L'Art de la Gravure sur Fusil : Techniques et Histoire Stéphanoise

L'histoire de la gravure sur fusil est intimement liée à celle de Saint-Étienne, ville qui a vu naître et prospérer de nombreux talents dans cet art délicat. Cet article ne prétend pas retracer l'historique exhaustif des techniques de gravure sur armes, mais plutôt de mettre en lumière les graveurs stéphanois les plus illustres, afin de rendre hommage à leur savoir-faire exceptionnel et de perpétuer leur mémoire.

Saint-Étienne, Berceau de la Gravure sur Armes

Dès le XVIIIe siècle, Saint-Étienne s'est affirmée comme un centre majeur de production d'armes, favorisant l'émergence d'une communauté d'artisans spécialisés dans l'ornementation des fusils. La gravure et la ciselure, techniques décoratives raffinées, permettaient de transformer ces objets utilitaires en véritables œuvres d'art.

En 1766, Jacques Olanier, maître graveur visionnaire, ouvrit son atelier rue du Chambon. Son initiative marqua un tournant décisif, car il accueillit de jeunes apprentis désireux d'apprendre le dessin et les techniques de la gravure. Olanier, en mariant l'art et l'enseignement, est considéré comme l'inventeur de l'Ecole des Beaux Arts. Quatre rues et avenues stéphanoises portent le nom de certains de ses élèves, tous graveurs de grande renommée : André Galle, Cizeron, Dumarest et Augustin Dupré.

L'ancienne Ecole Régionale des Arts Industriels, fondée en 1884, joua également un rôle essentiel dans la formation des graveurs. L'établissement forma longtemps des étudiants dans des domaines en relation avec les industries traditionnelles stéphanoises : le tissage, la mécanique, la géométrie, mais aussi, bien sûr, la gravure et la ciselure sur armes.

En même temps qu'une phalange de maîtres armuriers, tels que les Dufour, les Cessier, les Jalabert-Lamotte… inventaient et perfectionnaient des armes remarquables par leur technique et l'élégance de leurs lignes, une pléiade d'artisans domptaient le métal froid de ces objets virils et les transformaient en oeuvres d'art raffinées.

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Techniques de Gravure et de Ciselure

Il est important de distinguer la gravure de la ciselure. La gravure est un procédé de décoration par enlèvement de matière. Plusieurs techniques décoratives permettent au graveur de réaliser des motifs en taillant le métal avec différents outils : burin, onglette, échoppe… En creusant des traits plus ou moins profonds, il élabore un motif décoratif et des effets de surface. La gravure se distingue de la ciselure par l'enlèvement de matière. Avec la ciselure, le métal est « simplement » relevé et frappé pour donner du relief à la surface.

Les techniques de gravure sur armes de chasse incluent la taille douce, le fond creux, la ciselure et l’incrustation. La taille douce produit des traits fins et subtils, tandis que le fond creux permet de faire ressortir le motif en relief. La ciselure et l’incrustation, souvent en métaux précieux comme l’or ou l’argent, ajoutent une dimension de luxe et de sophistication aux armes.

  1. La taille-douce: C’est une gravure peu profonde qui consiste à entailler superficiellement la surface pour créer des dessins et des effets d’ombre et de perspective.
  2. Le bulino: C’est une technique de gravure pointilliste, inventée en Italie dans la seconde moitié du XXe siècle.

Ces techniques peuvent être utilisées seules ou combinées pour créer des styles uniques, comme le mélange des styles anglais traditionnel et américain contemporain.

Dynasties de Graveurs Stéphanois : Un Héritage Familial

De ce milieu des artisans stéphanois qui gravaient les platines et ciselaient les bascules des fusils, vont sortir de l'anonymat des artistes de renommée internationale, de véritables dynasties de graveurs. Pas uniquement sur armes d'ailleurs puisque Saint-Etienne, à partir de la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle (période faste de la gravure), a donné naissance à de grands médailleurs.

Si on est graveur par vocation, on l'est aussi souvent par atavisme et nombre d'artistes stéphanois se sont honorés d'un titre de gloire cher aux coeurs bien nés : « Elève de son père ». C'est pourquoi on retrouve des patronymes semblables, même si parfois les descendants ont oeuvré dans d'autres domaines.

