La région Champagne, mondialement connue pour ses vins effervescents, recèle également des lieux chargés d'histoire, parfois méconnus, qui témoignent de son passé tumultueux. Parmi ces lieux, les stands de tir occupent une place particulière, oscillant entre activités sportives, théâtre d'événements tragiques durant la Seconde Guerre mondiale et lieux de mémoire. Cet article explore l'histoire de ces stands de tir, en particulier ceux de Châlons-en-Champagne et de Reims, en mettant en lumière leur rôle dans la mémoire collective.
Les stands de tir de Châlons-en-Champagne : Lieux de répression et de mémoire
Durant la Seconde Guerre mondiale, la ville de Châlons-sur-Marne (aujourd'hui Châlons-en-Champagne) fut le théâtre de nombreuses exactions commises par les forces d'occupation allemandes. Plusieurs lieux de la ville furent utilisés comme lieux d'exécution, notamment la Caserne Tirlet et le Stand de tir de Châlons-sur-Marne de septembre 1941 à mai 1942. Par la suite, à partir du 5 août 1943 et jusqu’au 5 août 1944, le terrain de « La Folie » situé sur le territoire de la commune de L’Épine près de Châlons, où se déroule chaque année à la date du 6 mai une cérémonie du souvenir. De nombreux autres lieux de mémoire dispersés dans la ville honorent la mémoire des fusillés, exécutés, massacrés, morts en action.
De 1941 à 1944, cinquante patriotes, pour la plupart Marnais, ont été fusillés dans la Marne : quarante neuf d’entre eux avaient été condamnés par un tribunal militaire allemand, et un seul par une Cour martiale de la Milice aux ordres du gouvernement de Vichy. Au début de l’occupation allemande et jusqu’au printemps 1942, les condamnations étaient prononcées par le tribunal militaire allemand de la Feldkommandantur 608 (FK 608) qui siégeait dans un bâtiment du Grand séminaire, Allée Paul Doumer à Châlons-sur-Marne (Châlons-en-Champagne, Marne). Seul l’acte de décès du premier fusillé Jean Rerman a été enregistré à l’état civil de Châlons sur la déclaration écrite de Petermann, conseiller du conseil de guerre de la FK 608. Après le départ de la FK 608 pour le front de l’Est fin mars 1942, les condamnations ont été prononcées par le tribunal militaire de la Feldkommandantur (FK 531) qui siégea d’abord dans l’Hôtel de la division rue Pasteur, puis dans la chapelle de la Maison des œuvres au numéro 25 de cette même rue, chapelle qui fut aménagée en salle d’audience afin de donner plus de solennité aux procès. Une cloison de bois fut installée pour isoler l’autel et le tribunal siégeait devant un portrait d’Adolf Hitler et un immense drapeau nazi. Les procès se déroulaient à huis-clos. Selon Maurice Pelthier, avocat rémois commis d’office, le tribunal militaire allemand de Châlons-sur-Marne était présidé par un magistrat relevant de la Justice militaire allemande ayant le grade de colonel, assisté de deux assesseurs, un capitaine et un soldat. Le greffier lisait avec solennité la formule du serment. Le président attirait l’attention sur l’importance de ce serment dont pouvait dépendre la vie ou la mort de l’inculpé, sa condamnation ou son acquittement. Après l’invasion de l’Union soviétique par la Wehrmacht en juin 1941, commencèrent les condamnations à mort et les fusillades par représailles. La situation s’est considérablement durcie. Le principal auxiliaire du tribunal militaire FK 531 était la Feldgendarmerie, bien davantage que la Gestapo qui, constate Maurice Pelthier, « faisait sa justice elle-même, une justice expéditive et toujours sans appel, déportait massivement », et avec laquelle finalement « le tribunal FK 531 travaillait très peu ». Quant à la Police française soumise au contrôle des autorités d’occupation, elle interpelait, arrêtait, communiquait des procès-verbaux, et constituait ainsi une auxiliaire précieuse, même s’il est vrai aussi que des policiers français avertissaient des résistants menacés et trompaient les Allemands en leur fournissant de fausses informations.
