Aussi paradoxal que cela puisse paraître, l’histoire du fusil dit “Lebel” est intimement liée à celle du fusil autrichien Kropatschek. Cette relation débute avec l’adoption du modèle 1878 par la marine française, une arme du système Kropatschek tirant la cartouche de 11x59R mm Gras. Tandis que l’armée de terre adoptait en 1874 le fusil Gras, une conversion du Chassepot à la cartouche métallique, la Marine optait pour l’acquisition de fusils Kropatschek fabriqués par Steyr en Autriche, une pratique inhabituelle pour l’époque.
L'Adoption Initiale et les Défis des Armes à Répétition
L’avantage du Kropatschek résidait dans son magasin tubulaire sous le canon, capable de contenir sept cartouches, plus une dans la chambre, augmentant significativement le volume de feu. Cette capacité s’avérait particulièrement utile dans un contexte marin et colonial, où les troupes étaient souvent en infériorité numérique. Cependant, l’armée de terre n’était pas encore convaincue de la nécessité d’un fusil à répétition.
Plusieurs problématiques freinaient l’adoption généralisée d’armes à répétition, notamment la consommation accrue de munitions et, par conséquent, le coût. De plus, les cartouches de l’époque utilisaient encore la poudre noire, qui encrassait considérablement les mécanismes et produisait d’épaisses fumées. Malgré ces inconvénients, l’utilisation réussie d’armes à répétition durant la guerre civile américaine et la bataille de Plevna en 1877, où les troupes turques équipées de carabines Winchester avaient repoussé les assauts russes, démontrait le potentiel de ces armes.
Les Modèles de Transition : Kropatschek et Gras Modifiés
Ces retours d’expérience ont incité la plupart des puissances européennes à adopter des armes de fantassin à répétition. La MAS (Manufacture d'Armes de Saint-Étienne) reprit alors le Kropatschek de Marine Mle 1878, l’améliorant légèrement pour en faire le Mle 1884, chambré en 11 mm Gras et utilisant la poudre sans fumée. Ce modèle ressemblait beaucoup à celui de la Marine et fut rapidement suivi par le Mle 1885, parfois des Mle 1884 convertis. La principale différence résidait dans la crosse séparée en deux parties, similaire à celle du Lebel, tout en conservant le calibre 11 mm Gras. Des fusils Gras furent également convertis avec des magasins pour des essais. Les modèles 1884 et 1885 étaient donc des modèles de transition qui menèrent directement au fusil Lebel Mle 1886.
L'Avènement de la Poudre Sans Fumée et la Naissance du Lebel
La découverte de la poudre sans fumée par le chimiste Paul Vieille en 1884 bouleversa l’armement mondial. Cette innovation permit d’envoyer un projectile plus petit, plus loin, et sans générer d’épaisse fumée. De plus, la nouvelle poudre encrassait moins les armes et n’était plus corrosive. Le 1er janvier 1886, le général Boulanger, ministre de la Guerre, conscient de cette avancée technologique, exigea la présentation d’un nouveau fusil chambré avec la nouvelle cartouche à poudre sans fumée pour le mois de mai 1886.
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Face à l’impossibilité de concevoir une arme entièrement nouvelle dans un délai aussi court, la solution fut d’adapter le Kropatschek 1885 existant à la cartouche de 8x50R (8x51 selon la CIP). En 1887, le “Lebel”, surnom donné par la presse, offrait au fantassin une puissance de feu inégalable. L’armée française disposait alors du meilleur fusil au monde, principalement grâce à sa cartouche, qui surpassait les performances balistiques des cartouches concurrentes, notamment celles de l’Allemagne.
Les Forces et Faiblesses du Lebel face à la Concurrence
Cependant, cette adoption précipitée eut des conséquences. L’Allemagne ne tarda pas à développer sa propre cartouche pour son nouveau fusil, le Gewehr 88. Contrairement au Lebel, le G88 utilisait des clips du système Mannlicher pour le chargement, rendant obsolètes les magasins tubulaires. Bien que le Lebel puisse contenir 10 cartouches (8 dans le tube, une dans la chambre et une dans l’auget) contre 5 pour le G88, le temps de rechargement du Lebel était beaucoup plus long, ce qui réduisait sa cadence de tir globale.