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Jacques Olanier (17?? - 1798)

Jacques Olanier s'éteignit dans sa bonne ville de Saint-Etienne en 1798. Nous avons déjà écrit ce que lui devait notre cité. Elève de son père, « on aurait trouvé avec peine son pareil dans tout le Royaume » ainsi que le disait Alléon Dullac.

André Galle (1761-1844)

André Galle (Saint-Etienne, 1761- Paris, 1844) grava des cachets et des boutons de livrée à Lyon où sa famille avait émigré.

Georges Cizeron (1751-1820)

Georges Cizeron (Saint-Etienne, 1751- Saint-Etienne, 1820) fut un des élèves préférés d'Olanier. Fils d'un arquebusier, il fut graveur, ciseleur et sculpteur. Il rejoignit à Paris ses condisciples.

Rambert Dumarest (1750-1806)

Rambert Dumarest (Saint-Etienne, 1750 - Paris, 1806) cisela des bijoux à Paris avant de rejoindre l'Angleterre et la Manufacture Soho-Bermingham de M. Bulton. Pris de nostalgie, il revint moins de deux ans après et fut fait membre de l'Institut en 1803.

André Colomb (1786-1838)

André Colomb (Saint-Etienne, 1786 - Saint-Etienne, 1838) était damasquineur.

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Louis Jaley (1696-1793)

Louis (?) Jaley fut le premier du nom. Né et mort à Saint-Etienne (1696-1793), ce graveur armoriste décora le fameux fusil à trois coups fabriqué par son compatriote Jean Bouillet et qui fut offert par Louis XV au dey d'Alger. Il grava et incrusta d'or les canons du fusil marqués aux armes d'Alger, de Suède et de France.

Louis Jaley (1766-1838)

Son petit-fils, Louis Jaley, naquit en 1766 à Saint-Etienne. Appelé par son compatriote Augustin Dupré, il travailla à la Manufacture de Versailles. Ses médailles au style sobre et délicat glorifiaient Napoléon et sa cour. Il s'éteignit en 1838.

Jean-Louis Nicolas Jaley (1802-1866)

Son fils Jean-Louis Nicolas Jaley (Paris, 1802 - Paris, 1866) devint sculpteur.

La Famille Montagny (XVIIIe-XIXe siècles)

Les Montagny tinrent l'étau et le burin pendant près de deux siècles !

Clément Montagny (1756-1810)

Mentionnons Clément (Saint-Etienne, 1756 - Saint-Etienne, 1810) à propos duquel l'historien Alléon Dullac a écrit qu'il fut « le meilleur damasquineur de l'époque », le damasquinage étant une technique originaire d'Orient (Syrie) qui consiste à incruster de petits filets d'or ou d'argent dans un objet de métal.

Philibert Montagny

Philibert Montagny, quant à lui, créa « dans une débauche incroyable d'incrustations précieuses des armes décorées d'un art fastueux » à destination des pachas ottomans.

Fleury Montagny (né en 1760)

Fleury Montagny (né à Saint-Etienne en 1760) travailla à la Manufacture de Versailles, faisant partie de « l'équipe Dupré », une élite ouvrière qui regroupait les exilés stéphanois : Dumarest, Galle, Jaley… Dans cette Manufacture étaient fabriquées les armes (épées, pistolets…) offertes en cadeaux diplomatiques ou en récompenses militaires avant que la Légion d'Honneur ne soit instituée. Il y décora notamment une paire de pistolets qu'il eut l'honneur d'offrir lui-même à Napoléon Ier.

Etienne Montagny (1816-1895)

Un autre encore, Etienne (Saint-Etienne, 1816 - Paris, 1895) fut l'élève de Rude (« La Marseillaise » de l'Arc de Triomphe) et de David d'Angers. Saint-Etienne lui doit les statues monumentales de son Hôtel de Ville (voir article « Statues stéphanoises »).

Augustin Dupré (1748-1833)