Tous les fusillés n’avaient pas été condamnés à mort. Les condamnés étaient avertis la veille de leur exécution et étaient autorisés à écrire une dernière lettre à leur famille. Ils pouvaient aussi demander à recevoir la visite d’un aumônier militaire allemand. Les premières exécutions ont eu lieu dans l’enceinte de la caserne Tirlet, caserne de cavalerie située 5 rue de la Charrière à Châlons. Leurs corps ont été inhumés sur place. Après la guerre, ils ont été exhumés et ré-inhumés dans le Cimetière de l’Est de Châlons, puis transférés dans leurs communes respectives, à l’exception de Marcel Tellier dont le corps n’a pas été réclamé par la famille. Il repose aujourd’hui dans la nécropole nationale de Châlons-en-Champagne qui jouxte le cimetière de l’Est.
Parmi les victimes de cette répression, on peut citer :
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- BELHARTZ Jean, né le 31 mars 1892 à Chéraute (Basses-Pyrénées, Pyrénées-Atlantiques), domicilié à Broyes (Marne), condamné à mort par le tribunal militaire allemand de Châlons-sur-Marne (FK 531) pour détention d’armes et de munitions, fusillé le 23 mai 1942. Leurs corps ont été inhumés dans le cimetière de l’Est de Châlons, puis transférés après la guerre dans leurs communes respectives, à l’exception de René Horens et de Jean Belhartz dont les corps n’ont pas été réclamés par les familles. Ils reposent aujourd’hui dans la nécropole nationale de Châlons-en-Champagne qui jouxte le cimetière de l’Est à Châlons-en-Champagne.
- LUTHY Bernard, né le 1er janvier 1924 à Bar-sur-Aube (Aube), membre des Francs-tireurs et partisans français (FTPF), arrêté à Troyes le 17 mars 1944 par des policiers français appartenant aux GMR (Groupes mobiles de réserve), transféré à la prison de Châlons et condamné à mort le 11 avril 1944 par la cour martiale de la Milice de Châlons, fusillé le même jour par un peloton de GMR. Ce mur dit « Mur des fusillés » a disparu lors de la construction après-guerre de la Cité administrative, et la plaque commémorative a été transférée sur le site de la Butte des fusillés à L’Épine.
- RICHARD Émile, FFI mort des suites de ses blessures le 5 août 1944 à Sézanne (Marne). Un monument honorant sa mémoire se dresse dans la cour de la caserne.
A partir d’août 1943 et jusqu’en août 1944, les exécutions ont eu lieu sur un terrain militaire, au lieu-dit La Folie, situé sur le territoire de la commune de L’Épine, à quelques kilomètres seulement de Châlons-sur-Marne. Trente-huit condamnés y ont été fusillés, adossés à des poteaux d’exécution plantés au pied d’une butte de terre, le plus souvent pour actes de sabotages. Il y a eu une seule exécution à Châlons-sur-Marne après celle de Jean Belhartz fusillé au Stand de tir le 23 mai 1942.
Aujourd'hui, plusieurs lieux de mémoire rendent hommage aux victimes de cette période sombre. Dans les cimetières de Châlons-en-Champagne, des inscriptions et des plaques commémoratives, en particulier de nombreuses plaques portant l’inscription « CDLL-Souvenir », rappellent la mémoire de plusieurs résistants et déportés sur les tombes où ils sont inhumés ou sur des sépultures familiales. Si le sujet principal est un fusillé, nous avons tenu à donner leur place aux déportés, afin que leur union dans la douleur et dans la mort soit matérialisée. Nous y avons associé toutes les victimes de la barbarie nazie : soldats tombés au champ d’honneur en juin 1940, ceux tombés dans les rangs des Forces françaises libres, les soldats tués ou décédés en captivité, les réfugiés de l’exode en 40, les ouvriers contraints au travail forcé en Allemagne et sur les côtes de France, les cheminots du rang desquels sortirent tant de résistants, les intellectuels déportés, les victimes religieuses, en un mot tous ceux qui, de 1939 à 1945, à des titres divers, succombèrent pour payer à notre patrie et à la liberté du monde, le tribut que l’orgueil allemand leur imposa à nouveau ».
Le 24 avril 1976, à l’occasion de la Journée du souvenir de la déportation, « des cendres provenant de crématoires des camps de concentration » ont été déposées au pied du monument sous l’inscription « À nos martyrs 1939-1945 ». Chaque année le 6 mai, date anniversaire de la fusillade du 6 mai 1944, un hommage y est rendu à tous les fusillés de Châlons et de L’Épine après la cérémonie à la Butte des fusillés qui se déroule à 7 heures du matin.
