La figure du commissaire Maigret, créée par Georges Simenon, a traversé les époques et les incarnations, marquant durablement le paysage audiovisuel français et international. Des adaptations fidèles aux interprétations plus libres, Maigret continue de fasciner et de captiver le public. Cet article explore l'évolution de la série télévisée Maigret, en se concentrant sur le passage de Jean Richard à Bruno Cremer, les spécificités de la production et l'impact durable de cette œuvre policière atypique.
Un nouveau départ pour Maigret
En 1990, lorsque Jean Richard quitte le rôle du commissaire Maigret, une nouvelle série est déjà en préparation, ignorant les adieux de son prédécesseur. Richard l'apprendra dans la presse et, bien qu'un peu vexé, approuvera le choix de Bruno Cremer pour incarner le célèbre commissaire.
Cremer hésite longuement avant d'accepter, craignant de s'enfermer dans le personnage et de subir le rythme effréné d'une série. Il suggère même de changer d'acteur à chaque épisode. Antenne 2 souhaite alors « relancer » la série en lui apportant une nouvelle touche. Abandonnant l'idée de situer les intrigues dans le contexte de tournage, comme le faisait Jean Richard, la production choisit de situer toutes les affaires du commissaire Maigret dans les années 1950, à l'instar des adaptations britanniques d'Hercule Poirot. Ce choix audacieux, bien que coûteux, contribue grandement au succès de la série.
Bruno Cremer signe initialement pour 12 téléfilms, avec l'intention de s'arrêter là. Il changera d'avis et interprétera finalement le rôle du commissaire Maigret à 54 reprises, de 1991 à 2005, date à laquelle la maladie le contraint d'arrêter la série et sa carrière.
Évolution du style et de la production
Tout au long de cette cinquantaine de films, la série évolue considérablement. Initialement très sombre, voire lugubre, tant dans son style que dans ses histoires, elle s'illumine progressivement pour attirer un public plus large. La production de la série est également particulière. Coproduction européenne, elle implique des partenaires français, belges, suisses et anglais. Initialement financée par la 5 de Berlusconi, elle doit trouver de nouveaux fonds à l'étranger. C'est à ce moment que la série se délocalise et est tournée presque exclusivement en République Tchèque, à Prague en particulier, ville offrant des avantages financiers et des décors naturels capables d'imiter facilement le vieux Paris ou les villes de province des années 50. La tonalité des épisodes s'en ressent, ainsi que leur qualité.
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Maigret : Une série policière atypique
Maigret est une série policière atypique, à l'image de son personnage, globalement fidèle à l'esprit des romans de Simenon, même dans ses adaptations les plus libres de la dernière période. Il n'y a pas de saisons au sens strict du terme. Le premier contrat de Cremer s'étend sur 12 épisodes, de 1991 à 1994. Son second contrat (également 12 téléfilms) se déroule de 1994 à 1996 et faillit s'arrêter là. La troisième période (6 téléfilms) s'échelonne de 1996 à 1999.
Le premier coffret est considéré comme une merveille, avec huit histoires magnifiques, parfaitement mises en scène pour la plupart, et dotées de très belles guest stars. La série débute très fort. Le pari de succéder à Jean Richard dans une adaptation plus fidèle à l'univers de Simenon est réussi. Pour de nombreux amateurs de la série, cette saison est tout simplement l'une des meilleures : sombre, mystérieuse, lugubre, voire sordide.
Certes, le grain de l'image a vieilli, les lumières ou la musique ne sont pas toujours extraordinaires, mais cette ambiance est unique.
Analyse de deux épisodes marquants
Maigret au Picratt's
Le premier épisode tourné avec Bruno Cremer, mais le quatrième à être diffusé, est une belle réussite, un bon épisode classique qui pose les bases de la série. Dès le générique, nous sommes happés par la présence de Maigret, sans le voir. Cette introduction, qui ne variera jamais tout au long des quinze années de la série (hormis de mineures modifications dans les polices de caractères des titres), présente tous les éléments constitutifs de Maigret : un homme corpulent en imperméable frôle un bureau ancien, s'y installe pour allumer une pipe rougeoyante, la jette dans un cendrier et s'installe confortablement dans son fauteuil, auréolé de fumée sur une musique envoûtante, intrigante, immédiatement identifiable et bougrement efficace.
L'épisode a clairement été conçu comme une introduction. Le prologue, assez long, prend son temps pour créer l'ambiance. Maigret ne nous est présenté qu'au bout de dix minutes, d'une façon un peu grandiloquente, masse émergeant d'une voiture entourée de passants. Dès la première seconde, Bruno Cremer EST Maigret. Pas de fausse note dans son jeu, il campe immédiatement le personnage, à sa façon, même s'il la fera par la suite évoluer. Le regard bleu et pénétrant, un corps qui se meut lentement, une pipe éternellement éteinte dans la première partie du film et pratiquement toujours allumée dans la seconde… Oui, il EST Maigret. Définitivement. Il parle peu, pose des questions brèves et directes, ne répond pas à celles des autres et surtout écoute. Il écoute ses suspects déballer leurs histoires, sans intervenir, absorbant l'atmosphère autour de lui.
