Pourquoi les tirs au but sont-ils si captivants ? Analyse d'une épreuve à la fois redoutée et décisive

Les tirs au but, cette épreuve à la fois redoutée et décisive, suscitent des interrogations passionnantes. Pourquoi l'Angleterre semble-t-elle maudite dans cet exercice, tandis que l'Allemagne y excelle ? Certaines équipes sont-elles avantagées ? Pourquoi le monde entier retient-il son souffle pendant cette séquence, alors que le match a déjà duré deux heures ? Qu'est-ce qui confère aux tirs au but ce charme et ce suspense uniques ? Des recherches approfondies en économie, psychologie, histoire et même physique se sont penchées sur ce moment crucial du football, tentant d'élucider ses mystères.

Genèse d'une épreuve décisive

L'histoire des tirs au but remonte à 1968, une époque où les règles du football étaient encore en gestation. L'absence de solutions pour départager les équipes à égalité posait problème. Un exemple frappant est l'Euro 1968, où la demi-finale entre l'Italie et l'URSS s'est soldée par un match nul après prolongation. Face à cette impasse, le vainqueur a été désigné par un simple tirage au sort à pile ou face, une méthode aléatoire qui laissait un goût amer. La même année, aux Jeux olympiques de Mexico, Israël a subi le même sort, éliminé en quart de finale par tirage au sort après un match nul.

Indigné, le dirigeant israélien Yosef Dagan a adressé une lettre à la FIFA proposant une alternative : une série de face-à-face entre cinq joueurs de champ et le gardien de but. Ainsi naissait l'idée des tirs au but, une proposition simple mais géniale, capable de créer un suspense intense.

En 1957, en Espagne, lors du tournoi amical de Ramon de Carranza, l’idée de départ était de favoriser l’esprit sportif et d’éviter que la victoire (ou l’échec) soit déterminé par le hasard. En effet, jusque-là, le résultat de la rencontre sans victoire était décidé à pile ou face. Les deux capitaines, accompagnés de l’arbitre, partaient s’enfermer dans le vestiaire et décidaient du sort du match en lançant une pièce de monnaie.

L’organe officiel des règles de la FIFA, le Board, décida, en 1970, de généraliser la séance de tirs au but, cinq face-à-face à l’issue indécise, afin d’améliorer l’incertitude et la dynamique, de « redonner ses lettres de Noblesse au sport ». Beaucoup d’observateurs du sport, et du football en particulier, avaient un très mauvais souvenir du pile ou face.

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Déroulement d'une séance de tirs au but

Les tirs au but sont utilisés pour départager deux équipes à égalité après la prolongation dans un match à élimination directe. La procédure est la suivante :

  1. Un tirage au sort détermine le côté du terrain où se déroulera la séance et l'équipe qui tirera en premier.
  2. Chaque équipe désigne cinq tireurs qui se présentent successivement face au gardien adverse.
  3. L'équipe qui marque le plus de buts sur ces cinq tirs remporte la séance.
  4. Si l'égalité persiste après les cinq tirs, la séance se poursuit à mort subite, jusqu'à ce qu'une équipe prenne l'avantage avec le même nombre de tirs effectués.

Contrairement à un penalty classique, un joueur dont le tir est arrêté par le gardien ne peut pas reprendre le ballon. Les tirs au but sont une épreuve nerveusement éprouvante qui exige un grand sang-froid de la part des tireurs. Certains gardiens se spécialisent dans cet exercice.

L'Allemagne et l'Angleterre : deux destins croisés

La question de savoir pourquoi certaines équipes réussissent mieux que d'autres aux tirs au but est complexe. L'Allemagne est souvent citée comme un exemple de réussite, tandis que l'Angleterre traîne une réputation de perdante. Ben Lyttleton souligne que les victoires entretiennent un cercle vertueux : plus une équipe gagne, plus elle a de chances de gagner à nouveau. Ainsi, une équipe ayant remporté ses deux dernières séances de tirs au but a 89 % de chances de réussir un tir, contre seulement 57 % pour une équipe ayant perdu ses deux dernières séances. L'Angleterre est aujourd'hui prise dans ce cercle vicieux de la défaite.

Lyttleton remarque également que les joueurs anglais ont tendance à se précipiter lorsqu'ils tirent leurs penalties, avec un temps de réaction moyen de 0,28 seconde entre le coup de sifflet et le début de la course d'élan, plus rapide que celui d'Usain Bolt (0,17 seconde). En revanche, les joueurs du Costa Rica, lors d'un match contre la Grèce, ont pris leur temps, Michael Umana allant jusqu'à attendre quatre secondes avant de tirer.

