Frapper des cibles terrestres à des centaines de kilomètres de distance depuis les profondeurs marines, sans être détecté, est désormais une capacité avérée des forces françaises. Cet article explore le fonctionnement des missiles sous-marins français, leur importance stratégique et les technologies mises en œuvre.
Validation et capacités du missile de croisière naval (MdCN)
La Direction générale de l’armement (DGA), et plus particulièrement sa division des essais de missiles située à Biscarrosse (Landes), a supervisé une opération de validation du bon fonctionnement des armes et du système de combat du Suffren. Ce missile de croisière naval représente une avancée significative pour les armées françaises.
Jusqu'à présent, les sous-marins français pouvaient attaquer d'autres sous-marins et navires de surface à l'aide de torpilles lourdes et de missiles antinavires. Désormais, grâce au MdCN, ils peuvent également détruire des infrastructures terrestres importantes à longue distance. Les frégates multi-missions de la marine française sont déjà équipées de ce missile, faisant de la France le premier pays européen à bénéficier d'un tel armement.
Le tir depuis un sous-marin a été suivi de près, car le MdCN avait connu un échec lors d'une opération militaire menée en Syrie en 2018 en coalition avec les États-Unis et le Royaume-Uni, où certains missiles n'ont pas pu être tirés depuis les frégates françaises.
Conception et caractéristiques du MdCN
Le MdCN est conçu et fabriqué par MBDA. Il s'agit de la version navale du missile SCALP/Storm Shadow, développé conjointement par la France et le Royaume-Uni. Ce missile se distingue par sa portée de plusieurs centaines de kilomètres, sa navigation autonome et son guidage terminal par reconnaissance infrarouge.
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Selon la fiche technique de MBDA, le missile a une forme cylindrique, pèse 1 400 kg et mesure 6,5 mètres de long. Il peut voler par tous les temps à une vitesse proche de celle du son, soit environ 1 200 km/h. Le MdCN a été utilisé pour la première fois au combat en avril 2018, lors de l'opération militaire en Syrie.
Le développement du missile de croisière a impliqué les centres d'expertise de la DGA, de la Marine nationale et de l'industriel MBDA. Les premiers travaux ont débuté en 2000, le contrat avec MBDA a été signé en 2006 et le premier tir de qualification a eu lieu en 2013.
MBDA a été désigné par la France et le Royaume-Uni pour diriger le programme Futur missile anti-navires/Futur missile de croisière (FMAN/FMC). La phase de concept conjointe a été lancée en mars 2017 avec un premier contrat d'études de 100 millions d'euros.
Genèse de la capacité de lancement de missiles balistiques depuis un sous-marin
La France a lancé un programme secret de fabrication d'armes nucléaires dès 1954. En 1959, l'État a créé la SEREB (Société pour l'Étude et la Réalisation d'Engins Balistiques). À partir de 1960, la France a mené une série d'essais nucléaires au Sahara algérien, puis dans le Pacifique à partir de 1966.
En 1962, la décision a été prise de construire le Gymnote, équipé de quatre tubes lance-missiles. Les tests effectués avec ces tubes ont servi à améliorer la fabrication et le montage de tubes similaires à bord du Q 252, futur Redoutable.
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Les techniciens travaillant sur les missiles ont dû tout apprendre, tout découvrir et tout tester. Des moyens importants ont été déployés pour obtenir un résultat satisfaisant. Au centre d'essais des Landes (Saint-Médard-en-Jalles), des mesures ont été effectuées sur l'engin en vol pour étudier sa trajectoire. Une force maritime a été créée spécialement pour repérer les missiles et récupérer les ogives et les équipements en mer, baptisée « Groupe naval d'essais de missiles », avec l'ancien pétrolier Henri-Poincaré reconverti en navire-réceptacle comme navire amiral. Les moyens aéronavals et terrestres des bases de Hourtin et Lorient ont également été mobilisés.
Les premiers essais des tubes montés à bord du Redoutable ont eu lieu en septembre 1969. Deux ans plus tard, le sous-marin a effectué son premier essai de tir de missile M1, quelques mois avant de partir en patrouille.