Le fusil Lebel était destiné à perdurer dans l’armée française, car sa production, bien que terminée en 1894, avait permis de constituer un stock suffisant pour équiper l’armée lors de la mobilisation en août 1914. Malheureusement, son magasin tubulaire le rendait obsolète. Néanmoins, la cartouche restait performante, malgré les problèmes posés par la forme de son étui pour les armes automatiques.
Les Modifications et l'Utilisation Durant la Première Guerre Mondiale
Durant la Première Guerre mondiale, les pertes massives relancèrent la production de pièces à la manufacture de Tulle. Il n’est pas rare de trouver des fusils avec des canons datés des années de guerre. Cependant, le fusil Lebel était progressivement remplacé par le Berthier 07-15, dont le magasin de type Mannlicher était plus pratique.
La plupart des exemplaires sur le marché sont marqués ‘M93’ sur le côté gauche du boîtier, indiquant des modifications apportées en 1893, notamment l’amélioration de la fixation de la hausse, la modification de la tête de culasse pour l’évacuation des gaz en cas de rupture d’étui, et la refonte du bouchon de culasse pour faciliter le démontage. En 1916, la hausse et le guidon furent modifiés pour une visée ‘carrée’.
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Le Fonctionnement du Magasin Tubulaire
Le fusil Mle 1886 est doté d’un magasin tubulaire. Pour l’alimenter, il faut ouvrir la culasse et baisser l’auget. Il suffit ensuite d’insérer les cartouches une à une, en tenant compte de l’âge du ressort du magasin. Pour chambrer une cartouche, il faut placer la dernière cartouche dans l’auget et effectuer un coup sec sur la culasse vers l’arrière. Un levier sur le côté droit du boîtier permet de bloquer la descente de l’auget lors de la fermeture de la culasse.
Le Lebel Après la Première Guerre Mondiale et son Héritage
Le fusil ‘Lebel’ fut encore utilisé après-guerre et il fut même envisagé de l’adapter à la nouvelle cartouche de 7,5x54 et un magasin de type Mauser sous le nom de Modèle 27, mais ces exemplaires sont extrêmement rares.
Malgré ses défauts, le Lebel reste une arme à haute valeur historique, attirant les passionnés sur les pas de tir. La société PPU Partisan est l’une des rares à proposer des cartouches manufacturées de 8mm Lebel, compatibles avec tous les fusils, modifiés ou non pour la balle N. Le rechargement est également possible, avec des composants disponibles dans le commerce.
Les Défauts et le Plaisir du Tir
Si le Lebel est une arme élégante, elle présente des défauts, notamment l’absence de poignée-pistolet, une détente typique des armes réglementaires françaises, et un canon qui chauffe rapidement. Cependant, le plaisir de tirer avec cette arme à haute valeur historique compense largement ces inconvénients.
Le Lebel face à ses Contemporains : Mauser et Berthier
Meilleur fusil du monde lors de son adoption en 1887, le fusil Lebel était déjà considéré comme dépassé cinq ans plus tard. Son histoire est indissociable de celle de ses concurrents, notamment les fusils Mauser allemands et le système Berthier français.
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Au cours du 19ème siècle, la révolution armurière affecta d’abord le fusil, arme principale du combattant. Le Mauser M71 allemand et le fusil Gras français de 1874, tous deux avec des cartouches métalliques de calibre 11 mm, marquèrent l’apogée du fusil tirant au coup-par-coup. L’attention se tourna ensuite vers les armes à répétition, capables de tirer plusieurs coups sans rechargement.
La Course à l'Armement et l'Adoption du Lebel
La perspective d’être devancé par l’Allemagne, qui adopta en 1884 son premier fusil à répétition, un modèle 71/84 modifié par Mauser, accéléra le processus d’adoption d’un fusil à répétition en France. La Manufacture de Châtellerault présenta en 1884 et 1885 des modèles adaptés du Kropatschek de la marine. Cependant, des essais comparatifs approfondis conclurent que ces fusils n’avaient d’autre avantage sur le fusil 1874 que leur mécanisme de répétition, étant moins précis et moins bien réglés.