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Le reste de la distribution est, dans l'ensemble, de bonne facture. Jean-Louis Foulquier en patron de boîte un peu trop attiré par les filles mais qui se veut ami-ami avec le commissaire, Jacqueline Danno en épouse résignée et entraîneuse, Alexis Nitzer dans son unique apparition de Loignon, Carlos Pavlidi dans le rôle de la Sauterelle, le portier nain du Plaisir's auquel aucune femme ne résiste, ou Eric Doye en travesti apeuré. Le reste du casting est moins convaincant. Serge Beauvois, après deux apparitions en Torrence, sera remplacé, et c'est tant mieux. Philippe Polet, dans le rôle de Lapointe, ne reviendra que dans Le corps sans tête, où il se montrera un peu plus convaincant.
L'épisode se laisse donc suivre, tranquillement, à un rythme assez lent, caractéristique de la série. Mais celle-ci se regarde moins pour son histoire que pour son atmosphère, ses personnages, ses tranches de vie, ces instantanés humains si chers à Simenon et remarquablement transposés dans cette série. Mais lenteur ne rime pas toujours avec ennui, ici, c'en est bien la preuve. Le film est ponctué de rencontres, d'interrogatoires et de dialogues savoureux, de face à face intenses, le tout ponctué par les longues marches réflectives d'un Maigret pensif et absorbé.
Au rang des déceptions, par moment, les décors font un peu trop carton-pâte (la rue, le bureau de Maigret), mais rien de rédhibitoire non plus. L'image est souvent un peu trop sombre, même pour des scènes de nuit, et le jour c'est grisâtre. Cela renforce l'aspect sordide du film, mais ce n'est pas toujours bien éclairé. La caméra est parfois tremblotante, tressautant à l'occasion, et de longs mouvements inutiles de l'image nuisent parfois à une esthétique pas (encore) assez recherchée. Certains effets outrés (gros plans, zooms, recadrages trop rapides) choquent pour un amateur de la série. La musique si caractéristique de Laurent Petit-Gérard est un peu trop omniprésente et les quelques numéros déshabillés agrémentés de jazz ne sont guère enthousiasmants.
C'est sans aucun doute l'épisode le plus dénudé de toute la série. Le thème s'y prêtait, et les jolies filles s'effeuillent aisément dans une ambiance assez malsaine, dans ce cabaret miteux, poisseux. L'enchaînement final des événements est précipité, pas très bien monté ni joué, faisant dans la surenchère dramatique, l'abus de gros plan, malgré une atmosphère pesante, sous la pluie battante et un agréable suspens. Il manque également quelques éléments de stabilité future dans ce premier épisode : pas de Madame Maigret, pas de Boulevard Richard Lenoir, pas de petit bistrot avec un Maigret attablé salivant déjà sur une fricadelle, pas de collaborateur régulier. Mais il y a tellement de bonnes choses ici : Maigret, son jeu avec ses inspecteurs déjà installé (à défaut des acteurs), les confrontations avec Philippe/Lola ou la cuisinière du château, le bureau, l'ambiance, jusqu'au jeu de Maigret avec une pelle à poussière jusqu'à la bouleversante révélation finale. Bonne adaptation, Maigret et les plaisirs de la nuit aurait pu servir d'introduction à la série comme il avait été conçu. Peut-être lui a-t-on préféré un épisode moins risqué, relevant plus de l'enquête traditionnelle de Maigret, moins sordide, en la présence de Maigret et la grande perche, avec des acteurs plus connus également. Quelques défauts inhérents à la jeunesse de la série, débutant malgré tout très fort.
Maigret et la Grande Perche
Le second épisode tourné, mais le premier diffusé et servant de « pilote » à la série (bien qu'il n'y ait pas vraiment de pilote ni de saison ici), est une vraie réussite. Ici, point de scène d'action, pas vraiment d'enquête, juste l'intuition du commissaire qui se meut peu à peu en certitude. Maigret répond à l'appel de détresse d'une ancienne prostituée, rangée des voitures, pour qui il a gardé une certaine tendresse et nostalgie et se lance à la recherche d'un introuvable cadavre.
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Dès sa première rencontre avec « Monsieur Serre », comme il ne cessera de l'appeler tout au long de l'épisode, Maigret est certain qu'il tient son homme. Persuadé que le dentiste a tué sa femme pour son argent et l'empêcher de partir, Maigret renifle, cherche mais ne trouve rien. Alors il s'acharne, il s'obstine, jusqu'à emmener son suspect dans son bureau et se livrer à l'un des meilleurs face à face de la série.
