Le Stand de Tir de Balard, un lieu chargé d'histoire et de tragédie, fut créé en 1938 sur les terrains de l’École Supérieure de l’Aéronautique. Initialement destiné à l’entraînement des jeunes militaires et des policiers, il allait devenir un sinistre théâtre d'exécutions durant l'occupation allemande.
Genèse et Implantation
L'emplacement du Stand de Tir de Balard a suscité des interrogations quant à son choix. Situé sur l'ancien Champ de Manœuvres, un lieu emblématique de l'aviation et bien connu des Isséens, il se trouvait à la limite des communes de Paris et d'Issy-les-Moulineaux. Plus précisément, le stand était localisé juste au-dessus de l'actuel boulevard périphérique, à gauche de l'avenue de la Porte de Sèvres en venant d'Issy.
Il existait deux stands de tir à l'entrée du terrain militaire, probablement construits en 1937-1938, servant aux exercices de tir pour les jeunes recrues de l'armée.
L'Occupation et la Transformation du Stand en Lieu d'Exécutions
Après l'invasion de mai 1940, les bâtiments du ministère de l'Air et ceux adjacents furent occupés par la Luftwaffe. La police allemande, composée de la Geheime Staatspolizei (Gestapo) et du Sicherheitsdienst (SD), s'implanta également en France.
Un tournant majeur survint en 1942. Adolf Hitler nomma Karl Oberg Chef suprême des SS et chef de la police en France. Oberg, en collaboration avec René Bousquet, Secrétaire général de la police française, mit en place une politique de collaboration active. Cette collaboration eut des conséquences désastreuses, notamment l'utilisation du Stand de Tir de Balard comme lieu d'exécutions.
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En 1942, Karl Oberg fit renaître à Paris la GFP (Geheime Feld Polizei), police militaire secrète, organe exécutif de l'Abwehr, contre-espionnage du Reich. Le « groupe 6/10 » fut créé : il s’agissait d’un « Kommando für Kapital Verbrechen », ou crime suprême, dont les hommes allaient administrer le Stand de Tir en véritables barbares.
Les Atrocités du Stand de Tir
Entre 1942 et 1944, au moins 143 personnes furent fusillées au Stand de Tir de Balard, selon les actes de décès déposés au service de l’État civil de Paris 15e. Les massacres commencèrent le 6 juillet 1942. Parmi les victimes figuraient :
- Les cinq lycéens du lycée Buffon
- Le réseau de renseignement et d’action de Robert Beck
- Des Francs Tireurs et Partisans français, dont Raymond Losserand et Gaston Carré
- Des FTP-MOI qui ont donné leur vie pour leur patrie d’adoption
- Des gaullistes
- Des résistants Nacht und Nebel (Nuit et Brouillard) non identifiés et dont les corps ont probablement été brûlés
Le 31 août 1944, Henri Danty, commissaire de police du XVe arrondissement, rédigea un rapport poignant sur ces stands de tir : "La formation de l'Armée de l'Air qui occupe les lieux sous les ordres du commandant Marette a fait procéder hier à des fouilles dans le premier stand et a déjà exhumé quatre volumineux cercueils paraissant contenir de un à plusieurs corps. (…) Le deuxième stand servait de lieu d'exécution et j'ai fait les constations suivantes : au pas de tir et sur une longueur de 10 mètres et sur toute leur hauteur, les murs sont tapissés d'une épaisse couche d'amiante et portant, jusqu'à une hauteur de 2 m 50, des centaines d'empreintes de mains. Cette partie du stand semble avoir été fermée par une cloison l'isolant du reste du stand. (…) A la butte de tir il existe trois poteaux d'exécution portant d'innombrables traces de balles. Sur ces poteaux sont accrochés les bandeaux et cordages destinés aux suppliciés. En outre six poteaux rasés, c'est-à-dire sectionnés par les balles sont rangés le long du mur ainsi qu'un lot de six poteaux neufs".
