La Position du Tireur Couché : Une Adaptation Noir par Tardi d'un Roman Glacial de Manchette

Lorsque Martin Terrier, alias Christian, annonce à son patron sa décision de partir, personne ne se doute du bain de sang qui va suivre et dont peu sortiront indemnes. Martin, ou plutôt Christian, est un tueur à gages redoutable et expérimenté, et son employeur ne souhaite naturellement pas le voir partir. Cependant, Martin commet une erreur : il retourne à ses premiers amours, notamment Alice, un amour de jeunesse qu'il avait juré de retrouver dix ans après l'avoir quittée.

La Position du Tireur Couché est un récit violent et une adaptation dessinée du roman de Jean-Patrick Manchette. Le noir et blanc de Tardi se mêle à la perfection au noir de Manchette. Comme à son habitude, Tardi sait croquer et capturer les ambiances, qu'il s'agisse des grandes villes, notamment Paris, des villes de province ou des campagnes inquiétantes où l'on attend désespérément le top départ de missions dangereuses. Le récit, enlevé, rythmé et bavard, manque peut-être d'un peu de chaleur, mais Manchette lui-même aspirait à un roman froid et technique. Nul doute que Tardi a respecté la volonté de l'auteur initial. La maîtrise du récit et du dessin est remarquable à tous points de vue, et il est impossible de lire La Position du Tireur Couché sans penser aux films noirs français des années 1960 et 1970, aux œuvres de Jean-Pierre Melville, de Georges Lautner ou d'Alain Corneau.

Genèse d'une Collaboration Diabolique

Après une première collaboration avec Jean-Patrick Manchette sur Griffu en 1978 et une adaptation du Petit Bleu de la côte Ouest en 2005, Jacques Tardi adapte un autre roman de cet auteur disparu en 1995. L'alchimie entre ces deux créateurs est diabolique. Le dessin de l'un s'accommode parfaitement de l'écriture de l'autre. Le souci du détail, le noir pesant immédiatement sur les épaules du lecteur de la BD ou du roman, et ce rythme faussement nonchalant menant, on le devine, vers le drame.

Dans une lettre adressée à son ami Pierre Signac datant de 1977 et reprise au début de l'album, Manchette écrivait à propos de son roman : « [ ] une histoire de tueur absolument sans intérêt intrinsèque, uniquement un exercice technique de mon point de vue. » La Position du tireur couché relève donc de la mécanique de précision. Tout s'enchaîne pour aboutir à cette fin où le « héros » est plus pitoyable qu'il ne l'a jamais été. Pour Tardi, la difficulté était de ne pas dérégler cette horlogerie en respectant au maximum le texte original. Et le défi est relevé avec brio.

Un Scénario Classique Maîtrisé

La Position du Tireur Couché raconte l'histoire de Martin Terrier, alias monsieur Christian, un tueur à gages froid et méthodique, qui décide de raccrocher les gants afin de profiter du pactole qu'il a accumulé, en compagnie de cette promise qui est censée l'attendre au pays. Cette retraite anticipée n'est cependant pas vraiment cautionnée par ses employeurs, et les retrouvailles avec Alice sont moins romantiques qu'escompté.

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Le scénario de ce tueur qui veut quitter l'organisation est certes classique, mais parfaitement maîtrisé par un expert en la matière. L'histoire est rythmée par une voix-off extrêmement bavarde, qui s'attache aux moindres détails, mais n'entrave jamais la fluidité de la lecture. Cette narration précise, quasi chirurgicale, permet de comprendre l'état d'esprit et les motivations de cet assassin, tout en gardant une certaine distance avec le personnage.

L'Esthétique Noir et Blanc de Tardi

Le dessin noir et blanc et le style si particulier de Tardi viennent encore renforcer cette atmosphère de polar à l'ancienne. Un très bon polar de Jean-Patrick Manchette adapté par un très grand de la bande dessinée, Jacques Tardi, une histoire de tueur à gages revenu de tout, un dessin noir et blanc au cadrage cinématographique, tous les ingrédients d'une grande réussite sont là.

Pour le dessin, pas de surprise, Tardi fait du Tardi. Un noir et blanc maîtrisé, des trognes qu'on reconnaît au premier coup d'oeil, quelques balades dans les rues de Paris ou à la cambrousse pour les décors. Les scènes ultra-violentes sont retranscrites avec froideur. Pas de théâtralisation, c'est net et précis : les os craquent, le sang coule, les cadavres s'accumulent, le trait est parfait pour retranscrire le désespoir qui traverse l'oeuvre de Manchette.

