieurs degrés de finitions : gravures à volutes et animaux. Après 1984 l’arme fut un moment reprise par Demas-Favier jusqu’en 1987.
La Production Artisanale Africaine : Les "Poupous"
En Afrique, on trouve des fusils artisanaux appelés "poupous". Il y a aussi des fabrications entièrement régionales. Sur celui-là, canon et crosse répondent bien à l'artisanat local (bois exotique taillé à l'herminette et tube de direction de voiture). Pour la platine, et sans pouvoir l'examiner de plus près, la relative qualité de finition pourrait laisser entrevoir une fabrication liégeoise effectivement.
Saint-Étienne : Berceau de l'Armurerie Française
La ville de Saint-Étienne a une longue histoire en tant que centre de production d'armes. "L'histoire économique offre peu d'exemple d'industries qui, localisées à leurs débuts dans une région plus ou moins restreinte, s'y soient affermies avec le temps, qui, s'y perfectionnant toujours, n'aient ni émigré ni essaimé vers d'autres provinces et, au bout de plus de vingt siècles, s'y trouvent encore solidement établies dans leur berceau originel, sans rivales sur le territoire national."
Certes mais depuis les années 50 (on doit ces mots au Président de la Chambre syndicale nationale des Fabricants d'armes de l'époque), la récession économique est passée par là , qui a entrainé la fermeture de nombreuses maisons et la reconversion et qui fit que cette industrie se positionna exclusivement sur une fabrication de qualité. De 250 fabricants locaux en 1950, Maurice Forissier cite une trentaine d'armuriers, fabricants, réparateurs, revendeurs et distributeurs, tous confondus en 1998 sur la région stéphanoise (incluant Saint-Just-Saint-Rambert, Saint-Bonnet-le-Château…). Et encore, certaines entreprises ont depuis fermé boutique, d'autres se sont rapprochées (Gaucher avec Bretton, Demas et Verney-Carron), permettant de nouvelles productions (carabines expresses chez Gaucher-Bretton).
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Manufrance : Un Acteur Majeur de l'Armurerie Française
En 1887, Etienne Mimard, 23 ans, et Pierre Blachon, 29 ans, rachètent la Manufacture Française d’armes et de tir. Etienne Mimard, fils d’armurier, est un passionné de mécanique, de mathématiques, de dessin et de gravure. En 1889, installation des ateliers de fabrication et édition du premier tarif de vélocipèdes. En 1890, le catalogue est tiré à 300 000 exemplaires et envoyé gratuitement à tous les chasseurs de France. En 1892, ouvre le premier magasin de vente de la Manufacture à Paris. En 1905, les bicyclettes Hirondelle rétro-directe à 2 et 4 vitesses sont médailles d’or au concours du TCF.
La Seconde Guerre mondiale a un lourd impact sur l’avenir de Manufrance. Il affine sa stratégie industrielle en voyageant aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, et invente une sorte de fordisme à la française, qui lui fera connaître croissance et production de masse. Tout est « modèle » et nouveau dans le monde de la Manufacture, des ateliers aux bureaux dont le travail est organisé scientifiquement, de manière quasi militaire. Rien n’est négligé pour augmenter le confort du personnel. En 1944, le fondateur lègue, peu avant son décès, à la municipalité de Saint-Étienne la moitié de ses actions. Et en 1980, le tribunal de commerce de Saint-Étienne annonce le dépôt de bilan. La solidité était un argument de poids ! Les cycles Mimosa ont été commercialisés entre les années 1920 et 1930.
Maurice Forissier : Un Spécialiste de l'Arme Stéphanoise
Originaire de Craintilleux, Maurice Forissier a passé son CAP d'armurier-équipeur à Saint-Etienne, à l'Ecole nationale professionnelle Etienne Mimard, la seule en France à l'époque à enseigner les spécialités liées au métier: équipeurs, basculeurs ou monteurs sur bois. Il travailla plusieurs années chez Verney-Carron puis chez Plotton et Barret avant que la récession économique ne le dirige, durant neuf années, vers un emploi d'informaticien.
