Le Rouge à Lèvres : Histoire et Utilisation d'un Symbole Multifacette

Se colorer les lèvres est bien plus qu'une simple coquetterie. C'est une pratique ancestrale, un geste chargé d'histoire, de significations et de paradoxes. De l'Égypte ancienne à nos jours, le rouge à lèvres a traversé les époques, les cultures et les mouvements sociaux, se transformant au gré des mœurs et des idéologies.

Origines et Symbolisme Ancien

L'érotique papyrus de Turin témoigne déjà de l'utilisation du rouge à lèvres dans l'Égypte ancienne. Des archéologues ont retrouvé des traces de rouge à lèvres datant d'il y a environ trois mille ans dans la civilisation sumérienne, dans une tombe d'Ur, dans l'actuel Irak. Les femmes mélangeaient des pierres semi-précieuses broyées et de la cire pour se parer les lèvres. Les nobles se faisaient même enterrer avec leur rouge à lèvres conservé dans des coquilles de noix. Dans l'Égypte antique, le rouge à lèvres, porté par les hommes et les femmes, était investi de pouvoirs protecteurs. Cléopâtre, elle, utilisait une mixture de cochenilles et d’œufs de fourmis. Dès cette époque, le rouge à lèvres était associé à la beauté, au pouvoir et à l'autonomie.

Allié à la beauté et à la puissance, synonyme d’émotions et de passion, le rouge est une déclaration. Depuis son apparition au troisième millénaire av. J.-C. dans les tombes royales d’Ur (Irak), ce maquillage est d’abord réservé à la fonction royale et sacerdotale. Puis, la haute société antique s’en empare. Mais bientôt la philosophie s’en mêle et Platon bannit cet artifice car « la beauté commence par la vérité ». Les grandes dames romaines succombent aux délices du rouge jusqu’à ce que les premiers théologiens chrétiens condamnent à nouveau le maquillage « Ce qui est de nature est l’œuvre de Dieu, ce qui est factice est l’œuvre du diable » affirme le théologien Tertullien.

Évolution à travers les siècles

Dans la France du XVIIIe siècle, la cour raffolait du maquillage, et les visages, littéralement redessinés, se paraient de couleurs suaves pour se distinguer du commun des mortels. Se peindre les lèvres n’est pas réservé aux femmes, mais à la haute société. L’appellation « rouge à lèvres » n’apparait qu’au milieu du XVIIIe s dans l’inventaire d’une boutique de parfumeur. Sa popularité va de pair avec le développement des soins dentaires vers 1720. L’accent est mis sur la bouche et on sourit en montrant ses dents. En parallèle, la toxicité de certains rouges à base de mercure ou de plomb est soulignée et une réglementation se met peu à peu en place.

La Révolution française met un terme à ces frivolités. Au cours du siècle suivant, une barrière cosmétique s'élève entre les honnêtes femmes sans artifice et celles dites "de petite vertu", à la bouche empourprée. L’esprit des Lumières réprouve la futilité du maquillage et la Révolution sonne le glas du maquillage trop attaché à l’aristocratie.

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La révolution industrielle du XIXe siècle permet la démocratisation des produits cosmétiques grâce aux nombreux colorants de synthèse, désormais accessibles dans les grands magasins, ces nouveaux temples de la consommation. C’est au Xe siècle que le physicien et grand chirurgien arabe, Aboulcassis, invente le rouge à lèvres solide. Mais au même moment, l’Église a banni l’utilisation du maquillage, en faisant un péché. Plus tard, au XIXe siècle, la maison Guerlain, invente le premier tube de rouge à lèvres. Appelé “Ne m’oubliez pas”, il est en pommade de cire et se compose de beurre et d’extrait de pamplemousse. Un produit qui, pourtant, était toujours considéré comme déviant et associé aux prostituées et aux actrices. C’est en 1915 que l’Américain Maurice Levy imagine un cylindre en métal muni d’un petit levier, permettant de sortir la barre de rouge à lèvres et ensuite de la remettre dans son logement. Une innovation qui, huit ans plus tard, a connu une évolution grâce au ressort d’un autre Américain. James Bruce Mason Jr. a déposé un brevet pour le rouge à lèvres pivotant, tel que nous le connaissons et que vous avez - peut-être - dans votre sac à main.