La Réduction du Calibre et l'Importance de la Poudre Sans Fumée
La réduction du calibre, qui avait permis au Chassepot de prendre l’avantage sur les Dreyse prussiens, se poursuivit. Au début des années 1880, des pionniers suisses proposèrent des armes de 7 à 8,6 mm. Un rapport de décembre 1884 de l’École Normale de tir conclut qu’une balle de calibre 8 mm pouvait être supérieure à une balle de calibre 9 mm. Un rapport de la Commission d’expérience de Versailles en 1885 constitua un pas décisif pour le choix du calibre, concluant que la réduction du calibre au-dessous de 8 mm ne permettait pas d’augmenter ni la précision du tir, ni la tension de la trajectoire.
L’amélioration des qualités balistiques du fusil exigeait une augmentation de la vitesse initiale, coûteuse en termes de poids et de force du recul, sauf à réduire le calibre. L’ancêtre des poudres modernes, le coton-poudre, promettait une combustion sans fumée et une force supérieure à celle de la poudre ordinaire. Cependant, des essais initiaux furent abandonnés en raison d’accidents.
Paul Vieille et la Poudre Sans Fumée
L’invention d’une poudre sans fumée répondant aux exigences d’une utilisation opérationnelle est un cas unique d’innovation armurière résultant directement d’un protocole scientifique. Paul Vieille, ingénieur des poudres et salpêtres, développa un instrument capable de mesurer précisément l’évolution de la température et de la pression dans une substance en voie d’explosion. Il conçut le moyen de maîtriser l’explosion du fulmi-coton en « gélatinisant » cette substance par dissolution dans un mélange d’éther et d’alcool. Cette innovation permit de réduire drastiquement l’encrassement et d’atteindre une même vitesse initiale avec une pression maximale moindre.
En 1886, la commission chercha les moyens d’exécuter l’ordre d’adopter un nouveau fusil. Il fut décidé d’utiliser le mécanisme à répétition du fusil modèle 1885, dont le calibre serait réduit à 8 mm, avec une poudre V capable de donner une vitesse initiale de 600 m/sec. La forme de la cartouche, bien qu’elle constituât un handicap pour le développement des armes ultérieures, était adaptée au système de répétition du Lebel.
Finalement, après quelques essais, le nouveau fusil fut adopté par note ministérielle du 22 avril 1887, sous le nom de modèle 1886. La production du Lebel fut l’occasion d’une rationalisation des méthodes et des équipements.
Le Lebel sur les Champs de Bataille et l'Émergence de la Concurrence Allemande
Le Lebel connut ses premiers engagements au combat lors d’opérations coloniales et de l’expédition dite des Boxers en Chine. L’Allemagne, consciente de l’avance française, chargea sa commission d’expérience d’étudier les conditions dans lesquelles on pourrait doter l’armée d’un fusil de petit calibre à tir rapide. En 1888, elle présenta à l’empereur ses conclusions en faveur d’un fusil de 7,9 mm, analogue au fusil Mannlicher, qui fut adopté pour toute l’armée sous le nom de G88.
Les Innovations du G88 et le Système Mannlicher
Le G88 emprunta son système de magasin au Mannlicher et comportait deux innovations, dont l’une s’avéra une fausse bonne idée et l’autre un progrès décisif. L’adoption d’un manchon métallique, supposé éviter au tireur de subir l’échauffement du canon, valut au G 88 le surnom de Mantelgewehr. En revanche, la cartouche de 7,92, due à l’atelier de Spandau, comportait une forme remarquable : la douille, pratiquement cylindrique, ne comportait pas d’élargissement au collet, mais une gorge, permettant à la griffe de l’extracteur de prendre appui sur l’évidement ménagé autour de l’étui de la cartouche. Cette forme de douille, adoptée par Rubin sur une cartouche suisse en 1885, aurait pu être retenue par la France en 1886.
Ferdinand Mannlicher avait proposé un système de répétition compact et robuste, avec un magasin vertical contenant les cartouches placées en colonne sur un chargeur de tôle.
Le Fusil Lebel 1886 : Un Résumé
Le Fusil Lebel 1886 est un fusil militaire français développé pour l’armée française. Sa conception remonte à 1886, ce qui en fait l’un des premiers fusils à tir rapide de l’histoire.
Histoire et Conception
Le premier fusil Lebel a vu le jour en 1886 grâce au ministre de la Guerre : le général Boulanger. Cette arme doit son nom au colonel Nicolas Lebel, un membre de la Commission des Fusils à Répétition. Ayant rapidement gagné en notoriété grâce à son système à répétition, elle a été adoptée par l'infanterie française en 1887. Le fusil Lebel est ainsi considéré comme la première arme d'infanterie utilisant la poudre sans fumée mise au point par l'ingénieur Paul Vieille.