Le stand était un lieu de torture. Des traces d'impacts de balles et des empreintes de mains sur le mur d'amiante témoignent des souffrances endurées par les victimes.
Parmi les victimes, on peut citer :
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- Charles Bergeyre
- Mary-Emile Besseyre, un des responsables des FTP (Francs-Tireurs et Partisans) de Paris, avec Gaston Carré et Raymond Losserand.
- Georges Demesy, responsable des FTP de Villiers-sur-Marne.
- La famille Engros : Marcel, Lucien et André.
- Pierre Rebière, qui participa à la Guerre d’Espagne dans les Brigades Internationales.
La Destruction et la Mémoire
Selon Serge Barcellini et Annette Wieviorka, les deux stands de tir "ont été démolis dans les années cinquante pour permettre la construction du boulevard périphérique. Un des terrains est devenu le parking du ministère de l'Air, face au 5 bis de l'avenue de la porte de Sèvres. Sur le mur de clôture du parking, une plaque rappelle, sous l'inscription, Ici sont morts fusillés par les nazis, les noms des résistants qui y ont été exécutés".
Les stands ont été entièrement rasés sans le moindre souci de préservation des installations ou des objets pouvant témoigner sur cet important lieu d'exécution. Cependant, un des poteaux a échappé à la destruction et se trouve aujourd'hui au musée de la Préfecture de police.
En février 1946, le ministre de l'Education nationale avait proposé le classement du site comme monument historique et avait demandé dans ce sens une enquête au Préfet de police. Ce dernier, dans sa réponse, est d'avis que ce classement "ne présente plus beaucoup d'intérêt, les traces d'atrocités commises ayant à peu près disparues".
Aujourd'hui, le Stand de Tir de Balard a disparu, mais sa mémoire demeure. Une plaque commémorative rappelle le sacrifice des résistants qui y ont été exécutés. Le site se trouve sur une partie du parc Suzanne-Lenglen.
Figures de la Résistance
De nombreuses figures de la Résistance ont marqué cette période sombre de l'histoire. Parmi elles :
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- Alexandre Beresnikoff (Corvisart) : Officier de la Légion d'honneur, médaillé de l’Ordre du mérite et ayant reçu la médaille militaire (1939-1945). Membre du Bureau central de renseignements et d'action (BCRA), il avait choisi pour pseudonyme de résistant un nom de station de la ligne Nation-Étoile.
- André Dewavrin (Passy) : Polytechnicien et chef des services secrets de la France libre, il a également choisi un nom de station de métro comme pseudonyme.
- Gustavo Camerini : Avocat d’affaires italien et héros de la Libération, il s’engagea dans la Légion étrangère et combattit au sein des Forces françaises libres.
- Ali Mimoun Ould Kacha : Athlète et héros militaire, il fut grièvement blessé lors de la bataille du Monte Cassino.
- Berty Albrecht : Militante féministe et résistante, elle fut arrêtée par la Gestapo et se donna la mort en prison.
- Georges Koudoukou : Premier officier centrafricain à rallier la Centrafrique à la France libre, il se distingua à Bir-Hakeim.
- Pascal Copeau : Journaliste trilingue et anti-nazi, il fut l'un des cofondateurs de la Nouvelle revue française et une figure de proue du Conseil National de la Résistance (CNR).
- Godefroy Scamaroni : Membre des Forces Françaises Libres (FFL), il fonda le réseau de renseignement militaire Copernic.
- Robert Marchand : Artiste peintre et résistant, il fut torturé et fusillé au Stand de Tir de Balard.
- Etienne Schlumberger : Polytechnicien et officier de marine, il participa à de nombreuses opérations spéciales à bord du sous-marin Junon.
- Maurice Halna du Fretay : Pilote de la Royal Air Force, il participa au raid sur Dieppe et disparut au combat.
- Lazare Pytkowicz : Arrêté lors de la rafle du Vel' d'Hiv', il s'échappa et devint agent de liaison pour les Mouvements unis de Résistance (MUR).
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