L'épreuve des tirs au but, souvent perçue comme une loterie cruelle, est en réalité un domaine complexe où la psychologie, la préparation minutieuse et même, selon certains, une forme de malédiction, jouent un rôle déterminant. Loin d'être un simple jeu de hasard, elle met en lumière les forces mentales des joueurs, les stratégies des entraîneurs et les particularités culturelles de chaque nation face à la pression.
La Psychologie au Cœur de la Séance
La séance de tirs au but est avant tout une guerre psychologique. L'exemple d'Andrew Redmayne, gardien australien surnommé "Grey Wiggle", illustre parfaitement cette dimension. Lors des barrages pour la Coupe du Monde 2022 contre le Pérou, il a usé de tous les stratagèmes pour déstabiliser les tireurs adverses : gestes excentriques inspirés d'une danse populaire australienne, dissimulation de la gourde du gardien péruvien contenant des informations sur les tireurs australiens, et accompagnement constant des tireurs australiens pour les protéger des manipulations mentales.
"C'était une question de vie ou de mort, alors, même si cela va à l'encontre de tous mes principes moraux d'être ce genre de personne…", avait-il déclaré après le match, justifiant ses actions par l'enjeu colossal de la rencontre.
Une étude citée par The Telegraph a révélé qu'un gardien qui tente de déconcentrer le tireur réduit de 10% le nombre de buts marqués. Le gardien devient ainsi un agent du chaos, un statisticien connaissant les préférences de ses adversaires et un acteur clé dans la balance psychologique.
La Préparation : Plus qu'une Simple Répétition
Pour Christophe Revel, ancien entraîneur des gardiens de plusieurs clubs français et de la sélection marocaine, les tirs au but ne sont pas une loterie, mais un exercice qui se prépare techniquement et mentalement. Il insiste sur l'importance de la répétition des gestes et des situations, afin de rendre le gardien acteur de ce moment et de lui enlever toute pression.
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Cédric Carrasso, deuxième gardien à avoir arrêté le plus de penalties en L1 depuis 2006, partage cet avis : "Je ne vois pas ça comme une loterie mais comme une opportunité pour le gardien. Il y a bien sûr une bonne part d'intuition et d'observation. On donne des renseignements au gardien, c'est une aide mais pas une science exacte. Après, moi, à partir du moment où j'entrais sur le terrain, j'observais tout."
L'observation de l'échauffement des adversaires, de leurs tendances pendant le match, permet au gardien de prendre des décisions éclairées au moment crucial.
Le Cas Français : Entre Syndrome et Nécessité de Réagir
Le football français semble avoir une relation compliquée avec les tirs au but. En un an, les Bleus ont perdu une finale de Coupe du Monde, deux finales d'Euro et de Mondial U17, et un quart de finale de Coupe du Monde féminine au terme d'une séance de tirs au but. Depuis 1998, les sélections ou clubs français ont disputé 16 séances de tirs au but dans des compétitions internationales et n'en ont remporté que trois.
Le problème pourrait venir des gardiens, Fabien Barthez et Hugo Lloris n'ayant stoppé aucune des 14 dernières tentatives subies dans le but des Bleus. Didier Deschamps lui-même a reconnu qu'il n'insistait pas sur ce travail spécifique à l'entraînement, estimant qu'il est impossible de recréer les conditions d'un match.
Cependant, cette approche semble de plus en plus remise en question. Hubert Fournier, de la DTN, a évoqué la nécessité de mieux maîtriser la gestion des émotions et de mettre en place une cellule spécialisée pour accompagner les joueurs sur le plan émotionnel, en faisant appel à des psychologues.
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D'autres nations, comme l'Allemagne et l'Angleterre, accordent une importance particulière à la préparation mentale et statistique des tirs au but. Luis Enrique, avant le dernier Mondial, avait même demandé à ses joueurs espagnols de tirer 1000 penalties avec leurs clubs respectifs.
Statistiques et Détails : La Fin du Hasard
Les statistiques montrent que le hasard n'a plus vraiment sa place dans l'équation des tirs au but. Il est prouvé qu'un attaquant a plus de chances de réussir sa tentative qu'un autre joueur de champ, qu'un tir au milieu du but est moins efficace que sur un côté, et qu'un joueur qui célèbre sa réussite de façon ostentatoire donne deux fois plus de chance au coéquipier qui suit de marquer.
L'Angleterre, malgré un ratio de réussite historiquement faible dans cet exercice, travaille spécifiquement les tirs au but, en utilisant des filets pour travailler les frappes dans les coins du but et en décortiquant toutes les statistiques d'entraînement et de match pour déterminer le casting des tireurs en fin de match.
Exemples Historiques et Anecdotes
L'histoire des tirs au but est riche en anecdotes et en moments mémorables. L'idée même des tirs au but est née en 1968, après plusieurs rencontres difficiles à départager. Yosef Dagan, un dirigeant israélien, a proposé à la FIFA un face à face entre 5 joueurs de champ et le gardien, après l'élimination de son équipe aux JO de Mexico par tirage au sort.
En France, l'histoire des clubs français dans les compétitions européennes est parsemée d'échecs aux tirs au but. Pour retrouver une victoire française en Ligue des champions, il faut remonter à 1985, avec les Girondins de Bordeaux.
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Plus récemment, l'élimination de l'Olympique de Marseille face au Panathinaïkos en 2023 a ravivé le débat sur la préparation des clubs français à cet exercice.
L'Exception qui Confirme la Règle
Le 9 juillet 2024, l’équipe de France a enfin remporté une séance de tirs au but face au Portugal, la première dans une compétition depuis 1998. Mike Maignan, spécialiste des penalties, n'en a pas arrêté un seul, Joao Felix a tiré sur le poteau, mais il a déjà fait mieux qu'Hugo Lloris.
Records et Performances Extrêmes
Le record de France de la plus longue séance de tirs aux buts a été battu en Dordogne il y a une dizaine de jours lors d'une rencontre de coupe régionale entre Javerlhac et Belvès avec 46 tirs au but. Au niveau mondial, une séance de 62 tirs en Corée du Sud en 2019 n’ayant apparemment pas été homologuée, la palme serait anglaise et vieille de seulement six mois: en mars dernier, deux clubs amateurs, Washington et Bedlington, auraient mis 54 tirs pour se départager.
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