La baïonnette du fusil Berthier, un accessoire discret mais essentiel de l'armement français, recèle une histoire riche et complexe, témoignant des évolutions techniques et des enjeux militaires de son époque. Découverte parfois dans des conditions surprenantes, comme enfouie sous un rocher et enveloppée dans de la toile de jute, elle suscite l'intérêt des collectionneurs et des passionnés d'histoire. Cet article explore en profondeur l'histoire de cette baïonnette, de sa conception à ses modifications successives, en passant par son utilisation sur le terrain.
Les origines du système Berthier
L'histoire de la baïonnette Berthier est indissociable de celle du fusil du même nom. M. Berthier, chef de bureau des chemins de fer Bône-Guelma et passionné de mécanique armurière, conçoit un mousqueton basé sur le fusil Lebel, en y intégrant un chargeur Mannlicher. En mai 1888, il propose son invention au Comité de l’Artillerie. L’atelier de Puteaux (APX) réalise alors une dizaine de prototypes qui sont essayés au Mont-Valérien. Les essais démontrent la supériorité du système Berthier face au Lebel, notamment dans le domaine de la rapidité du tir. La Section Technique de l’Armée (STA) essaye l’arme et la modifie de manière conséquente. Elle est adoptée le 14 mars 1890.
En 1888, le Comité de l’Artillerie donne son accord pour un prototype, donnant naissance à la carabine de cavalerie modèle 1890. Le système Berthier fonctionne avec un chargeur Mannlicher de trois cartouches. Les cartouches sont placées sur une lame-chargeur introduite dans le magasin. Une fois la dernière cartouche tirée, la lame-chargeur tombe automatiquement en glissant sous le boîtier d’alimentation.
Les premiers modèles et leurs spécificités
La carabine de cavalerie modèle 1890 est prisée pour sa légèreté et sa maniabilité, idéales pour les cavaliers. La carabine de cavalerie est la première arme développée à partir du système. Elle est esthétique, légère, maniable et efficace.
Toutefois, son magasin est trop petit avec 3 cartouches alors que la plupart des concurrents en ont 5. De plus, elle ne peut être chargée qu’à l’aide de clips. Elle est un peu fragile car elle n’est construite que d’une seule pièce. Son canon est trop court pour lui donner des caractéristiques balistiques optimum. La carabine de gendarmerie ressemble trait pour trait à la carabine de cavalerie. Sa différence consiste en une épée baïonnette qui ressemble à celle du Lebel, avec un dispositif d’accrochage particulier. De plus, il est doté d’un emplacement pour une baguette de nettoyage. Le mousqueton d’artillerie Berthier 1892 M16, court et compact, est équipé d’un sabre-baïonnette Mle 1892. Le canon porte les organes de visée et le tenon de baïonnette. Principalement utilisé par les troupes africaines qui trouvaient le fusil Lebel difficile à manipuler, ce modèle incluait l’épée baïonnette 1890.
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L'évolution de la baïonnette Mle 1892
Le mousqueton Berthier M-1892 destiné initialement à l’artillerie, diffère essentiellement de la carabine de cavalerie M-1890 par l’adjonction d’un porte-baïonnette. Le sabre-baïonnette M-1892 pourvu d’une lame tranchante a plus une vocation d’outil que d’une baïonnette. Pour ce modèle il existe deux types de poignées. En avril 1912, à la suite de plaintes relatives à la faiblesse de la bague, celle-ci est renforcée et allongée vers la poignée.
La poignée du premier type comporte un système de verrouillage spécifique, le tenon porte-baïonnette du fusil pénètre à l’intérieur du pommeau évidé, obligeant que celui-ci soit démuni de tous détritus. Le verrouillage à l’arme s’effectue à l’aide d’un bouton fendu actionné par un ressort. Les plaquettes faites d’un matériau composite sont fixées à la soie par deux petits rivets. Certaines sources décrivent ce matériau comme Bakélite mais cette matière a seulement été inventées en 1902 par le médecin belge Leo Baekeland. Le composite était cher à produire et il rétrécissait en fonction de la température et souvent se fissurait autour des rivets. La production des baïonnettes avec plaquettes en bois (chutes de crosse du fusil Berthier) a débuté en novembre 1917.
La croisière fixée à la lame par deux rivets saillants est munie d’une bague avec une encoche qui intègre le guidon de l’arme. En avril 1912, à la suite de plaintes relatives à la faiblesse de la bague, celle-ci est renforcée et allongée vers la poignée. La lame de finition polie brillant, est munie d’une large gouttière sur chaque face sur pratiquement toute la longueur, le contre-tranchant comporte sur les 15 derniers cm de l’extrémité un pan creux. A partir de juillet 1898, deux petites encoches destinées à la maintenir correctement dans le fourreau seront réalisées. Une dernière modification en temps de guerre a eu lieu en septembre 1918, elle consistait à raccourcir le crochet inutile d’environ un tiers principalement pour les unités de cavalerie. En 1925, la suppression partielle du crochet est officiellement approuvée, il est possible quoique très rarement de rencontrer des modèles du 1er type ainsi modifiés.
