Le duel, autrefois une pratique courante pour régler les différends, a progressivement disparu des mœurs françaises. Bien que les duels à l'épée et au pistolet soient souvent associés à des époques révolues, le dernier duel de la vie parlementaire française a eu lieu il y a moins de soixante ans, en 1967. Cet événement anachronique, impliquant deux figures politiques marquantes, Gaston Defferre et René Ribière, offre un aperçu fascinant d'une époque où l'honneur et la réputation étaient encore défendus par les armes.
L'Étincelle : Une Insulte à l'Assemblée Nationale
Le 20 avril 1967, une altercation éclate au sein du Palais-Bourbon. Alors que les débats font rage, Gaston Defferre, député-maire de Marseille, lance un cinglant « Taisez-vous, abruti ! » à René Ribière, député gaulliste de Seine-et-Oise. Bien que cette interruption ne soit pas consignée dans le compte rendu officiel de la séance, elle atteint sa cible. René Ribière, se sentant insulté, rejoint Gaston Defferre dans la salle des Quatre-Colonnes, où il exige des explications. L'échange qui suit est bref et sans appel :
« Vous m'avez traité d'abruti. Pouvez- vous me dire pourquoi ?- Parce que je le pense.- Je vous en demande réparation par les armes. »
En une époque marquée par des avancées technologiques majeures, telles que le lancement du sous-marin atomique Le Redoutable et la construction de la base spatiale de Kourou, cette demande de duel semble tout droit sortie d'une autre époque. Pourtant, elle ravive le souvenir des duels parlementaires de la IIIe République.
Les Protagonistes : Honneur et Ambition
René Ribière, ancien préfet et député de Seine-et-Oise depuis 1958, voit dans ce duel l'occasion d'accéder à la notoriété. Petit-fils de Marcel Ribière, député radical de l'Yonne qui s'était battu en duel en 1910, il souhaite se montrer digne de son héritage familial. Gaston Defferre, quant à lui, président de groupe, ne désire ni se battre ni accorder de la publicité à un ambitieux. Cependant, il ne peut se permettre de refuser le défi sans ternir sa réputation.
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Dans un contexte politique tendu, où les gaullistes et leurs alliés ont conservé la majorité à l'Assemblée nationale par une marge étroite, ce duel offre une diversion bienvenue. Comme le souligne Defferre après le combat : « Si j'avais su, je l'aurais touché autre part… ».
Préparatifs et Déroulement du Duel
Après une tentative de médiation infructueuse de la part du président de l'Assemblée nationale, Jacques Chaban-Delmas, René Ribière prend une leçon d'escrime à la salle d'armes du Palais-Bourbon. Le lendemain, les deux adversaires et leurs témoins se retrouvent dans le parc d'une villa de Neuilly, déjouant la surveillance policière. Gaston Defferre rejette les épées apportées par Ribière, les jugeant trop émoussées, et propose ses propres épées, qu'il qualifie de « vraies épées ».
Vêtus de chemises blanches, col ouvert et manches retroussées, les deux hommes croisent le fer. Ribière est rapidement égratigné au bras, mais demande à poursuivre le combat. Defferre l'entaille plus sérieusement, et Jean de Lipkowski met fin à l'affrontement, qui n'aura duré que quelques minutes. René Ribière ne pourra pas arriver glorieux à son mariage, prévu le lendemain.
Conséquences et Postérité
Ce duel, sévèrement commenté, marque la fin des duels dans la vie parlementaire française. Lors de la reprise des débats à l'Assemblée nationale, le Premier ministre, Georges Pompidou, utilise une métaphore pour commenter l'événement : « Mais ne croyez surtout pas, Messieurs, que nous allons attendre passivement l'estocade. […] Nous foncerons et nous tâcherons de vous montrer que l'arme que vous avez brillamment agitée n'est en réalité qu'un sabre de bois. »
Bien que le duel Defferre-Ribière soit le dernier duel parlementaire en France, il n'est pas le dernier duel à l'épée. En 1958, le danseur Serge Lifar et le marquis de Cuevas s'étaient également affrontés à l'épée pour un différend artistique.
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Le Duel à Travers l'Histoire : Quelques Exemples Notables
Le duel Defferre-Ribière, bien qu'anachronique, s'inscrit dans une longue tradition de duels en France. Parmi les plus célèbres, on peut citer :
Jean de Carrouges contre Jacques Le Gris (1386) : Ce duel judiciaire, le dernier autorisé par le Parlement de Paris, a été rendu célèbre par le film « Le Dernier Duel » de Ridley Scott. Il oppose un chevalier à un écuyer accusé de viol.
