Introduction
Si le jazz manouche évoque immédiatement le nom de Jean-Baptiste "Django" Reinhardt (1910-1953), figure emblématique et quasi-inventeur du genre, il serait réducteur de limiter ce style musical à ce seul virtuose. Le jazz manouche, souvent perçu comme une musique de répertoire pour guitaristes virtuoses, recèle en réalité une scène riche et diversifiée. Pour en apprécier toute la complexité, il est essentiel de revenir aux sources, d'explorer le contexte musical de son émergence et de s'intéresser aux figures marquantes qui ont contribué à son développement, à l'instar de Gus Viseur.
1. Définition et Origines du Jazz Manouche
Le jazz manouche est né de la rencontre entre la musique tsigane et le jazz au début des années 1930. Django Reinhardt a joué un rôle crucial dans la création de ce style unique, en développant une manière particulière d'interpréter le jazz qui a fait école.
Jazz manouche ou swing gitan ?
L'appellation "jazz manouche" est aujourd'hui largement utilisée pour désigner la musique de Django Reinhardt et de ses héritiers. Cependant, d'autres termes tels que "jazz tsigane", "swing gitan" ou "gypsy swing" sont également employés. Ces différentes expressions renvoient plus ou moins à la même réalité musicale.
Pour comprendre l'origine de ces termes, il est nécessaire de rappeler que les Tsiganes, nomades originaires du nord de l'Inde, se sont dispersés à travers l'Europe à partir du Xème siècle. Au sein de ce peuple, différentes communautés se sont formées, telles que les Sinti du Piémont, les Gitans d'Espagne et du sud de la France, et les Manouches d'Alsace. L'utilisation du terme "gitan" peut donc être ambiguë, car il peut désigner l'ensemble des Tsiganes ou une communauté spécifique.
Dans les années 1990, l'expression "jazz manouche" a progressivement supplanté "jazz tsigane". Cette évolution est peut-être due à un effet de mode, à des considérations marketing, ou à une évolution de la perception des mots, notamment en raison des connotations péjoratives associées à certains termes comme "manouche".
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Quant à l'utilisation des termes "swing" ou "jazz", il convient de noter que le swing est une caractéristique de la musique, tandis que le jazz est un style à part entière. En employant le terme "swing", on risque de limiter le genre aux musiciens qui se réfèrent explicitement aux années 1930, en négligeant l'esprit d'aventure du jazz qui reste présent dans ce style.
Il est important de souligner que les artistes adeptes du jazz manouche peuvent être Manouches, Tsiganes, non-Manouches, voire même gadjé (non-Tsiganes).
Particularités des musiques tsiganes
La musique des Tsiganes se caractérise par sa capacité à intégrer des éléments propres à la culture du pays d'accueil tout en préservant une identité forte. En Andalousie, par exemple, les Gitans ont adopté la guitare et la langue espagnole, mais ont teinté leur flamenco d'une émotion particulière qui distingue le style gitan du style andalou. En Hongrie, les musiques de danse (czardas) ou de recrutement militaire (verbunkos) ont été à l'origine de la musique dite tzigane. Cette musique de restaurant s'est développée en Europe centrale, puis s'est répandue dans toute l'Europe après l'abolition de l'esclavage des Tsiganes de Roumanie vers 1855, atteignant les cabarets parisiens après la révolution russe de 1917. Les orchestres, comprenant souvent cymbalum et contrebasse, mettaient en valeur la virtuosité et l'expressivité des primas, violonistes le plus souvent. L'absence de partitions et l'importance de l'improvisation ajoutaient au charme et à l'étonnement.
Ces traits (virtuosité instrumentale, expressivité affective, improvisation) sont caractéristiques de toute la musique tsigane et se retrouvent également dans le jazz manouche. Le sentiment d'appartenance au groupe, renforcé par le rejet de la population autochtone, contribue à perpétuer les singularités de cette musique.
Alain Antonietto, spécialiste des musiques tsiganes, souligne que la musique tzigane à la mode dans les années 1920 s'est probablement introduite dans les roulottes des nomades par le biais des 78 tours et des phonographes. Le genre avait également conquis des compositeurs classiques qui en réintroduisaient les échos dans leurs propres œuvres (Maurice Ravel et sa rhapsodie "Tzigane", Pablo de Sarasate…). De plus, même si Django Reinhardt n'a jamais été un musicien tzigane, d'autres guitaristes qu'il côtoyait dès les années 1920 se sont produits avec des orchestres de brasseries.
