Glendon Swarthout, un nom associé au renouveau du western, genre souvent relégué au second plan par les milieux littéraires traditionnels. Les éditions Gallmeister ont eu la bonne idée de sortir des sentiers battus en publiant des romans d'un genre particulièrement déconsidéré dans les milieux littéraires tel que le western ou le roman de guerre. Son roman Le Tireur, publié en 1975 et adapté au cinéma par Don Siegel sous le titre Le Dernier des Géants avec John Wayne, offre une plongée poignante dans le crépuscule de l'Ouest américain à travers le regard d'un de ses derniers représentants. Ce roman est plus qu'une simple histoire de cow-boys et de duels ; il s'agit d'une réflexion profonde sur la fin d'une époque, la dignité face à la mort, et l'évolution d'une société en mutation.
Un Western Crépusculaire : La Fin d'une Ère
L'action du Tireur se déroule en 1901, une période charnière où la conquête de l'Ouest est achevée. Au tournant du XXe siècle, John Bernard Books est l'un des derniers survivants de la conquête de l'Ouest. Les territoires sauvages ont été domestiqués, refaçonnés par l'Homme, et le chemin de fer s'étend, signifiant la fin de la Frontière. Swarthout s'est intéressé à ces deux moments charnières de l'Ouest. Ainsi, l'action de Homesman se situait plutôt dans les débuts de la conquête de l'Ouest tandis que dans Le Tireur, le récit prend place alors que cette ère de conquête est achevée. Il est d'ailleurs très intéressant de lire l'un en ayant lu l'autre auparavant. La conquête de territoires hostiles demandait des Hommes au cuir épais, au coeur dur, taillés par les éléments et l'adversité. Mais en ce début de XXème siècle, ces Hommes à l'ancienne ne sont plus vraiment à leur place, leur temps est fini.
John Bernard Books, le héros du roman, est un symbole de cette fin d'ère. Lorsque Grey débarque à Tokyo, elle ne connaît pas le Japon, n’y a aucune relation et pas d’argent. Apprenant qu'il est atteint d'un cancer incurable, il se retrouve confronté à sa propre mortalité, tout comme l'Ouest qu'il a incarné. On a souvent qualifié Impitoyable, le chef d'œuvre de Clint Eastwood, comme étant un western crépusculaire. Ce qualificatif conviendrait pourtant davantage au roman de Glendon Swarthout qui nous relate l'agonie d'une époque révolue au travers des derniers soubresauts d'un homme en fin de parcours. Le récit devient alors une métaphore de la mort de l'Ouest et de l'avènement d'une nouvelle ère, une époque de cynisme et d'opportunisme où les valeurs d'honneur et de courage semblent s'effacer.
J'ai trouvé ce récit vraiment poignant, il y a quelque chose de bouleversant à assister à la mort lente d'une époque, dure certes, mais pleine de promesses et d'espoirs. La conquête de l'Ouest s'est faite dans le sang et dans la boue mais il y avait aussi beaucoup d'espoir là-dedans, l'espérance en de meilleurs jours, la croyance en des valeurs morales fortes. Une fois la conquête achevée, force est de constater que ces espoirs ne peuvent être que déçus. Ce n'est pas un monde meilleur qui est né, la civilisation n'est qu'un vernis, la violence est toujours au coeur de la société même si cette violence s'exprime différemment. L'ère des tueurs comme Books est révolue, fini le temps des as de la gâchette, voilà maintenant le temps des cyniques, des escrocs sournois. Ceux qui tirent leur épingle du jeu ne sont plus les tireurs les plus rapides mais les manipulateurs et les menteurs les plus habiles. Ce n'est plus la force qui est au coeur de la société mais l'argent. Cet adoucissement de la société n'est qu'une apparence, sous le vernis de la civilisation, la bassesse humaine est plus que jamais là. Lequel des deux est le plus inhumain entre le tueur qui tue d'une balle celui qui lui fait face ou le vautour qui calcule ce qu'il pourra gagner sur le dos d'un mourant ?
