Nantes, une ville avec une longue histoire militaire, a toujours entretenu une relation particulière avec la présence de soldats sur son territoire. Cette présence, bien qu'ayant des conséquences sur l'aménagement urbain et la vie locale, était autrefois considérée comme un atout économique pour la commune. L'histoire du champ de tir de Nantes, et plus particulièrement celui du Bêle, illustre cette relation complexe, évoluant au fil des siècles et marquée par des événements tragiques.
Nantes, une « ville à soldats »
La présence militaire à Nantes était autrefois perçue comme un avantage économique significatif. Les dépenses des militaires stimulaient le commerce local, et la ville tirait profit des taxes perçues sur les marchandises entrant en ville pour les nourrir et entretenir leurs équipements, notamment les chevaux. En contrepartie, la municipalité devait fournir aux militaires des espaces dédiés à l'entraînement, tels que des champs de tir et des champs de manœuvre.
Au fil du temps, différents sites ont été utilisés à cet effet, de la place Viarme aux prairies du bas Chantenay, puis à la Prairie de Mauves. Cependant, ces solutions se sont avérées insatisfaisantes en raison de l'urbanisation croissante, de la cohabitation difficile avec les activités agricoles et des inondations fréquentes.
La Genèse du Champ de Tir du Bêle à Carquefou
Au début du XXe siècle, l'arrivée du 51e Régiment d'Artillerie de campagne à Nantes a nécessité la construction de nouvelles infrastructures militaires, dont le Quartier Mellinet. Le champ de manœuvres du Petit-Port étant devenu trop petit et urbanisé, la ville s'est mise à la recherche d'un nouveau terrain.
L'opportunité s'est présentée du côté de Saint-Joseph-de-Porterie, où de vastes domaines étaient disponibles. C'est ainsi que la Ville de Nantes s'est intéressée à la propriété du Housseau, appartenant à madame la marquise de Dion, mère du célèbre marquis automobiliste carquefolien. En 1909, elle promit de vendre à la ville les 83 hectares de sa propriété du Housseau, à Carquefou. Ce terrain, nommé le Bois du Bèle, faisait partie, depuis des siècles, du domaine de Porterie. En 1767, ce domaine est acheté par René-François Lelasseur (l’homme du boulevard Lelasseur). En 1910, il appartenait à un de ses héritiers, François Lelasseur de Ranzay.
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L'acquisition du terrain par la Ville, entre 1910 et 1911, n'a pas été simple, impliquant probablement des négociations sur le prix et des expropriations. À cette époque, le Bèle n'était plus un bois, mais un ensemble de terres agricoles exploitées par des fermiers locaux. Les Lelasseur y possédaient deux petites fermes, des borderies, louées à des habitants du quartier. En 1838, Louis et Françoise Pinaud payaient 420,80 F par an de loyer, et Jacques Terrien et son épouse Thérèse Mussetière 169 F. En 1866, onze personnes habitaient les deux maisons. En 1886, l’une des fermes est exploitée par François Mazureau. L’autre héberge Jacques Terrien, et son neveu Donatien Guillot qu’il emploie comme domestique jardinier.
Un Lieu d'Accidents et de Contestation
L'installation du champ de tir de la Porterie, situé entre deux routes nationales et à proximité de la voie ferrée Nantes-Segré, a suscité de vives protestations en raison des risques d'accidents. Le 21 octobre 1887, Donatien Guillot, alors âgé de 19 ans, travaillait dans un champ lorsqu'une munition provenant du champ de tir l'a gravement blessé à la tête. On y tirait à ciel ouvert, en direction d’une simple butte de terre. Les balles sortaient fréquemment de l’espace autorisé, provoquant de nombreux accidents. Pendant plusieurs jours, L’Espérance du Peuple va exploiter le drame.
