Jacques Tardi, figure emblématique de la bande dessinée française, a créé un univers riche et complexe, souvent marqué par un antimilitarisme virulent et une esthétique particulière. Parmi ses œuvres, «Adieu Brindavoine», suivi de «La Fleur au fusil», occupe une place singulière. Ces deux récits, bien que distincts, offrent un aperçu des thèmes et des préoccupations qui traverseront toute l'œuvre de Tardi, tout en présentant un personnage attachant et ambigu, Lucien Brindavoine.
Genèse et Contexte de l'Œuvre
Publié initialement en prépublication dans le journal «Pilote» à partir de novembre 1972, puis en album chez Casterman en 1974, «Adieu Brindavoine» est l'une des premières œuvres de Tardi. Elle précède de peu le lancement de sa série phare, «Les Aventures extraordinaires d'Adèle Blanc-Sec». L'album que j'ai lu pour cette chronique est une réédition couleurs de 1987 qui inclut, en plus des 44 planches originales, 12 planches supplémentaires intitulées «La Fleur au fusil», qui mettent en scène le même héros pendant la Première Guerre mondiale.
L'histoire se déroule en 1914, à la veille de la Première Guerre mondiale. Le Paris de la Belle Époque sert de toile de fond à «Adieu Brindavoine». La page de garde illustre parfaitement cette ambiance avec ses détails pittoresques : lorgnons, moustaches fines, képis, pèlerines sombres, chapeaux melon, casquettes d'apaches, faux cols amidonnés, cravates ficelle, gilets étriqués, montres à gousset, pavés luisants, fiacres clopin-clopant, taxis pétaradants, «Café de la Paix» et affiches publicitaires géantes. Cette imagerie typique du début du XXe siècle, chère à l'auteur, rappelle l'univers d'«Adèle Blanc-Sec».
Résumé d'«Adieu Brindavoine»
En mai 1914, Lucien Brindavoine, rentier et photographe d'art, mène une vie paisible dans son pavillon de banlieue. Un événement inattendu va bouleverser son existence : un inconnu est assassiné après lui avoir promis un destin extraordinaire. Piqué par la curiosité, Brindavoine se lance dans un incroyable périple qui le mène d'Istanbul aux déserts d'Asie centrale, à la recherche de la mystérieuse Iron-City. Il est accompagné dans cette aventure par Carpleasure, un Britannique excentrique.
L'histoire, rocambolesque et pleine de rebondissements, mêle des éléments d'aventure, d'humour et de fantastique. On y retrouve des personnages baroques, des situations loufoques et des décors soignés, caractéristiques de l'univers de Tardi.
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Résumé de «La Fleur au fusil»
De retour en France, Brindavoine est rattrapé par la Première Guerre mondiale. «La Fleur au fusil» raconte une partie de ce qu'il a vécu pendant le conflit. Il tente de persuader les Allemands et les Français d'arrêter de se battre, mais il est blessé par des tirs. Errant et délirant, il rêve de la femme qu'il aime, repense aux personnes qu'il a rencontrées et se revoit enfant. Il se réveille finalement dans une église.
Ce court récit, plus sombre et désabusé que «Adieu Brindavoine», dénonce la folie et l'absurdité de la guerre. Il met en lumière la souffrance des soldats et l'horreur des tranchées, thèmes récurrents dans l'œuvre de Tardi.
Analyse des Thèmes et des Motifs
L'antimilitarisme : Tardi est connu pour son antimilitarisme virulent, et «Adieu Brindavoine» et «La Fleur au fusil» ne font pas exception. L'auteur dénonce la guerre comme une boucherie humaine, orchestrée par des dirigeants cyniques et indifférents à la souffrance des soldats. Il critique les stratégies ineptes, les offensives inutiles et la montée du capitalisme industriel qui profite de la guerre.
Le roman-feuilleton et l'aventure : «Adieu Brindavoine» est un récit d'aventure rocambolesque, dans la lignée des romans-feuilletons du XIXe siècle. L'histoire est pleine de rebondissements, de personnages excentriques et de situations improbables. Tardi y déploie son goût pour le surréalisme et l'étrange.
Le personnage de Lucien Brindavoine : Brindavoine est un anti-héros attachant, malgré ses défauts et ses faiblesses. Lâche, faible et profiteur, il est avant tout un être humain, pris dans des événements qui le dépassent. Son pacifisme et sa mauvaise humeur en font un personnage proche de Tardi lui-même. Il est considéré comme un "soixante-huitard attardé" pris dans la tourmente de la Première Guerre mondiale.
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La critique de la société : Tardi critique la société de son époque, notamment à travers la figure d'Otto Lingdenberg, qui représente le complexe militaro-industriel américain. L'auteur dénonce également les clichés et les idées reçues sur la guerre et le patriotisme.
Style et Graphisme
Le style graphique de Tardi est reconnaissable entre mille. Son dessin, précis et détaillé, restitue avec une grande fidélité l'atmosphère de la Belle Époque et l'horreur des tranchées. Il utilise une ligne claire moderniste au trait épais, qui donne à ses personnages une allure à la fois réaliste et caricaturale.
Dans «Adieu Brindavoine», on retrouve déjà les éléments qui feront le succès de Tardi : des décors art nouveau, une ambiance «julesvernienne» et un goût pour le roman-feuilleton. Les couleurs, dans la réédition de 1987, sont chatoyantes et contribuent à créer une atmosphère à la fois onirique et réaliste.
L'Importance d'«Adieu Brindavoine» dans l'Œuvre de Tardi
«Adieu Brindavoine» est une œuvre importante pour comprendre l'ensemble de l'œuvre de Tardi. Elle permet de découvrir les thèmes et les motifs qui lui sont chers, ainsi que son style graphique unique. Elle introduit également un personnage récurrent de ses bandes dessinées, Lucien Brindavoine, qui apparaîtra notamment dans «Les Aventures extraordinaires d'Adèle Blanc-Sec».
Bien que considérée comme une œuvre de jeunesse, «Adieu Brindavoine» témoigne déjà du talent de Tardi et de sa capacité à créer des univers riches et complexes, à la fois divertissants et engagés. Elle est un jalon essentiel dans la construction de son œuvre et mérite d'être redécouverte.
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