Le poème « Strophes pour se souvenir » de Louis Aragon, popularisé par la chanson de Léo Ferré « L’Affiche rouge », est un hommage poignant aux membres du groupe Manouchian, ces résistants étrangers qui ont donné leur vie pour la France pendant la Seconde Guerre mondiale. Ce poème, publié en 1955, s'inscrit dans un contexte de commémoration et de réflexion sur le rôle des étrangers dans la Résistance française. L'analyse de ce texte révèle la complexité des thèmes abordés, tels que l'amour, le sacrifice, l'identité et la mémoire.
Genèse et contexte du poème
« Strophes pour se souvenir » a été écrit par Aragon à l’occasion de l’inauguration de la rue du Groupe-Manouchian, dans le 20e arrondissement de Paris. Publié en 1956 dans Le Roman inachevé, ce poème est devenu célèbre après sa mise en musique par Léo Ferré en 1959 sous le titre « L’Affiche rouge ». Le texte rend hommage aux « vingt et trois qui criaient la France en s’abattant », bien que le groupe Manouchian ait compté en réalité vingt-deux hommes fusillés et une femme, Olga Bancic, décapitée.
Le poème s'inspire de la dernière lettre de Missak Manouchian à sa femme Mélinée, écrite quelques heures avant son exécution. Cette lettre, empreinte d'amour et de courage, a profondément marqué Aragon et a servi de base à son poème.
L'Affiche rouge : Un outil de propagande nazie détourné
L'Affiche rouge était une affiche de propagande nazie sur laquelle figuraient les portraits des membres du réseau Manouchian, présentés comme des terroristes étrangers. L'objectif de cette affiche était de susciter la haine et la peur envers ces résistants. Cependant, elle a eu l'effet inverse, transformant ces hommes en héros et symboles de la Résistance.
Aragon fait référence à cette affiche dès le début de son poème :
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Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants L’affiche qui semblait une tache de sang Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles Y cherchait un effet de peur sur les passants
L'image de l'affiche comme une « tache de sang » est frappante et souligne la violence de la répression nazie. En pointant les noms « difficiles » de l’affiche, Aragon leur rend hommage, mais se garde d’écrire dans son poème le mot « Juif », qui est donc pourtant au cœur de la propagande nazie. On notera qu’Aragon, encarté au Parti communiste français, et même membre de son comité central (1), publie son texte pour la première fois en mars 1955. Soit deux ans jour pour jour après la mort de Staline, dont la fin du règne a été marquée par un antisémitisme affiché (procès des blouses blanches à Moscou, procès Slánsky à Prague, etc.).
L'hommage aux étrangers : « Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant »
Un des aspects les plus marquants du poème est l'hommage rendu aux résistants étrangers. Aragon insiste sur leur origine étrangère, tout en soulignant leur engagement pour la France :
Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent Vingt et trois qui donnaient leur cœur avant le temps Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant
L'expression « étrangers et nos frères pourtant » est particulièrement forte. Elle souligne l'idée que ces hommes, bien que n'étant pas français de naissance, ont choisi de se battre pour la France et sont devenus, de ce fait, des frères. Aragon, à la fin du poème fait de ces hommes nos frères. et trois étrangers et nos frères pourtant". Ils ont choisi ce pays par amour, pour ses valeurs… qu’un bien grand nombre de Français.
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Il est important de noter que le groupe Manouchian était composé d'immigrés italiens, polonais, espagnols ou encore arméniens. Ces hommes, souvent issus de milieux modestes, ont rejoint la Résistance par conviction et ont fait preuve d'un courage exceptionnel.
Toutefois, il est important de nuancer l'affirmation selon laquelle ils étaient tous étrangers. Plusieurs Français figuraient dans le groupe, notamment Roger Rouxel et Georges Cloarec, ainsi que Robert Witchitz et Rino Della Negra, qui étaient français au titre du droit du sol.
L'amour et le sacrifice : « Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent »
L'amour est un thème central du poème. Aragon s'inspire de la lettre de Manouchian à Mélinée pour exprimer la profondeur des sentiments qui unissaient ces deux êtres :
Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses Adieu la vie adieu la lumière et le vent Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses Quand tout sera fini plus tard en Erivan Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant
Ces vers sont d'une grande émotion et témoignent de l'amour profond qui liait Manouchian à sa femme. Ils expriment également le regret de ne pas avoir eu d'enfant et le désir de voir Mélinée refaire sa vie après la guerre.
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L’auteur donne la parole à Manouchian. Manouchian dévoile ses rêves et ses regrets. sois heureuse et pense à moi souvent". pathétique pour susciter l’émotion du lecteur. a pour rôle premier d’humaniser ces hommes. ne s'adressent à toute l'humanité. qu'il a pu chérir. Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand". transparaît. Aucun doute. A l’aube de sa mort, son combat semble prendre tout son sens. amour" et "mon orpheline". Au contraire il garde confiance en l'avenir de l’humanité. Bonheur à ceux qui vont survivre".
Cependant, il est important de noter qu'Aragon prend quelques libertés avec la lettre originale de Manouchian. Notamment, il lui attribue des propos qui n'existent pas, comme celui de demander à Mélinée de partir vivre à Erevan.
La mort et la mémoire : « Strophes pour se souvenir »
Le titre du poème, « Strophes pour se souvenir », souligne l'importance de la mémoire. Aragon veut que l'on se souvienne de ces hommes qui ont donné leur vie pour la France et pour la liberté.
Vous n’avez réclamé la gloire ni les larmes Ni l’orgue ni la prière aux agonisants Onze ans déjà que cela passe vite onze ans Vous vous étiez servis simplement de vos armes La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans
Ces vers mettent en avant la modestie et le désintéressement de ces résistants, qui n'ont pas cherché la gloire mais ont simplement fait leur devoir.
Ainsi dans son poème Strophes pour se souvenir, Aragon tente de nous remémorer cette guerre et de nous rappeler ses héros. Il se fait gardien de la mémoire.
Analyse stylistique
Le poème est écrit dans un style simple et direct, afin d'être accessible à tous. Aragon utilise un vocabulaire courant et des images fortes pour toucher le lecteur et susciter l'émotion. Rouge est comparée à une "tâche de sang".
La répétition du vers « Vingt et trois » à chaque strophe crée un effet d'insistance et souligne le nombre de ces résistants.
Portée et héritage du poème
« Strophes pour se souvenir » est devenu un poème emblématique de la Résistance française. Il a été popularisé par la chanson de Léo Ferré, qui a contribué à faire connaître l'histoire du groupe Manouchian à un large public.
Ce poème continue d'être lu et étudié aujourd'hui, et il reste un témoignage poignant du courage et du sacrifice de ces hommes et femmes qui se sont battus pour la liberté.
À l’occasion de la panthéonisation de Mélinée et Missak Manouchian, on imagine qu’ un concours est organisé à destination des classes de 3e : il s’agit d’écrire le discours qui sera prononcé lors de l’entrée du couple au Panthéon. Le gagnant sera invité à le prononcer le jour J. On attend des élèves qu’ils rappellent les faits historiques, s’appuient sur le poème d’Aragon et la lettre de Missak Manouchian et que leur texte ait une dimension mémorielle. On pourra leur faire écouter le discours d’entrée de Jean Moulin au Panthéon prononcé par André Malraux.
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