Le seigneur de La Châtaigneraie contre le baron de Jarnac (1547) : Ce duel, qui se déroule sous le règne de Henri II, est resté célèbre pour le « coup de Jarnac », une attaque inattendue au mollet qui a permis au baron de remporter la victoire.
Mademoiselle de Maupin contre Louis-Joseph d'Albert de Luynes (vers 1690) : Ce duel, qui oppose une actrice et cantatrice à un fils de duc, est devenu légendaire. Mademoiselle de Maupin aurait transpercé l'épaule de son adversaire avant de le prendre pour amant.
François Fournier-Sarlovèze contre Pierre Dupont de l'Etang (1794-1813) : Ce duel, qui a duré près de vingt ans, est un exemple de persévérance et d'absurdité. Les deux hommes se sont affrontés à de nombreuses reprises avant de finalement devenir amis.
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Les Règles du Duel : Un Code d'Honneur Codifié
Les duels, qu'ils soient à l'épée ou au pistolet, étaient régis par un code d'honneur strict. Pour qu'un duel ait lieu, il fallait un motif valable et une organisation préalablement définie par écrit. L'"offensé" demandait réparation à l'"agresseur", et des témoins assistaient aux provocations et pouvaient plaider en faveur de l'un ou de l'autre.
Dans le cas d'un duel au pistolet, les adversaires étaient séparés d'une trentaine de pas. Les armes étaient scellées dans une boîte pour éviter toute tricherie, et l'arbitre était chargé de les charger devant les combattants et les témoins. Les duellistes devaient attendre le signal du directeur du combat pour tirer, et pouvaient s'avancer après chaque coup.
Il était interdit de tirer avant le signal de l'arbitre, d'utiliser des armes ou des balles non réglementaires, et d'intervenir pendant le duel. L'agresseur ne pouvait annuler le combat qu'en présentant des excuses acceptées par l'offensé.
L'Interdiction des Duels : Une Lente Évolution
Bien que les duels aient été interdits dès 1626 par le cardinal de Richelieu, la pratique a persisté pendant des siècles. Plus de 200 hommes ont péri dans des duels à mort entre 1826 et 1834. Au XIXe siècle, les duellistes étaient souvent poursuivis par la justice, mais étaient presque automatiquement acquittés.
Progressivement, la pratique du duel est tombée en désuétude, jusqu'à sa disparition presque totale après la Seconde Guerre mondiale. Aujourd'hui, bien qu'aucun texte n'interdise explicitement les duels, les participants s'exposeraient à des poursuites judiciaires.
Les Duels dans la Presse : Une Affaire d'Honneur et de Publicité
Au début du XXe siècle, les journalistes étaient souvent impliqués dans des duels, utilisant les colonnes des journaux pour régler leurs comptes avec des confrères ou des hommes politiques. Les immeubles des journaux comportaient souvent une salle d'armes, et les duels étaient considérés comme une opération publicitaire et une expression d'appartenance à une aristocratie de l'écriture.
Anecdotes et Curiosités
L'histoire des duels est riche en anecdotes et en curiosités. On peut citer :
L'astronome Tycho Brahé, qui a perdu son nez lors d'un duel en 1566 et l'a remplacé par un nez d'or.
Le chevalier d'Éon, qui, habillé en femme, a affronté le chevalier de Saint-Georges en 1787 et a remporté la victoire.
Le mathématicien Évariste Galois, qui est mort à l'âge de 20 ans après avoir provoqué un duel pour l'honneur d'une femme.
Georges d'Anthès et Alexandre Pouchkine : Un Duel Tragique aux Conséquences Nationales
L'histoire de Georges d'Anthès, un officier français, et d'Alexandre Pouchkine, le célèbre poète russe, illustre les conséquences tragiques que pouvaient avoir les duels. En 1837, d'Anthès tua Pouchkine lors d'un duel à Saint-Pétersbourg, pour régler une affaire personnelle.
Ce duel, qui a coûté la vie à l'un des plus grands écrivains russes, a eu des répercussions considérables sur la société russe. D'Anthès, considéré comme un assassin par de nombreux Russes, a été contraint de quitter le pays et de se réfugier dans son village natal de Soultz, en Alsace.
Malgré cette tragédie, d'Anthès a connu une carrière politique réussie en France, devenant maire de sa commune, conseiller général, député et sénateur. Il est mort en 1895 et a été inhumé à Soultz.
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