Ce plan sublime où Maigret, dans son bureau, cherche la pipe qu'il a envie de fumer, prend tout son temps, jusqu'à ce que la caméra se déplace pour nous montrer que Guillaume Serre est là, assis, face à lui, et attend. Inébranlable, Serre, même fatigué, ne craquera pas, mettant les nerfs du commissaire à rude épreuve. Leurs dialogues sont savoureux, magnifiquement écrits et joués à la perfection. Il faut ainsi saluer la performance des comédiens. Bruno Cremer est solide, stature imposante, voix chaude face à Michael Lonsdale, impérial, pas le moins du monde impressionné par le commissaire le plus célèbre de France. À croire qu'il n'a pas lu les livres et qu'il n'est pas au courant que Maigret fait parler tous ses suspects, ou presque ;-). Lonsdale, immense comédien à la voix douce et aux belles manières, se révèle être un adversaire de choix pour Maigret. Aux questions de celui-ci, il ne répond que par des phrases brèves, ne se livre pas, ne donne aucune information. Lorsque le commissaire tente de le piéger et de l'entraîner dans des méandres soupçonneux, pour l'amener à parler, Serre « serre » les dents ou remet la conversation sur les rails, surpris que Maigret digresse. Ce jeu du chat et de la souris occupe la dernière partie de l'épisode et est un véritable régal.
Bruno Cremer : L'incarnation d'un Maigret
Bruno Cremer (1929-2010) était un comédien de théâtre, issu du Conservatoire supérieur d'art dramatique (où il côtoie ses amis Jean-Paul Belmondo, Jean-Pierre Marielle, Jean Rochefort, Michel Bouquet, Annie Girardot ou Claude Rich). Il triomphe sur les planches sous la direction de Jean Vilar ou d'Anouilh dans les années 1950 avant que le cinéma ne l'absorbe pratiquement totalement.
Époustouflant dans La 317e section qui le fait connaître du grand public, avant de fréquemment tourner sous la direction d'auteurs engagés (Blier, Schoendorffer, Costa-Gavras, mais également Visconti, Chereau, Boisset, Lelouch, Sautet), il s'impose comme le chef de La Bande à Bonnot en 1969 aux côtés de Jacques Brel, en tueur psychopathe dans L'Alpagueur face à Jean-Paul Belmondo ou l'amant interdit de Vanessa Paradis dans Noce blanche. Bruno Cremer aura tout joué ou presque dans sa carrière, du légionnaire viril au meurtrier implacable, du flic pourri au prisonnier homosexuel d'un camp nazi. Il tourne encore de beaux films vers la fin de sa vie pour Ozon (Sous le sable) ou Giovanni (Mon père, il m'a sauvé la vie).
Interpréter Maigret est sans conteste le clou de sa carrière populaire, le rôle qui l'a fait reconnaître dans le monde entier, rôle qu'il a aimé, détesté, rejeté, reprit, rôle dont il ne pouvait se passer et qui était pourtant à mille lieues de lui. En 2005, atteint d'un grave cancer de la gorge, dû à un excès de cigare, il ne peut assurer la postproduction de Maigret et l'étoile du nord et décide de mettre un terme à sa carrière.
Autres figures clés de la série
- José Pinheiro : Réalisateur d'origine portugaise, il a réalisé quelques films dans les années 80 et se consacre principalement à la télévision (Navarro).
- Jean-Louis Foulquier : (1945-2010) Né et mort à La Rochelle, Foulquier débute dans les années 60 comme animateur radio pour France Inter, produisant plusieurs émissions jusqu'à son renvoi de la chaîne en 2008. Acteur occasionnel (on l'a vu au cinéma plusieurs fois sous la direction de Pinheiro, ou à la télévision dans Dolmen et Xanadu), il se passionnait surtout pour la musique et était découvreur de talent.
- Jacqueline Danno : Actrice bretonne (elle y tient !), née en 1931 est une tragédienne et chanteuse. Principalement connue au théâtre, où elle brûle les planches dans de nombreux rôles forts (Les noces de sang, Lucrèce Borgia, Crime et châtiments, Ben Hur), elle est déjà apparue dans l'univers du célèbre Jean Richard, en 1985, dans Le revolver de Maigret.
Le piège : Un exemple contemporain d'intrigue policière
Bien que ne faisant pas partie de la série Maigret, l'intrigue de Le piège (Alice Nevers) illustre comment les thèmes du piège et de la manipulation continuent d'être explorés dans les séries policières contemporaines. Dans cette histoire, Alice et Marquand utilisent un stratagème dangereux pour piéger un tueur en série, soulignant les risques et les complexités de l'infiltration et de la confrontation avec le mal.
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