Aujourd'hui, l'utilisation de missiles balistiques équipés de charges conventionnelles est une pratique de plus en plus courante dans divers conflits. Ces missiles, autrefois maîtrisés par un cercle restreint de puissances, sont devenus plus accessibles, y compris pour des acteurs non étatiques. Ces derniers n'hésitent pas à cibler des nations dotées de l'arme nucléaire, ce qui remet en question l'efficacité de la dissuasion nucléaire comme unique bouclier de protection.
La banalisation des missiles balistiques et ses implications
Le 21 novembre 2024, la Russie a frappé la ville ukrainienne de Dnipro avec un missile balistique de portée intermédiaire (IRBM) nommé « Orechnik ». Ce missile, conçu à l'origine pour un usage nucléaire, a été utilisé avec des charges conventionnelles. L'accessibilité croissante de ces armes, due à la prolifération des connaissances techniques vers des pays tiers et des organisations étatiques et non-étatiques, est un phénomène préoccupant. Comparés aux missiles de croisière, les missiles balistiques sont souvent plus simples à mettre en œuvre et moins coûteux, ce qui les rend attractifs pour les acteurs régionaux cherchant des alternatives militaires.
L'utilisation de missiles balistiques conventionnels représente une forme de contournement de la menace de représailles nucléaires. En effet, il est peu probable qu'un État doté de l'arme nucléaire réagisse par une frappe nucléaire à une attaque de missiles balistiques conventionnels, à moins que celle-ci ne cible des infrastructures vitales. Cette situation soulève des questions cruciales quant aux stratégies défensives à adopter face à cette menace grandissante.
Vulnérabilité des systèmes de défense antimissile
Un bouclier antimissile balistique n'est jamais infaillible, et sa vulnérabilité augmente avec l'amélioration des portées, de la précision et des systèmes de manœuvre des missiles. Un missile balistique, après une phase de propulsion initiale, quitte l'atmosphère pour entrer dans l'espace extra-atmosphérique avant de redescendre à grande vitesse sous l'effet de la gravité. Cette trajectoire lui permet d'atteindre de très longues distances, y compris intercontinentales (missiles ICBM). Il se distingue du missile de croisière, qui est propulsé tout au long de son vol.
Depuis le début de la guerre en Ukraine, la Russie aurait tiré environ 194 missiles balistiques. Au Moyen-Orient, les attaques de missiles menées par l'Iran contre Israël ont démontré qu'aucun système de défense antimissile n'est totalement étanche. En avril 2024, malgré un taux d'interception élevé, plusieurs missiles iraniens ont réussi à percer les défenses israéliennes. Une seconde attaque a montré une diminution de l'efficacité des interceptions, suggérant une possible saturation des capacités de défense. La possession de l'arme nucléaire et de systèmes défensifs avancés ne dissuade plus l'Iran d'utiliser des missiles balistiques contre Israël. La prolifération de ces missiles, y compris parmi les groupes armés soutenus par l'Iran, accentue cette menace.
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Les Houthis, par exemple, possèdent des missiles balistiques iraniens capables d'atteindre le centre d'Israël en quelques minutes. Ils ont intensifié leurs attaques de missiles et de drones contre Israël, illustrant la propagation des capacités de frappe en profondeur grâce aux progrès technologiques en matière de précision, de portée, de vitesse et de pénétration, ainsi qu'à la réduction des coûts et à l'intensification de la compétition stratégique.
La modernisation des arsenaux et la vulnérabilité de l'Europe
L'essor des arsenaux balistiques place la France et l'Europe dans une position de vulnérabilité croissante, d'autant plus que plusieurs nations affichent ouvertement leur hostilité envers l'Union européenne et l'Alliance atlantique. En parallèle, les États-Unis modernisent leurs propres capacités de frappe à longue portée, avec des missiles balistiques ICBM, des missiles de croisière Tomahawk améliorés et des missiles hypersoniques.
De son côté, la Chine développe un vaste arsenal de missiles balistiques, conventionnels et nucléaires, menaçant directement les bases américaines dans la région Asie-Pacifique. La Russie continue de produire des missiles Iskander et Kinzhal, tandis que la Corée du Nord poursuit ses essais d'armes balistiques et de missiles de croisière, malgré les sanctions internationales. Le Japon et la Corée du Sud renforcent également leurs capacités de frappe à longue portée, marquant un changement dans la doctrine de défense et une course à l'armement régionale.