D'autres lieux de mémoire à Châlons-en-Champagne incluent :
- Un petit monument sur le quai numéro 1 de la gare de Châlons-en-Champagne, avec une plaque commémorative « À la mémoire des agents de la SNCF et des membres de leurs familles tués pour faits de guerre ». Une seconde plaque a été ajoutée au-dessus de cette plaque commémorative. Elle honore la mémoire de Roger DUVAL de Sommesous, mort au combat le 21 janvier 1945 près de Schweighouse-Thann (Haut-Rhin).
- Une plaque commémorative à l’intérieur du bâtiment de la gare, honorant la mémoire d’une ancienne élève de l’École normale de filles, Thérèse PIERRE, FTPF morte sous la torture en octobre 1943 à la prison Jacques Cartier de Rennes (Ille-et-Vilaine). Cette plaque, sur laquelle figure aussi le nom de Jeanne Charbonnier morte en déportation, avait disparu. Elle a été remplacée par une nouvelle plaque inaugurée en 2007. Cette plaque est conservée à l’intérieur du collège Notre-Dame.
- Une plaque à l’intérieur de l’église Sainte-Pudentienne, « La paroisse de Ste-Pudentienne à ses enfants morts pour la France».
Ces lieux de mémoire témoignent de la souffrance endurée par la population de Châlons-en-Champagne durant la Seconde Guerre mondiale et rappellent l'importance de ne jamais oublier les sacrifices consentis pour la liberté.
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Le stand de tir de Reims : De l'olympisme à la résistance
La ville de Reims possède également un stand de tir avec une histoire riche et diversifiée. L'entrée de la Société de tir de Reims se situe à Tinqueux. Le choix se porte sur La Haubette à Tinqueux, où l'architecte Hippolyte Thomasson conçoit un bâtiment impressionnant en béton armé, dans un style Art déco.
Inauguré en 1923 par Pierre de Coubertin, il devient le plus grand stand de tir fermé au monde. Ce stand accueille même les épreuves de tir à la carabine lors des Jeux Olympiques de 1924 en France.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, le site est occupé par les Allemands, puis par les soldats américains. La Société de Tir de Reims récupère le site en 1945 et continue à promouvoir l'esprit sportif. Dans les années 1980, le tir à l'arc est introduit grâce à un parc arboré et des salles inoccupées.
Aujourd’hui inscrit aux Monuments historiques, le stand abrite toujours la Société de Tir de Reims, avec ses 150 ans d’histoire. Quelques fresques subsistent, mais la terrasse, offrant jadis une vue imprenable sur la cathédrale de Reims, est désormais inaccessible.
Un fait moins connu est la présence d'un stand de tir dans les sous-sols de la gare de Reims. Ce lieu insolite est utilisé par l’Union Sportive des Cheminots de Reims, un petit club de tir fondé en 1973. À l'origine réservé aux cheminots, le club est désormais ouvert au public. Ce stand se trouve dans une cave voûtée qui servait auparavant à stocker le charbon destiné à alimenter la chaufferie de la gare. Un cheminot passionné par le tir a eu l’idée, dans les années 1970, de transformer cette cave en espace dédié à son sport. Après avoir nettoyé et aménagé l’endroit avec ses collègues, cinq postes de tir, une salle d'armes et un vestiaire ont été créés. Le stand est désormais homologué par la Fédération Française de Tir, et il accueille des pratiquants de tir au pistolet et à la carabine à plomb sur une distance de 10 mètres. L’originalité de ce lieu réside aussi dans le fait que les tireurs, bien qu’à peine dérangés par le bruit des trains, entendent parfois le roulement des valises des voyageurs qui passent juste au-dessus, dans le hall. La cave est effectivement une ancienne chaufferie, ce qui explique ce climat agréable pour les tireurs. Mais attention, contrairement aux caves à vin de la région, il est préférable de ne pas porter de veste avant de pratiquer le tir !
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La gare de Reims elle-même est un lieu chargé d'histoire, ayant été endommagée par des bombardements allemands pendant la Première Guerre mondiale et abritant des galeries et des tunnels utilisés comme abris anti-aériens pendant la Seconde Guerre mondiale.
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