La Dignité Face à la Mort : Un Code d'Honneur en Disparition
Face à la mort et à l'avidité de ceux qui l'entourent, Books se cramponne à son code d'honneur. En 1901, John Bernard Books, vacillant sur son cheval, débarque à El Paso avec une réputation de tueur légendaire. Seul survivant d'une lignée de pistoleros redoutables, Books va découvrir qu'il est atteint d'un cancer incurable et qu'il ne lui reste que quelques semaines à vivre. En apprenant cela, une cohorte de vautours va se rassembler afin de profiter des ultimes instants de ce dernier monument de l'Ouest sauvage. Il refuse de se laisser voler sa mort et décide de la mettre en scène, affirmant ainsi sa dignité jusqu'au bout. Avec tous ces cyniques qui l'assaillent de toutes part, on ne peut s'empêcher d'éprouver une grande empathie envers Books. Les Hommes à l'ancienne avaient un code d'honneur, des valeurs et Books ne déroge pas à cette règle. Il sait qu'il va mourir et va tout faire pour partir avec honneur et dignité. JB Books est un dur, un vrai. C'est un tireur, une espèce en voie de disparition dont il est probablement le dernier spécimen. Une légende vivante. Il est de ceux que l'on regarde du coin de l'oeil entre crainte et admiration malsaine. Il a le cuir épais du bison et le sang froid du crotale, un pur produit de l'ouest sauvage. Inébranlable. Indestructible. Du moins avant d'entamer une partie de poker avec la grande faucheuse. Il a beau essayer de bluffer il sent bien que ce coup quelque chose cloche. Il a une très mauvaise main et sur l'une des cartes s'affiche un crabe très moche qui s'en prend méchamment à sa virilité. Cancer de la prostate. Alors après une vie de solitude et de nomadisme Books va devoir se poser. Pas longtemps, juste le temps de mourir. C'est donc dans la chambre d'une pension modeste mais respectable, avec pour seule compagnie son journal, qu'il décide de s'installer.
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La pension de Mme Rogers devient le théâtre d'un défilé de personnages cyniques, chacun cherchant à profiter de la situation de Books. N'en déplaise à la logeuse qui se serait bien passée de ce locataire encombrant. Books est tout ce qu'elle déteste et pourtant ce sera la seule à se montrer réellement humaine envers lui. Car évidemment la mauvaise nouvelle s'est répandue comme une traînée de poudre et les vautours ne tardent pas à rappliquer. Cette petite chambre à El Paso va voir défiler des personnages tous plus cyniques les uns que les autres. La mort est rentable pour qui sait y faire et ils sont nombreux à vouloir une part du gâteau. Shérif, ex, journaliste, croque mort que des braves gens. Des citoyens modèles qui n'ont jamais enfreint la loi mais dont la morale laisse pour le moins perplexe. Seul, assailli de tous les côtés, affaibli physiquement et moralement Books n'a plus que sa fierté, son code d'honneur et ses colts. Mais ça reste Books et pas question qu'on lui vole sa mort. Alors, accrochez vous à vos caleçons longs, ça va chauffer. Glendon Swarthout nous offre une réflexion sur la maladie et nos choix face à l'inéluctable.
L'Évolution d'une Société : Progrès et Sauvagerie
Swarthout dépeint avec finesse l'évolution de la société américaine au tournant du siècle. Considéré comme un spécialiste du genre, l'auteur parvient, de manière originale, à nous restituer cette période charnière par le biais de quelques articles que le personnage principal découvre dans son journal. Nouvelles internationales, faits divers et encarts publicitaires, c’est toute cette série d’articles ponctuant le récit qui restituent la perspective des changements sociétaux qui s’amorcent désormais à travers tout le pays. Le progrès apporte son lot de confort et de commodité, mais la sauvagerie humaine persiste, se manifestant sous de nouvelles formes. C’est également par l’entremise de la série de portraits que dresse l’auteur tout au long du roman que le lecteur peut se demander ce qui change vraiment d’une époque à l’autre car si le progrès apporte son lot de confort et de commodité, la sauvagerie des personnages aux caractères veules et cyniques semble demeurer immuable.
Il ne fait pas bon vieillir et tomber malade quand on a été une figure du Far West, un de ces tireurs hors pair qui ont fait trembler dans les saloons. La nouvelle de sa présence et de sa maladie se répand en ville comme une traînée de poudre, et aussitôt les chacals se pressent autour de son lit pour lui arracher qui un peu de sa notoriété, qui son cheval, qui de l'argent. Un petit bijou que ce court roman, dans lequel rien n'est épargné au lecteur de l'agonie de ce vieux lion que l'on découvre au fil des pages bien moins terrible et redoutable que ceux qui l'entourent, jusqu'à voir en lui le symbole du déclin inéluctable d'un certain Ouest, fier et libre, face à l'avancée du progrès et ses valeurs plus délétères. Une fierté jusque dans la mort, à travers une scène finale digne des plus grands westerns et d'une élégance certaine.
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