Nécessité d'une stratégie proactive et de capacités de frappe conventionnelles
Face à cette menace croissante, il est crucial d'utiliser efficacement les instruments juridiques de non-prolifération. La France, en tant que membre du régime de contrôle sur les technologies des missiles (MTCR), doit renforcer sa capacité de renseignement pour anticiper les menaces et surveiller les signaux de crises de prolifération balistique. Il est également impératif de rendre les sanctions en cas de non-respect des traités plus efficaces et dissuasives, en combinant des mécanismes contraignants et encourageants.
Une capacité de frappe préventive pertinente pourrait également être développée, associée à une surveillance efficace et à des procédures de décision rapides. Cette stratégie nécessiterait une conceptualisation approfondie du principe de frappe préventive, ainsi qu'une information et une explication à l'opinion publique pour obtenir son acceptation.
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Par ailleurs, il est essentiel de maintenir une menace de représailles conventionnelles suffisamment forte pour contrer le contournement de la dissuasion nucléaire. En développant une capacité de réponse adaptée avec des missiles balistiques de longue portée à charge conventionnelle, la France pourrait dissuader un adversaire de lancer une attaque balistique conventionnelle contre son territoire.
Les capacités françaises et européennes : un besoin de renforcement
Actuellement, la France dispose de capacités de frappe en profondeur au niveau naval et aérien, grâce aux missiles de croisière naval (MdCN) et aux systèmes de croisière conventionnels autonomes à longue portée (SCALP-EG). Cependant, ces capacités ont diminué en volume, et la France ne possède qu'un seul type de missile balistique, le M51, conçu comme une arme de non-emploi.
Le ministre des Armées a souligné l'importance pour la France de se doter d'une capacité de frappe de longue portée conventionnelle crédible pour riposter de manière non-nucléaire à une attaque de missiles balistiques conventionnels. Des discussions sont en cours concernant un projet de missile balistique conventionnel de portée supérieure à 1 000 km, lancé depuis une plateforme terrestre.
La guerre en Ukraine a mis en évidence la nécessité de disposer d'un arsenal diversifié, comprenant à la fois des missiles sophistiqués et des moyens d'action moins coûteux mais disponibles en grande quantité. La défense antibalistique actuelle est principalement efficace aux niveaux exo-atmosphérique et haut endo-atmosphérique, ce qui rend la mise en place d'un système de défense antimissile complet extrêmement complexe.
La France a lancé le programme de missiles sol-air futurs (FSAF), créant le missile ASTER 30, capable de protéger les cibles terrestres contre certains types de missiles balistiques de courte portée. L'Aster 30 B1NT intégrera le nouveau système de défense sol-air SAMP/T NG, qui permettra d'augmenter les capacités de détection et d'interception. Cependant, le nombre limité de systèmes ne permettra de protéger que les sites les plus sensibles.
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Dans le domaine des armements de frappe conventionnelle dans la profondeur, les Européens ne disposent actuellement que de missiles de croisière. Un projet commun a été lancé par la France, l'Allemagne, l'Italie et la Pologne pour développer et acquérir des missiles longue portée capables d'atteindre entre 500 et 1000 kilomètres, une capacité dont l'Union européenne ne dispose pas actuellement.
L'évolution de la doctrine américaine et l'exemple de l'ATACMS
L'administration Biden a finalement autorisé l'Ukraine à utiliser des missiles à longue portée ATACMS pour frapper le territoire russe. Cette décision marque un changement de doctrine pour les États-Unis, longtemps réticents à une telle livraison. Les ATACMS, avec une portée de plus de 300 kilomètres, offrent à l'Ukraine une nouvelle profondeur stratégique et la capacité de frapper des cibles militaires et logistiques en profondeur sur le territoire russe.
Ces missiles ont été utilisés massivement par les États-Unis lors de la guerre du Golfe et de l'invasion de l'Irak. Leur déploiement en Ukraine pourrait avoir un impact significatif sur le conflit, en permettant de cibler des bases militaires, des dépôts de munitions et des infrastructures critiques, même loin des lignes de front.
Frappes préventives et dissuasion : l'exemple de l'opération "Midnight Hammer"
L'opération "Midnight Hammer", menée par les États-Unis contre des sites nucléaires iraniens, illustre la possibilité d'une frappe préventive pour neutraliser une menace potentielle. Cette opération a mobilisé des bombardiers furtifs B-2 et des armes de suppression à grande vitesse, démontrant la capacité des États-Unis à mener des opérations complexes et coordonnées pour atteindre des objectifs stratégiques.
Cependant, cette approche soulève des questions éthiques et juridiques importantes, notamment en ce qui concerne le respect du droit international et la nécessité d'obtenir un large soutien international avant de recourir à la force.
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