Pourtant, Maurice Forissier est un des grands spécialistes de l'arme, et en particulier de l'arme stéphanoise. S'il n'a pas particulièrement apprécié exercer le métier en lui-même, il est passionné par l'histoire de l'arme et par toutes les techniques, l'ingéniosité fabuleuse, toutes les pratiques artisanales et les conceptions artistiques corrélatives de leur fabrication. "Enseigner l'histoire de l'art à travers l'histoire de l'arme, explique-t-il. C'est grâce à un concours professionnel qu'il a renoué avec le monde de l'armurerie, en devenant Responsable technique des Collections d'Armes du Musée d'Art et d'Industrie. Historien et muséologue de l'arme, il a contribué aussi à mettre en place un Brevet des Métiers d'Art en Armurerie au Lycée Fourneyron où il enseigne actuellement, concrétisant ainsi son rêve de gosse et permettant au métier de perdurer. En 1989, il fait entrer l'Armurerie par les grandes portes à l'Université grâce à différents diplômes obtenus, dont un titre, à Saint-Etienne, de Docteur en Cultures et Civilisations du Monde Occidental. Il écrit très régulièrement des articles dans des revues spécialisées comme "Connaissance de la Chasse" et on lui doit une dizaine d'ouvrages, consacrés au fusil Darne, à l'art gravé qu'admirent les visiteurs au Conservatoire des Meilleurs Ouvriers de France ou encore la Gravure moderne de Saint-Etienne…
Forissier a écrit un livre qui dresse la liste de toutes les entreprises qui ont fabriqué des armes de chasse, les manufactures et grands établissements, Mimard et Blachon bien sûr, mais beaucoup d'autres encore: Berger, Bergeron, Darne, Berthon Frères, Peugeot… Il revient avec tendresse sur tous les "compagnons et membres de la chaine artisanale" qu'il a connu et dont beaucoup se sont éteints. " On parle toujours de Manufrance mais la somme de tous ces petits artisans était bien plus importante que le personnel de Manufrance ", rappelle l'auteur, qui ajoute que "même à l'ère de l'industrialisation, l'armurerie s'est toujours nourrie de l'artisinat et de la tradition, d'où les grandes dynasties… Demas, par exemple, est un pur produit de l'artisanat, "industrialisé" par Verney-Carron… Travail de Pierre Petiot (1995)
Vestiges du Quartier des Armuriers à Saint-Étienne
C'est avec l'ouvrage de Maurice Forissier sous le bras que nous sommes allés nous balader dans le quartier des armuriers, avec l'idée simple d'aller voir quelles traces, quels souvenirs, subsistent dans le "paysage" de la production des armes de chasse. En effet, l'ouvrage en question, édité en 2005, reprend la thèse de doctorat, soutenue à la fin des années 90. Il propose en première partie une promenade dans le quartier Saint Roch, photographies à l'appui, qui met le passé en vis à vis d'une sorte d"état des lieux" au moment de sa rédaction. Si la mine conserve à Saint-Etienne, grâce à un chevalement et deux mamelles, des signes encore gigantesques de sa gloire passée, le souvenir des anciens petits ateliers d'armuriers, voire même du commerce de l'arme, est beaucoup plus ténu, caché dans les arrières cours, invisible même pour les autres, à l'oeil du passant qui n'est pas averti.
En réalité, deux rues seulement de ce quartier des Armuriers portent le nom d'armuriers: la rue Bouillet et la rue Jean-Claude Tissot. Jean-Baptiste Bouillet, à la demande de Louis XV, réalisa pour le dey d'Alger une arquebuse que le roi de France préféra garder pour lui. Quant à Jean-Claude Tissot (1811-1899), il fut un graveur sur armes de grand talent. C'est rue Tissot et rue de L'Epreuve qu'était situé le Banc d'Epreuve, construit par Léon Lamaizière, abandonné en 1988 et démoli en 1992. De nos jours, le Banc d'épreuve emploie plus d'une vingtaine de personnes, mais dans la zone de Molina.