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De la virtuosité
Il est courant de considérer Django comme un musicien aux dons innés, archétype du Bohémien inculte mais naturellement doué pour son art. Ce cliché est nourri par la méconnaissance et le mépris dont les Tsiganes sont souvent l'objet, ainsi que par la fascination que leur mode de vie génère dans une population sédentarisée. Certes, Django Reinhardt fut un musicien précoce : avant l'âge de 6 ans, il jouait du violon dans l'orchestre familial qui parcourait les routes de la Belgique au sud de la France. Cependant, il ne faut pas oublier que, comme beaucoup de Tsiganes, il a grandi dans la musique, celle-ci accompagnant les noces, baptêmes et autres événements de la communauté. Initiés dès leur plus jeune âge à un instrument, les plus doués atteignent rapidement une technique impressionnante. L'enseignement étant dispensé essentiellement de façon orale, beaucoup (c'était le cas de Django) ne connaissent pas la théorie de la musique, ce qui entretient le mythe des musiciens prodiges. L'histoire de Django réapprenant la guitare avec une main blessée témoigne également de la part de travail, de souffrance et de volonté qui entre dans son jeu.
Un terreau fertile : la valse musette
À la fin de la Première Guerre mondiale, la famille Reinhardt s'installe près de Paris, porte de Choisy, dans ce qu'on appelle alors la Zone. Dans la capitale, outre la musique tzigane, la vogue est au musette. Les accordéonistes sont les rois des bals et des guinguettes, et ils trouvent des accompagnateurs de talent chez les banjoïstes Gitans. Les musiciens tziganes ont inclus en nombre les valses à leur répertoire. Familiarisés au style par leurs aînés et par l'intermédiaire du phonographe (le violoniste virtuose Fritz Kreizler, qui composait lui-même des valses, était très apprécié des Tsiganes), les Gitans vont naturellement intégrer les orchestres des accordéonistes musette. Le jeune Django fait également partie de la bande. Il a appris le banjo et la guitare, perfectionnant sa technique auprès de Poulette Castro, Gitan légendaire, joueur de guitare et de bandura. Sa réputation de prodige du banjo croît dans le milieu du musette. Les accordéonistes Jean Vaissade et Marceau lui permettent d'enregistrer en 1928 ses premiers disques comme accompagnateur.
La valse musette va se trouver quelque peu bousculée par l'accompagnement de ces musiciens tsiganes, qui introduisent liberté rythmique et richesse harmonique dans un style plutôt "raide". Gitans et Manouches vont contribuer à l'éclosion d'un courant plus proche du jazz baptisé swing musette, illustré notamment par Gus Viseur et Tony Murena. Parmi les guitaristes, Baro Ferret s'est distingué dans ce répertoire.
La rencontre avec le jazz
En 1928, Django est contacté par Jack Hylton, alors à la tête d'un orchestre anglais de "jazz". Il semble proposer au Manouche un contrat suffisamment alléchant pour le convaincre de rejoindre sa formation afin d'y tenir à la fois le banjo et la guitare. Cependant, la nuit même de sa rencontre avec Hylton, la roulotte de Django est détruite dans un incendie. Le musicien est sauvé de justesse, mais il est grièvement brûlé. Il échappe de peu à l'amputation d'une jambe et sa main gauche reste en partie paralysée. Pendant son hospitalisation, il va réapprendre la guitare, élaborant une technique qui lui permet de composer les accords avec les trois doigts valides de sa main gauche (pouce, index, majeur). Peu après sa sortie, il part pour Toulon retrouver son frère Joseph "Nin-Nin", avec qui il joue dans les rues pour gagner quelques sous. C'est là qu'aura lieu la rencontre déterminante avec la musique syncopée des Afro-américains. Le peintre Emile Savitry entend les frères Reinhardt et les invite à écouter quelques disques de jazz qu'il possède : Duke Ellington, Louis Armstrong, ainsi que le duo violon-guitare Eddie Lang et Joe Venuti. Pour Django, c'est une révélation.
2. Parcours de Django dans le Jazz
Le jazz, dans les années 1930, se caractérise par "l'exposé d'un thème (blues ou chanson) et une succession de variations improvisées (les chorus) sur les harmonies de ce thème ; le tempo est régulier" (Patrick Williams).
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Il est tentant de faire un parallèle entre la musique des Tsiganes et celle des Noirs d'Amérique du Nord, en raison de similarités historiques telles que le déracinement, l'esclavage, la persécution, le rejet et la nécessité de reconstruire une identité propre à partir d'éléments de la culture ambiante. On peut également noter des parallèles musicaux, tels que le rythme régulier très marqué et la place centrale accordée à l'improvisation. Des Tsiganes étaient présents en Amérique du Nord au moment de l'éclosion du jazz, et il est probable que quelques airs tsiganes figurent parmi les nombreux ingrédients que ce style a fusionnés. Cependant, la musique des Tsiganes n'a pas atteint la dimension universelle du jazz, qui nourrit des cultures tout à fait différentes de celle dont il est issu. Né au début du XXème siècle à la Nouvelle-Orléans, le jazz est introduit en France par les soldats américains en 1917, après que les Etats-Unis se soient engagés dans le premier conflit mondial.