Malgré les dangers, le champ de tir est resté en activité. Jusqu’en 1911, disent les recensements, les deux maisons du Bèle sont habitées. En 1921, c’est terminé. La poudrière militaire de la rue des Agenêts a été déplacée chemin du Bèle, entre le « champ de tir » et le « champ de manœuvres » ; seule, la maison du gardien est habitée par un militaire de carrière, et sa famille. Lorsque la Ville de Nantes les achète, en 1910-1911, les 62 hectares du Bèle, loués à plusieurs fermiers, sont constitués alors de terres labourables, de prairies et d’une pépinière. Les locataires y exploitent des cultures maraîchères, des prairies, de la vigne, beaucoup d’arbres fruitiers.
Le Champ de Tir du Bêle Pendant la Seconde Guerre Mondiale: Un Lieu de Mémoire Tragique
Le champ de tir du Bêle prend une dimension tragique pendant la Seconde Guerre mondiale, devenant le principal lieu d'exécution des résistants à Nantes. Le 30 août 1941, Marin Poitiers, le premier résistant nantais, y est fusillé par l'Occupant. En octobre 1941, 16 des 50 otages y trouvent la mort. Cette même année, le « procès des 16 » s’achève par 15 condamnations à mort : 11 résistants sont fusillés au Bêle, le 25 août 1943.
En 1991, pour le 50e anniversaire de cette tragique première exécution, la ville de Nantes a inauguré un monument commémoratif commandé à Jules Paressant, en hommage aux victimes de cette période sombre de l'histoire nantaise. L’A.N.F.F.M. Adam H., Allano M., Aubert C., Bale L., Barbeau C., Birien P., Blot J., Blouin A., Blanco B., Blasco M., Boissard M., Bosquet M. Lebris E., Leeièvre H., Legendre M.
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La Reconversion du Site et les Défis de la Dépollution
Au début du XXIe siècle, les casernes quittent progressivement la ville. En 2010, une cérémonie marque la fin de la présence militaire à Nantes. La prison Lafayette, vétuste et surpeuplée, est devenue un problème majeur, nécessitant la construction d'un nouvel établissement pénitentiaire.
Le champ de manœuvres du Bèle, propriété du ministère de la Défense, est alors désaffecté. Les travaux de construction de la nouvelle prison débutent en août 2007, mais sont rapidement interrompus en raison de la découverte de nombreuses munitions non explosées dans le sous-sol.
Une vaste opération de « dépollution pyrotechnique » est alors entreprise, révélant l'ampleur de la contamination du site. L'origine de ces munitions reste incertaine, mais des documents d'époque indiquent que le champ de manœuvres du Bèle avait été utilisé comme dépôt de munitions après la Seconde Guerre mondiale. Le 10 octobre 1945, le maire de Nantes avait informé le préfet que le seul terrain permettant de stocker des engins de guerre, à Nantes, était le champ de manœuvres du Bèle. La guerre était finie, il aurait fallu nettoyer. Mais le 10 juillet 1946, un rapport faisait état d’un manque de personnel pour le « désobuage » et l’évacuation des munitions ; on ne disposait que de sept manœuvres civils, pas toujours disponibles, employés au dépôt de Saint-Joseph ; ils travaillaient à l’expédition, à la réception, au triage, au stockage, au désherbage, aux enlèvements urgents et même à la destruction des munitions en mauvais état. Un autre rapport du 16 octobre 1946 signalait l’existence d’un dépôt non gardé de 28 tonnes de munitions, sur ce terrain. À la hauteur du stand de tir, des parcelles avaient été minées ; elles étaient mal signalées.
En 2012, la nouvelle maison d'arrêt est finalement livrée, marquant une nouvelle étape dans l'histoire du site.
Un Lieu de Mémoire Méconnu
Malgré son importance historique, le champ de tir du Bêle reste un lieu de mémoire relativement méconnu. Récemment, en recherchant de la documentation sur le monument aux Cinquante Otages à Nantes, l'auteur de cet article a découvert plusieurs mentions du champ de tir du Bêle, où les otages avaient été fusillés. Intriguée, elle a sollicité l'aide d'une amie nantaise, Mamazerty, qui a entrepris des recherches et pris des photographies du site.
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La recherche du champ de tir s'est avérée être une véritable aventure, le lieu étant inconnu de l'office du tourisme. Après plusieurs tentatives infructueuses, Mamazerty a finalement réussi à localiser le site, témoignant de son caractère isolé et méconnu.
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