Le 1er mai 1962, un événement marqua l'histoire des essais nucléaires français au Sahara algérien : l'essai souterrain Béryl. Cet essai, mené dans le massif du Hoggar, près d'In Ekker, prit une tournure catastrophique, libérant un nuage radioactif et exposant des centaines de personnes à des radiations. Cet article se penche sur les circonstances de cet accident, ses conséquences immédiates et à long terme, ainsi que sur les efforts déployés pour reconnaître et indemniser les victimes.
Contexte des Essais Nucléaires Français au Sahara
Dans les années 1960, la France, sous la présidence de Charles de Gaulle, cherchait à acquérir l'arme nucléaire pour assurer son indépendance et son statut de puissance mondiale. Le Commissariat à l'énergie atomique (CEA) fut créé en 1945 dans cet objectif. Après les premiers essais atmosphériques à Reggane, il fut décidé de réaliser des essais souterrains dans le massif du Hoggar, près d'In Ekker, dans le but de limiter la pollution radioactive. Le site d'In Ecker se trouve au sud de Reggane et à environ 150 km au nord de Tamanrasset. Les tirs sont réalisés en galeries, chacune étant creusée horizontalement dans un massif granitique du Hoggar, le Tan Afella.
Entre 1960 et 1966, la France a mené dix-sept essais nucléaires dans le Sahara algérien. Une première série de quatre tirs atmosphériques a eu lieu à une cinquantaine de kilomètres au sud de Reggane. La deuxième série de treize tirs a été effectuée à proximité d’In Ekker. Les engins étaient placés au fond de galeries en forme de colimaçon de manière à ce que l’onde de choc générée par l’explosion obture la galerie et piège les produits radioactifs sous terre.
L'Essai Béryl : Un Accident aux Conséquences Désastreuses
L'essai Béryl, le deuxième essai souterrain français, visait à expérimenter un prototype de la bombe AN-11. L'expérience a mal tourné. La montagne, sous laquelle avait été placée la bombe dans son labyrinthe de galeries en profondeur, s’était ouverte sous l’effet de l’explosion et un nuage très radioactif s’en était échappé enveloppant sous sa chape de particules irradiantes les centaines de militaires et civils présents sur les lieux face à la montagne tragique du Tan-Affela.
Selon le témoignage de Pierre Messmer, alors ministre des Armées, quelques secondes après l’explosion, “une espèce de gigantesque flamme de lampe à souder qui […] s’est éteinte assez rapidement et a été suivie par la sortie d’un nuage, au début de couleur ocre, puis qui est rapidement devenu noir”. Le nuage radioactif « atteint une hauteur égale à celle de la montagne ».
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Le nuage radioactif a contaminé les centaines de militaires et civils présents sur les lieux, ainsi que les populations locales. Les changements brutaux du régime des vents autour de ce massif montagneux ont fait en sorte qu’aucune direction géographique ne fût épargnée même si dans l’heure qui a suivi le tir, le nuage le plus dangereux a pris la direction plein sud de la base-vie des installations militaires, atteignant ensuite les centres de culture des populations locales jusqu’à Tamanrasset et au-delà. Tout cela sans compter les groupes isolés de Touaregs nomadisant dans ces territoires et à leur tour touchés par les retombées du nuage radioactif. Parmi les personnes exposées figuraient Pierre Messmer, ministre de la Défense, et Gaston Palewski, ministre de la Recherche scientifique. Ce dernier décédera d’une leucémie, pensant que sa maladie était due à cette irradiation.
Conséquences Humaines et Environnementales
L'accident de Béryl a eu des conséquences sanitaires et environnementales importantes.
Impact sur la santé
Tous sans exception à des degrés divers furent touchés par les fuites de produits radioactifs. Selon les données de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme, 24 000 civils et militaires, insuffisamment protégés, ont été directement exposés. Les populations sédentaires et nomades de la vallée du Touat seront également contaminées par ces essais.