Le rôle du gardien de but est également crucial. Les grands gardiens allemands inspirent confiance à leurs coéquipiers, qui savent que même en cas d'échec, leur portier peut arrêter un tir adverse. Cette confiance allège la pression sur les tireurs.

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La psychologie au cœur de la performance

Selon Shad Forsythe, préparateur physique de l'Allemagne, les tirs au but sont à 90 % une question de psychologie. Tout joueur de Coupe du monde devrait être capable de marquer un penalty, mais la pression transforme cet exercice apparemment simple en un défi mental.

La pression augmente à chaque tir. Le taux de réussite des joueurs qui tirent pour éviter la défaite est de 62 %, mais il chute à 44 % en Coupe du monde, où la pression est maximale. À l'inverse, le taux de conversion des tirs au but de la victoire s'élève à 92 %. Cette différence énorme s'explique par une approche mentale différente : dans le premier cas, la peur domine, tandis que dans le second, l'espoir et la confiance prévalent.

L'avantage de tirer en premier : un mythe ?

Une idée répandue est que l'équipe qui tire en premier a un avantage. Les statistiques montrent qu'une équipe qui débute une séance gagne 6 fois sur 10. L'économiste Ignacio Palacios-Huerta a même avancé que l'équipe qui commence la séance a 60 % de chances de gagner, contre 40 % pour la seconde. Il explique cet avantage par la pression psychologique exercée sur l'équipe qui doit rattraper le score.

Toutefois, d'autres études ont nuancé ces conclusions. Des chercheurs allemands ont analysé un échantillon plus large de séances de tirs au but et ont trouvé un écart moins important, avec un rapport de 53/47 en faveur de la première équipe, une différence statistiquement non significative. Des économistes français ont même observé une répartition de 50/50 des victoires entre les équipes tirant en premier et en second dans le championnat argentin 1988/1989, où les séances de tirs au but étaient fréquentes.

Palacios-Huerta a également étudié le championnat argentin et a constaté que l'avantage de la première équipe diminuait au fur et à mesure que les joueurs s'habituaient à la pression des tirs au but. Il en conclut que l'effet émotionnel est réel, mais qu'il s'estompe avec la répétition de l'exercice.

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Tentatives d'équilibrage : la règle ABBA

Consciente de ce débat, la FIFA a envisagé de modifier les règles des tirs au but. En 2017, le Board a testé une nouvelle formule inspirée du tie-break au tennis, avec un ordre de tir de type ABBA au lieu du traditionnel ABAB. Palacios-Huerta a simulé 200 séances de tirs au but avec cette nouvelle règle et a constaté un avantage de 54/46 pour la première équipe, contre 61/39 avec l'ordre ABAB. Bien que cet avantage reste statistiquement significatif, il est moins important, ce qui pourrait rendre les séances de tirs au but plus équitables.

La préparation : un facteur clé

Si la chance joue un rôle dans les tirs au but, la préparation est essentielle. Ben Lyttleton insiste sur la nécessité d'analyser tous les aspects de la situation et de prévoir des plans B, C et D en fonction des joueurs disponibles. Un joueur clé peut se blesser ou être expulsé, il faut donc anticiper ces éventualités.

Jonny Wilkinson, dans son livre "How to play rugby my way", donne des conseils précieux sur la technique du tir au but. Il souligne l'importance de placer correctement le ballon, de visualiser le point d'impact et de transférer son poids à travers le ballon. Il insiste également sur la concentration et la visualisation d'une cible précise.

L'histoire des Bleus face aux tirs au but

L'équipe de France a connu des fortunes diverses lors des séances de tirs au but. Parmi les moments marquants, on peut citer :

  • La demi-finale de la Coupe du monde 1982 contre l'Allemagne, où Maxime Bossis a manqué son tir, privant les Bleus d'une finale.
  • Le quart de finale de la Coupe du monde 1986 contre le Brésil, remporté aux tirs au but grâce à un arrêt de Joël Bats.
  • L'Euro 1996, où les Bleus ont éliminé les Pays-Bas et la République tchèque aux tirs au but, avant de s'incliner en demi-finale contre cette dernière.
  • La finale de la Coupe du monde 2006 contre l'Italie, perdue aux tirs au but après le carton rouge de Zinedine Zidane.
  • La défaite en huitièmes de finale de l'Euro 2021 contre la Suisse, où Kylian Mbappé a manqué le tir décisif.
  • La finale de la Coupe du monde 2022 contre l'Argentine, à nouveau perdue aux tirs au but.
  • La victoire en quart de finale de l'Euro 2024 contre le Portugal, la première des Bleus dans une compétition depuis 1998.

Sur l'ensemble de son histoire, l'équipe de France a remporté 6 séances de tirs au but sur 12.

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