Tout le monde s'accorde à dire que Jacques Tardi est l'homme de la situation, et que son graphisme est de loin le plus approprié pour ce type d'ambiance. Des lignes rondes, épurées, claires et détaillées. Le dessin « vieille école » d'après Badelel. On va droit au but, sans fioritures, comme pour mieux accompagner ce récit où les moindres détails ancrent dans la boue du réel, où la violence presque ordinaire rappelle combien la vie est dure.

Martin Terrier : Un Anti-Héros Pitoyable

Martin Terrier est un con. Tout au long de cette histoire, plusieurs personnages ne se gêneront d'ailleurs pas pour le lui signifier, au point qu'il ne tardera pas à en être convaincu. Âgé de vingt ans, il quitte son trou perdu en jurant à Alice, sa bien-aimée, de revenir la chercher dix ans plus tard. En retour, celle-ci, jeune et innocente (?), lui promet de l'attendre.

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Dix années de boulot de mercenaire et de tueur à gages plus tard, revoilou le Terrier, nez au vent et ne doutant de rien, plein d'espoir que son Alice va l'accueillir à bras ouverts et que son patron, Monsieur Cox, va laisser ainsi filer son porte-flingue préféré, à qui il destinait justement une mission de prime importance. Terrier tombe de haut : Alice est maquée avec un nouveau riche et porte sur le monde un regard pour le moins réaliste si pas désabusé, la soeur d'une de ses anciennes victimes veut lui faire la peau et Monsieur Cox lance des tueurs armés jusqu'aux dents à ses trousses. Son plan de carrière et la vie qu'il avait rêvée ont décidément du plomb dans l'aile.

Fidélité à l'Œuvre Originale et Contexte Socio-Politique

Dans une récente interview à La Libre, Tardi avouait avoir voulu rester le plus fidèle possible au texte du roman de Manchette. Ce respect de l'oeuvre contribue à la réussite de cette adaptation. Au coeur de l'intrigue, la France des années '70, l'époque-phare des romans de Manchette, celle des Citroën DS, des Peugeot 504, des attentats politiques et celle, surtout, d'un Paris encore à taille humaine, tel que Tardi aime à le dessiner.

Mais au coeur de cette Position du tireur couché, il y a également la violence, omniprésente, et que Tardi présente avec le même réalisme qui prévalait dans ses récits de la Première Guerre mondiale. Treize morts non-accidentelles et non-naturelles, sans compter celles d'un chat et d'un corbeau, toutes présentées dans leur laideur la plus crue. Un crâne éclate sous les balles, un torse est transpercé à coups de fourche et un homme explose sur une mine. Les plus endurcis des tueurs sont perclus de trouille et le sang coule à flots.

Cette violence, comme innée chez la plupart des personnages ici présents, s'installe en tous cas comme partie prenante de leur psychologie et de leur manière de fonctionner. Elle semble être pour eux la seule manière d'arriver à leur objectif pourave : le fric. Manchette devait sentir que l'ambiance générale commençait à tourner à l'aigre, que les motivations commençaient à puer le dollar et que la cote de la vie humaine tendait à accuser une sérieuse baisse sur les marchés.

Un Roman Noir Dense et Lugubre

En 96 pages en N&B, le libertaire Tardi adapte le gaucho Manchette et nous raconte l'histoire d'un tueur qui a décidé de décrocher et que ses employeurs refusent de lâcher (un grand classique du genre). Bénéficiant d'une ambiance générale magnifiquement lugubre, cette troisième adaptation en date de JPM par JT est un vrai roman noir aussi dense que l'asphalte sur laquelle roule vers son triste destin ce tueur pas du tout fou, mais qui est plus proche de la marionnette que du héros qui tire les ficelles : en prenant une certaine décision, il a mis le feu aux poudres et plus rien ne peut arrêter la machinerie sanglante qui s'est mise en marche. Déceptions et désillusions pavent le chemin de ce solitaire brisé jusqu'à l'issue sinon fatale, du moins tragique de ce récit sombre et fort qui mérite d'être lu par une froide nuit d'hiver !

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Adaptation Cinématographique

Le thriller très hollywoodien Gunman est l'adaptation du polar de Jean-Patrick Manchette, La position du tireur couché, paru dans la "Série noire" de Gallimard en 1981. Réalisé par Pierre Morel, habitué des films d'action produits par Luc Besson, le film met en scène Sean Penn, dans le rôle principal, et Javier Bardem. Le film a pris des libertés avec le livre qui se déroulait dans les années 1980. Le héros est un ancien tueur à gages qui a tourné la page en travaillant pour une association humanitaire en Afrique. Son passé le rattrape.

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