Les personnes exposées ont subi des irradiations externes et internes, augmentant le risque de développer des maladies radio-induites telles que des cancers. Cependant, il n’existe aucun retour sur l’état de santé des populations touareg du Sahara.
Contamination environnementale
La dimension de ce désastre écologique se mesure au no man’s land que la France a laissé dans son ancienne colonie, l’Algérie, autour de la montagne du Tan-Affela. Le sol algérien a été contaminé par les fuites radioactives de Béryl.
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Un rapport établi par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) en 2005 relève 4 zones contaminées, autour des essais Gerboise blanche et bleue, de manière faible et localisée, et au sortir des tunnels des essais Béryl et Améthyste dans le massif Tan Afella. C’est là que la radioactivité résiduelle est la plus forte.
Autres accidents
D’autres accidents eurent lieu: l’accident Améthyste (30 mars 1963). Lors de cette expérience, il y a eu sortie d’une faible quantité de scories de roches fondues. Un panache contenant des aérosols et des produits gazeux s’est dirigé vers l’Est- Sud-Est, et a touché l’oasis d’Idelès, située à 100 km où vivaient 280 habitants. Les accidents Rubis et Jade, lors de l’expérience Rubis, le 20 octobre 1963, une sortie de gaz rares radioactifs et d’iodes s’est produite dans l’heure suivant la réalisation de l’essai, avec formation d’un panache. La contamination a été détectée jusqu’à Tamanrasset.
Reconnaissance et Indemnisation des Victimes
Pendant des décennies, les conséquences de l'accident de Béryl ont été minimisées par les autorités françaises. Il aura fallu attendre cinquante ans pour que l’Etat français reconnaisse qu’il y a bien eu des contaminations radioactives sur les personnels et bien au-delà des champs de tirs.
La loi Morin
En 2010, la loi Morin a ouvert la possibilité d’indemnisations pour les victimes présentes sur les lieux à l’époque des essais. celles-ci devaient justifier être atteintes d’une des 21 maladies radio-induites listées dans le décret 2014-1049.
Le CIVEN
Selon le Comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires français (CIVEN), 1 310 demandes avaient été déposées au 25 mai 2018 (130 indemnisations). Le nombre est faible au regard des 150 000 travailleurs sur zone, dont beaucoup sont déjà décédés, et à la sous-estimation de l’étendue des retombées radioactives.
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Critiques et revendications
Les Algériens reprochent enfin à la France de ne jamais avoir décontaminé les zones touchées par les essais. Avant leur départ en 1966, les militaires français avaient clôturé l’accès aux sites d’In Ecker, mais les autres sites, comme Reggane, n’ont jamais été sécurisés.
Des personnalités algériennes et françaises viennent de créer le Comité de soutien vérité et justice à l’Association des vétérans des essais nucléaires (Aven) et à l’association Moruroa e tatou, ONG de droit français qui défendent les droits des personnes souffrant des effets des essais nucléaires français au Sahara algérien et en Polynésie.
L'Héritage de Béryl : Mémoire et Justice
L'accident de Béryl reste un symbole des risques et des conséquences des essais nucléaires. Il souligne l'importance de la transparence, de la responsabilité et de la reconnaissance des victimes.
Devoir de mémoire
La République a un devoir de mémoire et de reconnaissance à l’égard de ces hommes appelés en service commandé ou civils engagés dans l’aventure du nucléaire français qui ont exposé vies et santé en participant à cette campagne d’essais dont le point d’orgue fut la montagne éclatée du tir Béryl.
Responsabilité et réparation
Monsieur le Président, au terme de nos vies, nous voulons dire que notre pays ne peut continuer à se soustraire à son devoir de mémoire et de réparation face aux conséquences de ces campagnes de tirs nucléaires et nous en sommes encore les témoins pour dénoncer sa passivité. L’Histoire, nous en sommes convaincus, rattrapera la France pour ce déni de justice.
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