Le témoin le plus probant se trouve dans la petite rue Henri Barbusse. Au n°21, au dessus de la porte, une belle sculpture en relief signée Joseph Lamberton marque l'emplacement des anciens ateliers Zavaterro, fondés en 1880 et qui fermèrent leurs portes, comme beaucoup d'autres ( Courtial, Charlin…) dans les années 1960 après avoir essaimé à Saint-Bonnet le Château. Un armurier, Mr Gaillard, aurait servi de modèle à l'artiste. Dans cette même rue, un arc d'acier pointe sa flèche vers Chavanelle. Drôle de porte qui rappelle le jeu de l'arc, le grand jeu traditionnel stéphanois, avec la sarbacane et celui, révolu, de l'arquebuse. Chavanelle était un des lieux où se tenait, début mai, le papegai, qui consistait à atteindre un oiseau de carton, placé en haut d'une perche. Il y avait encore à Saint-Etienne, vers 1850, une dizaine de jeux de l'arc. Une rue, vers l'avenue de la République, en conserve le souvenir.
Cet arc incongru rappelle aussi à sa manière qu'avant d'être la capitale de l'arme à feu, Saint-Etienne fut celle de l'arme blanche. Au XVe siècle, arbalètes, arcs, hallebardes, lames d'épées… y étaient fabriquées. On se souviendra aussi que la Maison Balp, qui tenait son magasin cours Victor Hugo (il a fermé ses portes il y a peu), a fabriqué des modèles d'épées d'apparat pour de nombreuses écoles et unités prestigieuses (Garde Républicaine, l'Ecole Spéciale Militaire…) mais également une épée remise par François Mitterrand au président Bill Clinton lors du cinquantenaire du débarquement allié.
C'est en vain que nous avons cherché des enseignes et des plaques marquées d'une quelconque allusion à la fabrication d'armes, à l'exception d'une survivante, noircie, dont l'inscription vit ses dernières heures. On devine à peine les mots "armes" et "réparation". Elle se trouve rue de la Mulatière, à l'approche du Boulevard de Valbenoîte. La rue de la Mulatière, écrit Maurice Forissier, regroupa pourtant autrefois le plus grand nombre d'ateliers. Elle abrita notamment les ateliers de Jean-Baptiste Momey, M.O.F., et de Louis Chauve. Aux abords de la place Chapelon, se trouvaient aussi les Etablissements Ribeire.
Sur le cours Fauriel, il ne reste plus grand monde. Verney-Carron s'est "décentralisé" vers le Bvd Thiers, Gaucher a rejoint Carnot (rue Desjoyaux), Humbert est parti à Veauche. Rivollier, rue César Bertholon à l'origine, est parti à Saint-Just-Saint-Rambert. Rue Clément Forissier, les Ets Heurtier Frères ont disparu sans laisser de trace, de même que les entreprises Chavot Père et fils, Faure Henri, Diard… Rue des Francs-Maçons, on devine des outils alignés derrière une vitre de verre épais. C'est l'atelier d'un survivant, celui de Patrick Leyre. Quatre ou cinq autres subsistent encore rue des Armuriers et s'avancent doucement vers l'âge de la retraite. "Leur spécialité est tellement complexe que les jeunes, même ceux formés à Fourneyron, ne reprennent pas les ateliers", nous dit l'historien. "Ils se tournent directement vers des fabricants comme Chapuis, Demas… Boulevard Valbenoîte, les ateliers Blanchard-Grange ont été transformé en bâtiments locatifs. Le café-restaurant "A la Grappe Bar" a fermé. C'était un des derniers lieux très fréquenté par les "anciens" armuriers. Les lettres et la grosse grappe de raisin de son enseigne ont été décrochées, laissant sur la façade la tache sale de son nom. Rue Baulier, le bar "Les canonniers" n'existe plus. Quant au fameux grand fusil qui était suspendu au 24 de la rue Badouillère, il a disparu depuis belle lurette. Il indiquait l'emplacement du magasin de vente de l'atelier de Régis Jeury. Au rayon des commerces, il reste cependant le taxidermiste et armurier de la rue Durafour, Sabiote, qui témoigne encore de la vocation du quartier.
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