Augustin Dupré, le plus réputé des élèves de Olanier, est né en 1748 à Saint-Etienne. Lui qui monta à Paris à pieds, a produit une oeuvre considérable, surtout des pièces et des médailles. Ses premières médailles furent présentées en 1776 au Salon du Colisée. Les Etats-Unis lui doivent « Libertas Americas » (1783), commandée par Franklin. Ayant fait l'effigie de Louis XVI, le roi le plaça aux côtés du grand Benjamin Duvivier, directeur général de la Monnaie des Médailles. Historiographe de la Révolution, il créa le nouveau sceau de la Municipalité parisienne où le bonnet phrygien remplaçait la couronne. En 1791, il remporta le premier prix du concours ouvert pour le choix d'un nouveau type de monnaie. L'Assemblée Nationale le nomma alors graveur général des Monnaies. Il créa le sou populaire en 1793 puis le célèbre écu de cinq francs (en 1795) représentant le Peuple fort sous les traits d'Hercule, présidant à l'union de la Liberté et de l'Egalité. Il créa également : « Acceptation de la Constitution » (1791) et « Régénération de la France » (1793) ou encore « Délivrance de l'Egypte » en 1801. Il fut fait Chevalier de la Légion d'honneur à l'âge de 82 ans grâce à Horace Vernet qui intercéda en sa faveur. En 1833, il devint membre de l'Institut. Il décéda la même année à Armentières, dans le Nord. Le Musée Carnavalet conserve de lui deux belles épées, ciselées pour l'ambassadeur d'Espagne.

Jean-Baptiste Dupré (1827-1912)

Un de ses neveux, Jean-Baptiste Dupré (1827 - 1912), remit à l'honneur les incrustations sur bois.

Georges Dupré (1869-1909)

Georges Dupré, fils de Jean-Baptiste (Saint-Etienne, 1869 - Paris, 1909), fut graveur à Saint-Etienne, formé à l'Ecole des Arts Industriels avant de devenir un des plus grands médailleurs français. A son sujet, Joanny Durand écrivit une anecdote significative. L'histoire se passa à Paris où le jeune apprenti travaillait depuis 1883 chez Marioton en qualité de ciseleur d'art. Reçu à l'Ecole Nationale des Beaux-Arts en 1892, il devait, comme le voulait la coutume, montrer son savoir-faire la première journée et subir les sarcasmes du maître d'atelier et des anciens de l'école. Dupré présenta une réduction en acier, inachevée, de l'un des « chevaux de Marly » qui montent la garde à l'entrée des Champs-Elysées. Le professeur qui n'était autre qu'Oscar Raty, l'auteur de la « Semeuse », resta bouche bée devant l'objet. Aucun membre de l'école n'aurait été capable de faire mieux et Raty déclara : « Voilà qui classe un maître. Il n'est pas à faire ; il est formé. Son apogée fut en l'an 1896, où il remporta triomphalement le Grand Prix de Rome avec « Oreste implorant Minerve », ce qui lui valut un séjour de trois années à la Villa Médicis. Les envois de première année restent parmi les plus remarquables de ses oeuvres et firent l'admiration de la critique de l'époque : « Salut au Soleil » et « La Méditation » lui firent octroyer une médaille au Salon de 1899. Ses derniers envois de Rome furent justement récompensés au Salon de 1900, et son nom était alors consacré parmi les artistes célèbres de l'époque. Artiste épris d'art, il était très lié avec le chantre provençal, Frédéric Mistral, dont il fit plusieurs plaquettes. Sachant magistralement matérialiser le chant du poète : mariage de la substance vile, animée par la main d'un graveur de génie, et de la plus pure des poésies, celle qui vibre, il magnifia avec enthousiasme les oeuvres du grand félibre. Georges Dupré fut également un peintre talentueux. Etant à Rome, il y fit le portrait de plusieurs de ses condisciples.

Joannès Faure (1847-1913)

Joannès Faure (Saint-Etienne, 1847 - Saint-Etienne, 1913) cisela un fusil destiné au duc d'Orléans que Javelle, un autre Stéphanois, ennoblit encore par des incrustations. L'arme fut présentée aux grands armuriers parisiens puis une délégation l'emmena à Londres où les artistes reçurent en remerciement une photo dédicacée du comte de Paris ! J-B Galley écrivit à son propos « qu'il ne put retirer les salaires honorés qui lui auraient été dû et auxquels sa modestie n'osait prétendre.

Antoine Javelle (1828-1892)

Antoine Javelle (Saint-Etienne, 1828 - Saint-Etienne, 1892) fut un virtuose de l'incrustation et tenta le premier de ciseler l'incrustation en relief. Il réalisa notamment une oeuvre d'art étrange et perdue : la médaille en or, sertie de diamants, qui remplaça le bouton de ceinture de Digonnet, le bon Dieu des Beguins qui défraya la chronique à Saint-Etienne et Saint-Jean-Bonnefonds.