Procédure de tir d'un missile
Le Président de la République donne l'ordre de tir et le code de mise à feu à l'équipage du sous-marin, via le centre de transmissions de la FOST de Rosnay. L'équipage effectue ensuite les opérations techniques précédant le tir, notamment la pressurisation des tubes avec de l'air comprimé pour amener la pression à une valeur égale à celle de l'eau de mer. L'ouverture du tube libère l'air comprimé qui expulse le missile et lui fait traverser une membrane en caoutchouc le séparant de l'eau. Une fois la vitesse nécessaire acquise, la poussée est arrêtée, et le missile utilise la gravité et la friction aérodynamique pour achever sa course. Cette phase dure une dizaine de minutes et il est impossible d'arrêter ou de corriger la trajectoire du missile une fois le tir effectué.
La navigation par inertie est utilisée pour assurer la précision du tir.
Intégration et déploiement du MdCN
Le MdCN est embarqué sur les FREMM depuis 2017 et sur les sous-marins de classe Suffren, offrant à la France une capacité nationale de projection de puissance. Les bâtiments de la Marine nationale peuvent ainsi frapper à grande distance, et avec une précision sélective, des cibles d’intérêts majeurs.
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Sous-marins nucléaires lanceurs d'engins (SNLE) : la dissuasion nucléaire française
La construction de la prochaine génération française de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) a commencé le 20 mars 2024 chez Naval Group à Cherbourg. Les SNLE sont les objets les plus complexes jamais construits par l’homme, comportant plus d’un million de pièces. Ils concentrent un ensemble de capacités technologiques sans équivalent dans aucun autre domaine. Ils emportent à la fois une base spatiale pour le tir, en plongée, de 16 missiles nucléaires de 54 tonnes chacun et un réacteur nucléaire pour l’énergie du navire.
Les SNLE naviguent à 25 nœuds (46 km/h) avec précision grâce à des centrales inertielles, sans jamais hisser un périscope (ce qui pourrait trahir leur présence) ni capter de signal GPS, ni émettre de messages. En patrouille, seul le commandant est supposé savoir où il se trouve exactement. Les SNLE sont réputés être plus silencieux que les animaux qui peuplent la mer.
Pour que les SNLE 3G (la troisième génération de SNLE français) soient encore plus performants que les types Le Redoutable (1971) et Le Triomphant (1997), il ne faudra pas moins de 15 millions d’heures de conception (laquelle a commencé dès 2007) et 20 millions d’heures de fabrication par navire.
Les SNLE 3G, comme leurs équivalents américains, britanniques, russes et chinois, emportent des missiles balistiques nucléaires. Les seuls autres missiles nucléaires français sont ceux embarqués sur les Rafale de l’armée de l’Air et de la Marine (sur le Charles de Gaulle). Chaque avion emporte un missile de type ASMP-A d’une puissance de 300 kilotonnes et d’une portée d’environ 500 km. La puissance de feu d’un SNLE est sans commune mesure : chacun des 16 missiles M51 comporte 6 à 10 têtes thermonucléaires de 100 kilotonnes chacune, pouvant atteindre des cibles distinctes. La menace que fait peser un seul SNLE est donc de faire exploser sur des cibles distinctes 96 à 160 ogives thermonucléaires, chacune d’entre elles étant 8 fois plus puissante que la bombe larguée sur Hiroshima.
La France fait partie des cinq pays capables de produire et faire naviguer de tels sous-marins, avec les États-Unis, la Russie, le Royaume-Uni et la Chine. L’Inde tente de les rejoindre.
La portée des missiles M51.2 actuels est d’environ 9 000 km, permettant d'atteindre Moscou depuis n'importe quel point de l'Atlantique nord. Une nouvelle version, dite M51.3, dont un tir d’essai (sans tête nucléaire) a été réalisé avec succès le 18 novembre 2023, devrait avoir une portée d’au moins 10 000 km. Le missile M51.3 qui équipera les SNLE 3G aura une capacité de destruction d’au moins 50 à 80 fois celle de la bombe d’Hiroshima. Un SNLE emporte 16 de ces missiles.