Le fourreau est en tôle d’acier brasée, son corps de finition bronzée épouse parfaitement le profil de la lame, son extrémité est terminée par une bouterolle percée. A partir de 1895, le mousqueton M-1892 commence à être attribué en dehors de l’artillerie à certains spécialistes des corps de troupes à pied à qui l’arme longue ne convient pas.
Les différents types de baïonnettes Berthier
En règle générale, on distingue deux types de baïonnettes : à douille courte et à douille longue. Certaines sources mettent en avant le troisième type : à quillon court. Le modèle 1892 à douille courte se distingue immédiatement par la douille dont la largeur est identique à celle de la croisière.
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À partir de 1912 la douille est rallongée pour que la baïonnette tienne mieux en place sur le mousqueton lors des tirs. Un simple coup d'œil permet de faire la distinction avec la version à douille courte. La version à quillon coupé est parfois nommée “3ème type” par certains collectionneurs. Lorsque la cavalerie française fût mise à pied à partir de 1914, car elle n'avait plus d'utilité dans la guerre de tranchée, il fallait leur fournir une baïonnette pour équiper leurs carabines de cavalerie. Baïonnette du 2nd type avec quillon coupé et plaquettes en fibre noire. On peut observer des différences de “coupe” ou d'usinage dans cette amputation du quillon selon les exemplaires rencontrés.
L'utilisation du fusil Berthier dans les colonies
En tant que troupe supplétives, les tirailleurs indochinois sont équipés de toute sorte d’armes, le Mousqueton Mle 1892 au mieux, dont le recul est difficilement supportable, la carabine Gras de gendarmerie à pied voire le Lebel, trop lourd et trop long. En 1901, le gouverneur de l’Indochine demande donc expressément une arme nouvelle. Le comité de l’artillerie se met donc au travail et aboutit à un fusil fondé sur un prototype issu de la carabine de gendarmerie Mle 1890. Ce fusil est dénommé "Fusil de tirailleur indochinois Mle 1902" et une commande pour 10 000 exemplaires est passé à la manufacture d’arme de Chatellerault.
Conçu pour s’adapter à la petite stature des troupes indochinoises, ce fusil a été élaboré à la demande du gouverneur de l’Indochine, Paul Doumer. Ce fusil colonial de 1915 a subi certaines modifications pour devenir le nouveau fusil réglementaire.
Marquages et identification
Jusqu'à la fin de l'année 1893, les baïonnettes fabriquées par Châtellerault possèdent un marquage du type “Mre d'Armes de Châtl Avril 1893” sur le dos de la lame, dans le même style que les marquages que l'on retrouve sur les baïonnettes Mle 1874 des fusils Gras. En 1898, une encoche à pan creux a été implantée des deux côtés de la lame pour mieux tenir la baïonnette dans son fourreau.
La douille (le petit tube coiffant le bout du canon) débordant vers l'arrière au dessus des plaquettes, indique une fabrication (ou une réparation) à partir de 1913. Les numéros devraient être identiques entre la baïonnette, le fourreau et l'arme ; ce n'est pas le cas, donc ces pièces ont été réunies hors du contexte militaire (vraisemblablement entre juin 40 et maintenant).
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Si un N est poinçonné au dessus de la boîte de culasse et du canon, c'est que l'arme a refait surface juste avant la guerre de 40, et qu'on n'avait alors plus le temps ni l'envie (ou le budget) pour faire ce qui avait été omis. Ce N indique une légère retouche de chambre permettant d'utiliser au besoin les cartouches Mle 1932N conçues pour les mitrailleuses (mais ça secoue encore plus).
Restauration et conservation
La découverte d'une baïonnette Berthier soulève souvent la question de sa restauration et de sa conservation. Pour ce qui est de la rouille, il existe des produits anti-rouille vendus dans le commerce (acide phosphorique par exemple) que l'on doit pouvoir appliquer au pinceau sur l'objet rouillé. Il y a aussi la possibilité d'une électrolyse; plus délicate vu la dimension de l'objet. Avant l'application d'un anti-rouille il doit être sans doute possible d'en retirer un peu avec du papier verre, et après bien rincer, sécher et neutraliser toute acidité au bicarbonate de soude. Puis éventuellement vernir l'objet avec une très fine couche de vernis incolore pour métaux.
Intérêt de le rebronzer ? A mon avis aucun, car si le re-bronzage est envisagé comme une "remise à neuf", cela suppose que l'arme ait un état de surface comme neuf, partout. Et bien que les corrosions soient localisées, un léger polissage ne suffirait pas à les faire disparaître et le "comme neuf" serait raté. En re-surfaçant plus profondément les cotes seraient altérées ; or elles étaient strictement tolérancées, donc encore raté pour le "comme neuf".
Si certaines parties blanchies "tirent le regard", un coup de bronzage à froid, sans aucun polissage mais simplement un dégraissage soigné, suffira à estomper leur éclat. Juste sur les parties blanchies, en débordant un peu autour mais en insistant de moins en moins de façon à ce que le raccord soit progressif avec le bronzage d'origine subsistant. Si l'idée de rebronzer est uniquement pour améliorer la conservation, en stockage dans une habitation normale c'est tout à fait inutile, il suffit de huiler légèrement de temps à autres et d'éviter de manipuler avec des mains moites. De toutes façons le bronzage ne prémunit pas contre l'apparition de points de corrosion (condensation ou traces de sueur) et il faut huiler quand même.
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