Jusque dans les années 1870-1880, le rouge existe sous la forme de petites palettes contenant du "raisin" (une sorte de pommade colorée), à appliquer avec le doigt ou à l’aide d’un putois, un pinceau, devant un miroir. Aujourd’hui, le mot "raisin" est le terme technique pour désigner le tube de rouge à lèvres.

Le Rouge à Lèvres : un Symbole de Rébellion et d'Affirmation

Des ménagères pomponnées des fifties aux stars pop-rock provocantes, des ouvrières censées soutenir l'effort de guerre (tout en restant féminines) aux punks aux lèvres sanguines, des filles aux garçons d'aujourd'hui qui revendiquent des identités multiples, ce petit tube d'une grande longévité, et pas à une contradiction près, a incarné tour à tour le conformisme, le pouvoir ou la rébellion. Plusieurs fois menacé de disparition, frappé d’interdit par la morale ou la religion, ce fard à lèvres, objet de toutes les attentions et de tous les fantasmes de Néfertiti à Marilyn Monroe, a toujours su s’imposer comme l’accessoire indispensable de la beauté féminine.

A New York, en 1912, vingt mille suffragettes défilent sur la Cinquième Avenue pour réclamer le droit de vote. Offert par Elizabeth Arden, fondatrice de la société cosmétique éponyme, le rouge à lèvres qu’affichent fièrement ces militantes allie message politique et image de féminité. Dans la Grèce antique, lèvres peintes riment avec prostitution. En effet, le maquillage est associé à la séduction et à la tromperie, toute transformation du visage étant considérée comme un mensonge. Les courtisanes ont même l’obligation d’en porter en public afin d’être identifiées dans la cité. Ces femmes concoctent leur fard avec de l’huile de racines, des mûres écrasées ainsi qu’une poudre dérivée du mercure pour obtenir une teinte rouge vif tirant sur l’orange, que l’on nomme "vermillon".

En 1912 à New York (États-Unis), 20 000 suffragettes défilent sur la Cinquième Avenue pour réclamer le droit de vote. Afin de contredire leurs détracteurs qui les accusent de ne pas se conformer aux normes de genre, elles s’efforcent de présenter une image féminine en portant des robes blanches, tout en se peignant les lèvres par défi. Elizabeth Arden, à la tête d’une entreprise de cosmétiques, fait distribuer des tubes de rouge aux militantes. La bouche écarlate devient alors un signe de reconnaissance et un symbole d’émancipation.

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Interdit par Hitler et encouragé par Churchill, le rouge à lèvres devient une arme de résistance au nazisme et quand il est distribué aux rescapées du camp de Bergen-Belsen, c’est un signe de féminité retrouvée à celles qui n’étaient plus que des numéros. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement américain souhaite faire du rouge un symbole patriotique (d’autant que Hitler en a horreur). Elizabeth Arden conçoit alors des kits de maquillage (rouge à lèvres, fard à joues, vernis à ongles) destinés aux femmes servant dans l’armée, et notamment une teinte exclusive qu’elle nomme Montezuma Red, d’après l’hymne des Marines. Winston Churchill décidera aussi, pour remonter le moral des ouvrières, de distribuer du rouge à celles qui travaillent dans les usines d’armement.

Le Rouge à Lèvres et l'Influence des Icônes

Le cinéma d’après-guerre va consacrer les stars d’Hollywood influencé par la séduction de la pin-up girl, Rita Hayworth ou Marilyn Monroe popularisent le rouge vif qui sculpte les lèvres « en arc de Cupidon ». La reine Élisabeth Ière est, sans doute, l’une des célébrités de l’époque adeptes du rouge à lèvres rouge. Elle le démocratisera avec l’utilisation des poudres pour visages blanches et de peintures à lèvres. Toutefois, son maquillage tant aimé a nui à sa santé. Des traces de plomb auraient été retrouvés dans les pigments qu’elle utilisait.