Les SNLE garantissent la dissuasion nucléaire, assurant qu'en cas d'attaque contre la France, une riposte dévastatrice serait inévitable, même si le pays était anéanti.
Les SNLE 3G seront plus grands et plus lourds que leurs prédécesseurs : 150 mètres de long et 15 000 tonnes de déplacement en plongée, contre 128 mètres et 8 900 tonnes pour le type Le Redoutable, et 138 mètres et 14 300 tonnes pour le type Le Triomphant. Il est probable que les futurs sous-marins embarquent des missiles balistiques plus volumineux que les actuels M51.2. La recherche constante d’un meilleur silence de fonctionnement amène à « découpler » tous les aménagements intérieurs de la coque épaisse. Les SNLE 3G seront dotés pour la première fois de barres de plongée en croix de Saint-André (en X), comme sur les sous-marins d’attaque récents, ce qui augmente la manœuvrabilité.
Les SNLE seront trois fois plus gros que les autres sous-marins nucléaires français, dits « d’attaque » (SNA), basés à Toulon, qui sont eux, conçus pour espionner, protéger d’autres navires et couler ceux des adversaires, à l’aide de torpilles ou d’Exocet, ou frapper la terre, à l’aide de missiles de croisière. La grande différence est que les SNA n’emmènent pas de missiles nucléaires, seulement des torpilles et des missiles conventionnels.
Le navire, dont le nom n’a pas encore été choisi, doit commencer à naviguer en 2035. À cette date, il remplacera le Triomphant, qui aura 38 ans de service à son actif.
Le missile M51 : un concentré de technologie
Missile de type Mer-Sol Balistique Stratégique (MSBS), le M51 est un lanceur à trois étages à propulsion solide, d’une masse totale de plus de cinquante tonnes pour douze mètres de haut. Lancé sous l’eau depuis un sous-marin en plongée, le M51 traverse l’atmosphère pour rejoindre l’espace à une altitude supérieure à 2 000 kilomètres, bien au-delà de l’orbite basse. Il rentre ensuite dans l’atmosphère à la vitesse de 20 000 km/h (Mach 20).
Agissant pour le compte de la DGA, ArianeGroup est maître d’œuvre industriel du système missile M51. Les équipes d’ArianeGroup assurent la disponibilité permanente du système missile à bord des sous-marins de la Marine nationale et sur la base navale opérationnelle de l’Île Longue, dans la rade de Brest.
Mis en service en 2010, le M51 constitue la cinquième génération de missiles balistiques français. La version M51.2 est actuellement en service. Lui succédera la version M51.3 qui a effectué avec succès son tir de qualification sans charge nucléaire en novembre 2023, depuis la Base de Lancement Balistique (BLB) du site Landes de DGA Essais de missiles à Biscarrosse, dans le sud-ouest de la France.
Chez ArianeGroup, près de 3 000 employés travaillent au service de la défense et de la protection des citoyens. Le programme M51 repose sur leur expertise, combinée avec le savoir-faire et les compétences technologiques de près de 900 industriels français, dont 400 PME, implantés dans toutes les régions de France.
Caractéristiques générales des sous-marins nucléaires
Les sous-marins nucléaires ont la particularité d'être propulsés par un réacteur nucléaire, ce qui leur permet de rester immergés pendant des périodes très longues et de parcourir d'importantes distances sans avoir besoin de refaire surface.
L'énergie thermique produite par le réacteur est transférée à un générateur de vapeur, qui produit de la vapeur d'eau sous haute pression. Celle-ci est dirigée vers une turbine connectée à un arbre de transmission, qui entraîne l'hélice du sous-marin et le fait avancer.
La maintenance d'un sous-marin nucléaire est une opération complexe et coûteuse, qui doit être réalisée régulièrement pour assurer sa disponibilité et sa sécurité.
Le développement et la possession de sous-marins nucléaires sont souvent perçus comme un signe de puissance militaire et technologique, ainsi qu'un élément clé de la stratégie de dissuasion en cas de conflit.