Jean-Claude Tissot (1811-1889)

Jean-Claude Tissot (Saint-Etienne, 1811 - Saint-Etienne, 1889) fut l'élève de son père et le grand ami de Louis Merley. Parti à Paris, il se lança dans l'orfèvrerie au sein de la maison Boucheron. Il refusa la Légion d'honneur et fit le coup de feu dans la rue lors du coup d'Etat de Napoléon III. Revenu à Saint-Etienne, nous lui devons de nombreuses scènes animalières : « les Daims », « Chasse à l'ours »…

Louis Merley (1815-1883)

Louis Merley (1815 - 1883), né à Saint-Etienne, mort à Paris, fut l'élève de son frère Pierre. Grand Prix de Rome en 1843, il fut aussi le lauréat du grand prix de 10 000 francs attribué au meilleur coin de la nouvelle pièce de 20 francs. « Le pavillon de Marsan, aux Tuileries" lui doit un grand fronton sculpté (« La Chasse ») mais celui qui surmontait le Palais de justice de Saint-Etienne (« La Justice entre la Vérité et la Force ») a été démoli en 1935.

Antoine Lavialle (1863-1901)

Antoine Lavialle (Saint-Etienne, 1863 - Saint-Etienne, 1901) fut un des meilleurs graveurs de son temps. Monté à Paris, comme tant d'autres pour mieux y gagner sa vie, il grava des armes, des armoiries et des bijoux.

Jean-Marie Doron (1881-1945)

Jean-Marie Doron (1881-1945) reçut moult récompenses et prix.

Joannès Jourjon (1873-1928)

Joannès Jourjon (1873-1928) était un spécialiste de l'incrustation et de la damasquine.

Le Titre de Meilleur Ouvrier de France (MOF)

Dans le domaine de l'ornementation sur armes, nombreux furent les Ligériens à avoir reçu le titre de MOF : Jean-Marie Doron en 1927, puis, en 1933, Antony Bourgier, Pierre Gadoud cette même année, Roger Picot en 1936 (dans la classe Armurerie, catégorie Graveur-Ciseleur). Détail d'un fusil décoré par Léon Gadoud en 1949. Il a obtenu pour ce fusil (600 heures de travail)le titre de M.O.F. En 1965, Félix Faure fut distingué dans cette même catégorie. D'autres encore la reçurent dans la catégorie Graveur-Décorateur en Armurerie, le plus récent étant Pierre Chapuis en 1997. Au total, dans toute la classe Armurerie (comprenant aussi les catégories Ajusteur, Monteur), ce sont 25 Ligériens qui furent honorés !

La Gravure sur Armes Aujourd'hui

Bien que la gravure sur armes soit un art ancestral, elle continue d'évoluer et de se réinventer. De nos jours, des graveurs talentueux perpétuent la tradition tout en explorant de nouvelles techniques et de nouveaux motifs. L'utilisation de l'outil informatique et des logiciels de dessin assisté par ordinateur (DAO) permet de réaliser des gravures d'une précision inégalée.

Alain Lovenberg

Alain Lovenberg: Je ne peux pas dire que je propose un type de gravure particulier, je pratique les techniques usuelles du métier telles que les sujets animaliers (ou autres), l’ornementation dite en « fonds creux », la ciselure, l’incrustation appelée parfois damasquinure. J’ai, comme tout graveur, un style personnel mais malgré tout liégeois, semble-t-il. Pendant longtemps je n’ai gravé que pour les armuriers de Liège mais les demandes de clients internationaux se font de plus en plus fréquentes.

Véronique Brunon

Dans cette vidéo elle montre comme elle grave une bascule de fusil en utilisant les techniques stéphanoises : l’étau est monté sur une sorte de tour de potier et ce sont les pieds qui font tourner le plateau. Techniques liégoises donc pour notre graveuse .J’aime beaucoup son site. Ses dessins promettent des gravures de plus en plus fabuleuses. Elle aussi a fait le classique parcours par Leon Mignon à LiègeMasi elle a aussi appris l’hitoire de l’art .

Lieux de Découverte de la Gravure Stéphanoise

Pour admirer le travail de ces hommes et femmes d'exception, une visite au Musée d'art et d'industrie de Saint-Étienne s'impose. Vous y verrez certaines pièces qui font la gloire de ce musée, dans son domaine un des premiers d'Europe : oeuvres de Tissot, Lavialle… Une autre visite, cette fois au Conservatoire des Meilleurs Ouvriers de France, vous apprendra que ce savoir-faire absolument remarquable perdure encore.

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