Le manuel de tir scolaire en France : un aperçu historique

Au lendemain de la guerre de 1870, un fort courant d’opinion se manifesta en faveur d’une éducation militaire pour la jeunesse française. Cette volonté s’est traduite par la mise en place d’exercices militaires et de tir dans les écoles primaires, visant à préparer les futurs citoyens aux devoirs militaires et à inculquer des valeurs patriotiques. Cet article explore l’histoire du manuel de tir scolaire en France, en abordant les motivations, les acteurs clés, l’organisation et l’évolution de cette pratique.

Contexte et motivations

La défaite de 1870 a été perçue comme une humiliation nationale, suscitant un désir de revanche et une remise en question de la préparation militaire française. Napoléon III et le Second Empire ont été critiqués pour leur manque de prévoyance dans ce domaine. Dans ce contexte, l’idée d’une formation militaire préalable à l’école a émergé comme une solution pour pallier les lacunes et renforcer l’armée.

Le ministre de la Guerre de l’époque, le général Farre, expliquait en 1881 que pour que le service de trois ans porte ses fruits, il devait être précédé d’un dressage préliminaire spécial acquis à l’école. Il fallait donc développer l’instruction, à tous les degrés, et surtout l’instruction militaire civique. L’objectif était d’apprendre aux enfants ce qu’est un soldat, quels sont ses devoirs, quelle charge lui impose sa mission, et même quelle grandeur et quel honneur il y a dans les charges qui lui sont imposées.

Paul Bert, figure importante de l’époque, exprimait également le besoin de développer la préparation militaire. Il souhaitait que les écoles soient équipées de fusils, que les enfants apprennent à manier dès l’école, afin que l’usage devienne pour eux chose instinctive. Il considérait que chaque enfant était le citoyen de l’avenir, et que dans tout citoyen, il devait y avoir un soldat toujours prêt.

Acteurs et organisation

Plusieurs acteurs ont joué un rôle essentiel dans la mise en place et le développement du manuel de tir scolaire en France.

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Jules Ferry et le ministère de l’Instruction publique

Jules Ferry, ministre de l’Instruction publique, a été un acteur majeur de cette réforme. Le 20 mai 1880, il exprimait dans une circulaire l’importance d’un enseignement considéré comme le complément indispensable des études scolaires et comme un moyen très efficace d’assurer le bon fonctionnement des lois militaires. Il a fait entrer l’exercice militaire dans le programme des écoles primaires de garçons le 27 juillet 1882.

Le ministère de l’Instruction publique a également mis en place une commission chargée de l’enseignement du tir dans les écoles, chargée d’élaborer un règlement de tir et de faire choix de l’arme la plus appropriée.

Les instituteurs

Les instituteurs étaient chargés de donner l’enseignement élémentaire du tir. La circulaire ministérielle du 29 mars 1881 soulignait que tous les enfants qui fréquentaient les écoles étaient appelés à servir un jour leur pays comme soldats, et qu’il était donc important de leur inculquer des habitudes viriles et de les familiariser avec le rôle qu’ils auraient plus tard à remplir.

Dans le Manuel général de l’Instruction primaire en 1905, Ferdinand Buisson précisait que l’école primaire n’avait ni à enseigner, ni à prêcher un mode précis de revanche à main armée. Elle devait enseigner et inspirer l’obligation absolue pour le jeune Français d’accepter les sacrifices que lui commanderait son pays, fut-ce celui de sa vie.

Les communes et les municipalités

Les communes et les municipalités étaient appelées à soutenir financièrement et matériellement l’organisation du tir dans les écoles. Elles pouvaient créer des sociétés scolaires de tir, en collaboration avec les instituteurs, et prendre en charge une partie des dépenses.

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La Ligue française de l’enseignement

La Ligue française de l’enseignement a également joué un rôle dans la promotion de l’éducation civique et militaire. Lors de son congrès de 1881, elle a étendu le cercle de son action en prenant en main la cause nationale de l’éducation civique et militaire.

La Ligue des Patriotes

La Ligue des Patriotes, fondée le 18 mai 1882 par Paul Déroulède, Armand Goupil et Henri Martin, avait pour objectif de mobiliser la jeunesse autour de la Patrie. Elle encourageait la création de sociétés de gymnastique et de tir, et organisait des concours nationaux de tir.

Organisation et contenu de l’enseignement

L’enseignement du tir scolaire était organisé de manière progressive, en fonction de l’âge et du niveau des élèves.

Exercices préparatoires

Les exercices préparatoires comprenaient des exercices de marche, d’alignement, de formation des pelotons, ainsi que des exercices de l’école du soldat sans armes. L’objectif était de développer la discipline, l’esprit d’obéissance et les forces physiques des élèves.

Maniement des armes

Les élèves étaient initiés au maniement des armes, avec des fusils scolaires spécialement conçus pour cet usage. Ces fusils devaient répondre à trois conditions : ne pas être trop lourds pour l’âge des enfants, comporter tout le mécanisme du fusil de guerre actuel, et ne pas être susceptibles de faire feu, même à courte portée.

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La loi de finances du 29 juillet 1881 avait mis à la disposition de l’administration une somme d’un million de francs pour l’instruction militaire. Cette somme fut consacrée à la fabrication de 52 600 fusils scolaires de tir. Seuls les élèves âgés de plus de onze ans pouvaient être exercés au maniement de l’arme.

Tir à la cible

Les élèves âgés de 14 ans au moins, et désignés comme aptes par l’instructeur en chef, étaient conduits au stand ou au champ de tir pour s’exercer au tir à la cible avec le fusil scolaire spécial. Chaque enfant pouvait tirer au maximum cinq séries de six balles, soit trente cartouches par an. Il ne devait jamais être tiré dans la même séance plus de six cartouches par enfant. De grandes précautions étaient recommandées pendant l’exécution des tirs.

À partir de 1893, le tir à 10 mètres à la carabine Flobert a été ajouté au programme des exercices militaires pour les élèves âgés de plus de 10 ans. En 1895, une Instruction officielle relative aux exercices du tir à la carabine Flobert dans les écoles communales constituait un véritable traité du tir scolaire.

Évolution et déclin

Malgré l’engouement initial, le manuel de tir scolaire en France a connu un déclin progressif à partir de la fin du XIXe siècle. Plusieurs facteurs ont contribué à ce déclin.

Réticences de l’autorité militaire

L’autorité militaire, très jalouse de ses prérogatives, n’a jamais été très favorable à l’institution des jeunes bataillons scolaires. Elle s’inquiétait de la cassure entre le moment où les enfants quittaient l’école et leur accession au service militaire. Elle considérait également que les instructeurs étaient souvent incompétents et que les défilés laissaient à désirer.

Opposition des milieux catholiques

Les milieux catholiques considéraient que l’activité des bataillons scolaires avait pour but de retenir les enfants le dimanche et de rendre difficile leur instruction religieuse. Ils n’acceptaient pas la dégradation de leur influence dans la jeunesse.

Difficultés financières

Les frais de fonctionnement à la charge des communes ont souvent posé un problème de financement.

Réticences des instituteurs

Les instituteurs étaient de plus en plus réticents, ils s’interrogeaient sur l’opportunité de cet enseignement.

Essoufflement du patriotisme scolaire

La ferveur du patriotisme scolaire s’est essoufflée. On ne voulait plus de cette parodie d’armée, où les enfants costumés s’exhibaient dans les grandes célébrations publiques, ridiculisant ainsi l’armée.

La crise du boulangisme a accompagné le déclin des bataillons scolaires. Le nationalisme de Paul Déroulède n’avait plus la cote.

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