La Force Océanique Stratégique (FOST)
Les SNLE de type Le Triomphant, basés à Île Longue, constituent la composante océanique de la dissuasion. Tapis dans l’océan, indétectables, dotés de 16 missiles portant chacun plusieurs têtes nucléaires, les 4 SNLE patrouillent successivement pour assurer, depuis 1972, la permanence à la mer de la dissuasion nucléaire.
La dissuasion constitue l’ultime garantie contre toute atteinte à nos intérêts vitaux, quelles qu’en soient l’origine et la forme. Pour conserver la disponibilité requise, les SNLE sont armés par deux équipages, repérés par des couleurs, bleu et rouge, comprenant 110 hommes chacun.
Chaque SNLE est équipé d'un réacteur à eau pressurisée Type K15 de 150 MW et d'un groupe turboréducteur.
Le missile M51 en remplacement du M45
Le missille M51 est destiné à succéder au M45 pour équiper les sous-marins nucléaires lanceurs d'engins (SNLE) de nouvelle génération de la Force océanique stratégique française (FOST) à compter de 2010.
Comme pour tous les systèmes de missiles balistiques de la force de dissuasion française, EADS Astrium Space Transportation est responsable du développement et de la production des missiles M51 ainsi que de leur système de mise en œuvre à la Base opérationnelle de l’Île Longue et à bord des sous-marin nucléaire lanceur d'engins (SNLE), en association avec DCNS.
C'est un missile à trois étages, d'une hauteur de 12 mètres, d'une masse totale supérieure à 50 tonnes (56 maximum, contre 35 tonnes pour le missile M45) qui a été conçu afin de pouvoir être lancé depuis un sous-marin en plongée. Ses étages sont dotés de propulseurs équipés de tuyères à butées flexibles, développant 180 tonnes de poussée, ce qui lui permet d'atteindre la vitesse de Mach 25 (30 000 km/h). Les structures sont réalisées en fibre de carbone/époxy bobinée. Sa propulsion est identique à celle des " boosters " (moteurs auxiliaires) de la fusée civile Ariane 5.
Le M51 diffère de son prédécesseur actuellement en service, le M45, non seulement en termes de dimensions, mais également d'interface avec les tubes de lancement.
Alors que les missiles M45 avaient une portée de l'ordre de 6 000 km, ce nouveau vecteur spatial a des performances balistiques qui lui confèrent une portée supérieure à 8 000 km en configuration standard (la portée maximale, bien que tenue secrète et dépendante du nombre d'ogives embarquées, est estimée supérieure à 10 000 km), après avoir assuré un vol pouvant dépasser 1 000 km d’altitude, l'ensemble avec une précision améliorée par rapport aux missiles actuels M45. Ces caractéristiques permettent aux sous-marins de restreindre leurs zones de patrouille en évitant le goulet du détroit de Gibraltar : l'ouest du golfe du Bengale ou l'Amérique du Nord sont ainsi accessibles depuis la zone de patrouille Atlantique et le continent euro-asiatique depuis l'océan Indien.
Le missile M51 dispose d’une capacité d’emport accrue, pouvant aller jusqu'à près du double de celle du M45, et ce grâce à l'adoption d'un profil de coiffe hydrodynamique trapu complété par un réducteur de traînée aérodynamique.
Controverses autour du M51
Lancé en 1992 et confirmé en février 1996, ce projet de développement d'une nouvelle génération de missiles balistiques a nécessité une phase de développement ayant mobilisé près d'un millier d'ingénieurs et de techniciens pendant 4 ans. Un premier vol expérimental du missile stratégique M51 (sans arme) a été effectué le 9 novembre 2006 malgré la présence d'opposants sur le site du Centre d’Essais des Landes.
Depuis 2006, le missile M51 fait l'objet d'une campagne de contestation initiée par le collectif " non au missile M51 ", composé de 13 organisations antinucléaires et pacifistes. Selon eux, le M51 constitue un encouragement à la prolifération nucléaire contrevenant aux dispositions de l'article VI du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP).
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