En France, arborer du rouge devint une déclaration d’indépendance, d’audace et surtout une affirmation de “soi” pour les femmes, grâce à Sarah Bernhardt, alors devenue un symbole pour sa génération, qui avait en permanence les lèvres teintes. Avec sa carrière internationale, Sarah Bernhardt qui se maquille comme sur scène, lance la mode et ose même se maquiller en public avec son « stylo d’amour ».

A partir des années 1980, Madonna et les stars de la pop musique dictent les tendances, le rouge doit avoir une texture qui résiste aux lumières de la scène et à plus de deux heures de show.

Toxicité et Réglementation

En parallèle, la toxicité de certains rouges à base de mercure ou de plomb est soulignée et une réglementation se met peu à peu en place. Longtemps, on ignore que les préparations destinées à être appliquées sur le visage sont hautement toxiques. Durant l'Antiquité, le colorant des lèvres est à base de plomb chez les Sumériens, et de vermillon chez les Grecs… Celui-ci, issu du bismuth, ne sera retiré de la vente qu'à la fin du XVIIIe siècle. Historiens et chercheurs s'accordent à dire que c'est certainement ce qui a tué Élisabeth Ire, qui était convaincue des vertus salvatrices du produit dont elle se tartinait les lèvres. Son rouge crimson (cramoisi) était élaboré avec du mercure, et ses fards avec du plomb.

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Le Rouge à Lèvres : un Enjeu Féministe

Mais, les dangers les plus sérieux viennent des femmes elles-mêmes. Dans les années 1970, le rouge à lèvres est « un objet d’aliénation au service des hommes » pour les premières féministes et le mouvement hippie rejette impitoyablement ce symbole de la société de consommation. Durant la révolution culturelle que sont les années 1960, l'heure est à la beauté naturelle et au dépouillement du matériel. Le rouge est associé aux valeurs patriarcales du monde occidental par les féministes. Haro sur les modèles de beauté traditionnels, haro sur la femme objet. La jeunesse hippie s'en détourne.

Dans les années 1970, les mouvements féministes s’érigent contre le bâton pigmenté et tous les symboles de la féminité corsetée. Les divisions se creusent en 1990 quand, à l’inverse, d’autres mouvements comme le lipstick feminism défendent ces codes. L’hyperféminité y est revendiquée comme étant une liberté, un choix. "La beauté est politique" : par cette phrase, la députée américaine Alexandria Ocasio-Cortez met en lumière le lipstick feminism, un pan du féminisme qui prône l’égalité des droits tout en étant libre d’adopter des codes considérés comme ultraféminins. Autre exemple de ce mouvement, la footballeuse brésilienne Marta Vieira da Silva, qui, en 2019, a disputé un match les lèvres maquillées. Un choix qui lui a valu nombre de commentaires sexistes.

Le Rouge à Lèvres Aujourd'hui : Éthique et Diversité

Le rouge n’a pas dit son dernier mot et les entreprises de cosmétiques réagissent grâce aux publicitaires pour offrir des fards presque invisibles qui subliment désormais la femme indépendante. La préoccupation écologique est passée par là et on veut désormais un rouge « éthique ». On veut en finir avec les ingrédients nocifs pour l’environnement (huile de palme), avec les cires d’origine animale, synthétique, avec les tests sur animaux. Aujourd’hui, le marché du rouge à lèvres bio explose. Aujourd'hui, toutes les marques s'appliquent à repenser leurs formules. Plus naturelles, moins agressives. Exit tout ingrédient qui a un impact négatif sur l'environnement (comme ceux issus de la pétrochimie), ou les produits testés sur les animaux. Le marché s'adapte, et les ventes de bio, balbutiantes au début des années 2000, explosent.