Gus Viseur : Un Pionnier de l'Accordéon Jazz Manouche
Contemporain de Jo Privat, Gus Viseur est l’un des premiers et des plus influents accordéonistes de jazz. Il a laissé un héritage de compositions merveilleuses, en particulier des valses swing musette dont les accordéonistes de cette époque avaient le secret. Gus Viseur est né en 1915 à Lessines, en Belgique. La passion de l’accordéon lui vient de son père, lui-même accordéoniste, qui encourage ses enfants à prendre des cours. En 1922, la famille s’installe en bord de Seine et Gus suit des cours d’accordéon à Suresnes. Dès l'âge de 8 ans, il se produit avec sa première formation instrumentale, le « Jojo Jazz ».
Gus Viseur partage une affinité particulière pour le jazz avec l’accordéoniste Charles Bazin. Ensemble, ils fréquentent les guitaristes jazz manouche et perfectionnent leur maîtrise de l’improvisation. En 1937, Gus Viseur enregistre son premier album et entre au Hot Club de France (dont le célèbre quintet est mené par Django Reinhardt). Proche du style jazz manouche, Gus Viseur a joué notamment avec les frères Ferret, qui ont accompagné Django.
Après la guerre, son succès diminue et il émigre au Canada en 1960, avant de revenir en France en 1969. Gus Viseur fait partie des premiers accordéonistes à pratiquer le jazz manouche et l’improvisation, des styles jusqu’alors quasi-exclusivement réservés aux guitaristes. Il propose ce swing si particulier que seul l’accordéon apporte, et qui influencera des générations d’accordéonistes.
Joseph Reinhardt : Un Héritage Familial
Né le 1er mars 1912 à Paris, Joseph Reinhardt est le frère de Django. En 1932-1933, il joue dans divers orchestres.
Joss Baselli : Un Accordéoniste d'Exception
Joseph Basile, dit Joss Baselli, est né le 19 septembre 1926 à Somain dans le Nord. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il se cache pour échapper au service du travail obligatoire. Après l'armistice, il devient semi-professionnel et anime les bals de sa région, en jouant de l'accordéon et du bandonéon.
En 1947, il rencontre Gus Viseur lors de ses prestations dans les bals. En 1950, il s'installe à Paris où il joue au dancing Mimi Pinson. Il effectue la saison d'été à Pau.
Sa carrière prend un tournant lorsqu'il rencontre Patachou, qui lui propose d'être son accompagnateur pour sa tournée en France, aux États-Unis et au Canada. Il se produit ainsi dans les grandes salles des USA et du Canada. Profitant de son séjour aux États-Unis, il enregistre des disques, vendant plus de 4 millions d'exemplaires.
Joss Baselli épouse la fille de Gus Viseur. Il anime la saison d'été du Palm Beach de Cannes avec Elec Bacsik à la guitare et Jo Courtin à la basse, avant de devenir chef de cet orchestre.
Il est l'auteur de "Patricia again", un tube aux États-Unis. Avec Azzola, Joe Rossi et André Astier, il fonde l'Académie de l'accordéon, où il consacre une grande partie de son temps à la formation de futurs talents.
Durant cette période, il accompagne Barbara en studio et sur scène pendant près de 3 ans. Barbara reconnaîtra plus tard l'apport essentiel de son jeu discret à ses musiques.
En octobre 1967, il fait ses premières gammes avec Barbara sur la scène de Göttingen. Il a composé des musiques de chansons pour Nana Mouskouri ("Qu'il fait beau quel soleil"), pour Marie Laforet ("Viens"), Lucienne Delyle ("La casquette à Jojo"), Tino Rossi ("Un jour deux enfants"), Dario Moréno ("Que tu veuilles ou non").
En 1968, il compose la musique du film "L'astragale" d'après le roman d'Albertine Sarrazin. Il est aussi l'auteur du générique du dessin animé "Le manège enchanté".
Pour mieux faire connaître l'accordéon, il lance une émission télévisée en 1972 : "Le monde de l'accordéon". Il crée aussi l'émission "Les princes de l'accordéon" pour promouvoir des jeunes talents issus de l'Académie de l'accordéon. Il estime que son instrument n'a pas la place qu'il mérite et souhaite le faire sortir du ghetto populo et populiste où il est confiné.
Avec André Astier, il écrit une méthode d'accordéon en 1976. Il fonde sa maison d'édition musicale : Opaline. Il dépense beaucoup d'énergie dans son travail de mise en valeur de l'accordéon.
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