Pour charger le fusil Lebel, il suffit d'introduire les cartouches via l'orifice du magasin.
Modifications et Évolutions
Le fusil Lebel a fait l'objet de deux modifications majeures :
En 1893, la manufacture de Saint-Étienne procède à deux modifications pour améliorer les performances du fusil Lebel, grâce notamment à l'adjonction :
- D'un bouchon de culasse permettant un chargement plus rapide ;
- D'un tampon masque situé sur la tête de culasse en vue d'empêcher les éventuels crachements de gaz au visage du tireur.
En 1898, cette arme légendaire accueille une nouvelle planchette de hausse.
RSC est l'acronyme du nom des trois ingénieurs : Ribeyrolle, Sutter et Chauchat. Ils travaillent de concert pour créer le M17 en 1916. Cependant, la production est stoppée en 1918, car les soldats ne sont pas convaincus par sa mise en œuvre.
Caractéristiques Techniques
Le Fusil Lebel 1886 est doté d’un canon de 8mm qui est légèrement recourbé vers le haut et d’un mécanisme de verrouillage qui peut être actionné d’une main. Il est équipé d’un mécanisme à levier de sûreté qui permet au tireur de tirer en toute sécurité.
La poignée et le canon sont ornés de l’inscription «Manufacture Saint-Etienne Modèle 1886 - M93» pour confirmer sa qualité et son origine.
Estimation et Valeur
Les passionnés de tir aux armes réglementaires seront ravis de découvrir les offres de fusils Lebel affichées sur notre site. Ce fusil est sûrement l'un des plus célèbres. Il fut utilisé notamment lors de la Première Guerre mondiale et était alors produit dans les célèbres usines de Tulle et de Saint-Étienne.
- Bon état: Les prix peuvent se situer entre 400 et 500 euros.
- État moyen: Environ 350 euros.
- Mauvais état (épave): La valeur peut être très basse, autour de 200 euros ou moins.
Il est important de noter que le marché des armes de collection peut être influencé par des tendances et des modes. Par exemple, certains collectionneurs sont prêts à payer plus cher pour des pièces en état d'origine, même si elles sont en mauvais état, tandis que d'autres préfèrent des armes restaurées en bon état.
Exemple d'Estimation sur un Forum
Sur le forum Passion-Militaria, un utilisateur a demandé une estimation pour un fusil Lebel 1886/93 en mauvais état. Les avis étaient partagés :
- Un utilisateur a suggéré un prix de 350 euros, en comparant avec un modèle similaire vendu quelques années auparavant.
- Un autre a estimé la valeur à 200 euros, compte tenu de l'état de la ferraille et du bois.
Les discussions ont également souligné que le marché peut être imprévisible, avec des "pigeons" prêts à payer des sommes importantes pour des armes en mauvais état, tandis que des modèles en meilleur état peuvent avoir du mal à se vendre.
Le Fusil Lebel Prix de Tir
Un Lebel prix de tir, comme son nom l’indique, est une arme qui supporte une plaque montrant qu’il a été offert comme prix de tir.
Malheureusement, la majorité des fusils 1886-93 prix de tir ont été scrupuleusement déposés en mairie suite au décret d’avril 1939, leurs propriétaires recevant en échange un joli reçu. Et à l'arrivée des allemands, soit en 1940, soit en 1942 selon les régions, ils ont dû constitués de magnifiques "prises de guerre" pour les envahisseurs teutons. Et quand l'Allemagne a été occupée à son tour, ils auront été dispersés au USA, en URSS, et Dieu sait où encore, échangé contre des cigarettes, de la vodka ou des boites de corned-beef.
Certains Lebel prix de tir ne sont pas très rares (j'en connais une douzaine ) mais avant leur déclassement …..les collectionneurs évitaient d'en parler , bien que in finé ils furent libérés .
Contrairement à la plupart des Lebel USTF vus, ce n’est pas un Lebel « civil » (comprenez fait dans les manufactures, mais destiné au marché civil et non matriculé). Il s’agit au départ bel et bien d’un réglo, normalement réceptionné à Saint-Etienne en août 1887.
Il a été reconditionné à Tulle, visiblement en juin 1911 (la lettre de la manufacture n’est pas toujours dans le prolongement du « MA »).
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