La diversité des interviews montre bien la complexité du sujet ! Un historien du corps et de la beauté, un psychanalyste, un ancien directeur de la recherche chez Chanel, le créateur et directeur du musée du Rouge à lèvres, à Berlin. Une chef maquilleuse pour le cinéma, un fondateur de fards écolo, la créatrice de rouge à lèvres ethniques. On ne se maquille pas en Asie comme en Occident. La culture asiatique toujours soucieuse d’harmonie met un point d’honneur à privilégier des rapports harmonieux en société. Le maquillage en fait partie et on l’enseigne dès l’école, car il s’agit d’offrir « un maquillage soigné et adapté à son activité ». On comprend mieux l’importance de l’Asie dans une économie mondialisée.

Le Rouge à Lèvres : un Baromètre Économique?

Quelques mois après la fin de la pandémie, le rouge à lèvres réapparait triomphalement. Au printemps 2022, la levée des restrictions sanitaires avait marqué la fin du port du masque… et une hausse des ventes de rouge à lèvres de près de 30 %. Un chiffre qui réjouit et interroge. Et si le rouge racontait la santé économique de nos sociétés ? C'est ce qu'on appelle «l'index rouge à lèvres». Bien que contestée, cette analyse (qui veut que la courbe des ventes suive celle des crises) nous vient de Leonard Lauder, le fils d'Estée Lauder. Celui-ci avait observé des chiffres en hausse après le choc du 11 septembre 2001.

Anecdotes et Curiosités

  • Une femme utilise, en moyenne, au cours de sa vie un kilo de rouge à lèvres.
  • Chaque année, 900 millions de bâtons sont vendus dans le monde, soit près de 27 par seconde.
  • Avec un rouge à lèvres standard, il est possible d'appliquer 3 000 couches.
  • Le rouge à lèvres insolite de Fabrice Hyber : Un mètre cube de rouge à lèvres : c’est le nom du monochrome créé en 2012 par l’artiste contemporain Fabrice Hyber. Composée de panneaux de bois recouverts du célèbre Rouge Pur Couture n° 1 d’Yves Saint Laurent, l’œuvre a été exposée au Palais de Tokyo, à Paris, en janvier 2013. Elle fait écho à la première peinture du plasticien, Un mètre carré de rouge à lèvres, produite en 1981, qui avait nécessité 20 tubes du même rouge.
  • Le rouge à lèvres - pistolet des espionnes : Dans les années 1960, en pleine guerre froide, les services secrets des États-Unis et de l’URSS équipent leurs espionnes d’armes discrètes. Surnommé le "baiser de la mort", un bâton de rouge à lèvres cache un pistolet contenant une balle d’un calibre de 6 mm. Pour tirer, il suffisait d’ouvrir le tube et de le tourner.
  • Le carmin, un broyat de bestioles : Le carmin ou rouge cochenille est un colorant (enregistré sous le numéro E120) d’origine naturelle confectionné en pilant le corps séché de la femelle cochenille, une espèce d’insecte parasite des cactus. Pour obtenir quelques grammes de pigment - l’acide carminique -, il faut des centaines d’individus. Un bâton à lèvres traditionnel en contient donc des milliers ! Pour lier le tout, on utilisait auparavant de la graisse de baleine dont l’usage est désormais interdit.

Chronologie du Rouge à Lèvres

  • 1870 : Guerlain crée Ne m’oubliez pas, le premier rouge à lèvres en bâton à base de cire de bougie teintée de pulpe de raisin noir, présenté dans un étui à bouton-poussoir.
  • 1915 : l’Américain Maurice Levy élabore un tube métallique à système coulissant, breveté en 1923 par son compatriote James Bruce Mason Jr.
  • 1927 : invention du rouge à lèvres indélébile par le chimiste français Paul Baudecroux, sous la marque Rouge Baiser.
  • 1930 : création et mise au point du gloss par Max Factor, un maquilleur hollywoodien.
  • 1970 : démocratisation du maquillage semi-permanent.
  • 2017 : la star américaine Rihanna lance la marque Fenty Beauty, qui propose du maquillage adapté à tout type de carnation.
  • 2021 : Yves Saint Laurent invente le rouge à lèvres connecté, qui permet de créer sa propre teinte.
  • 2023 : l’Oréal dévoile l’applicateur Hapta, doté d’un stabilisateur, pour les personnes en situation de handicap.

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