Montauban, été 1944. Le chirurgien Julien Dandieu, interprété par Philippe Noiret, tente de maintenir son travail malgré la pression de la Milice, cherchant avant tout à protéger sa femme Clara, jouée par Romy Schneider, et leur fille Florence. Dans l'espoir de les mettre à l'abri jusqu'à la fin de la guerre, il les envoie se réfugier dans le château familial de la Barberie. Ce cadre idyllique se transformera rapidement en un théâtre d'horreur, déclenchant une spirale de vengeance.
Questionnements autour d'une œuvre controversée
Dans le cadre d’une analyse critique d’une œuvre cinématographique, il est essentiel de poser certaines questions fondamentales : Que raconte le film ? Dans quel contexte de narration ou de production s'inscrit-il ? Quelle approche thématique ou stylistique est privilégiée ? Parfois, ces interrogations convergent pour mettre en lumière un chef-d'œuvre. Mais dans le cas du Vieux Fusil, la complexité est de mise. Le film a suscité des réactions passionnées et divergentes, cristallisant les opinions de ses commentateurs, qu'ils soient pour ou contre.
Un film aux multiples facettes
Le Vieux Fusil, qu'est-ce, finalement ? Est-ce un revenge movie, voire un rape-and-revenge movie ? Un film de guerre ? Un document historique commentant des faits réels avec le regard de son époque ? Un mélodrame en temps de guerre ? Ou simplement un film de Robert Enrico ? La réponse est probablement : un peu tout cela à la fois.
À sa sortie, Les Cahiers du Cinéma ont qualifié le film d'"abject", un jugement repris des années plus tard par Libération, qui évoquait ses "indécences obscènes". Cette lecture réductrice le cantonnait à une simple chasse à l'homme où un "gentil" se fait justice lui-même en tuant des "méchants", l'associant aux films de justiciers américains comme Death Wish.
Il est important de souligner que le fait de traiter un tel sujet n'est pas intrinsèquement interdit, et de grands cinéastes s'y sont confrontés à maintes reprises. L'essentiel réside souvent dans la manière dont l'histoire est racontée. De plus, décrire un processus de "justice" expéditive chez un personnage n'implique pas nécessairement une adhésion morale à la "loi du talion". L'art, et en particulier le cinéma, a pour vocation de donner à voir de telles situations en dehors de la réalité.
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Contexte historique et absence de droit
L'action du Vieux Fusil se déroule dans le sud de la France, durant l'été 1944, après le débarquement américain. Le film s'inspire des exactions commises par la division SS Das Reich lors de sa remontée vers la Normandie, notamment les massacres de Tulle, d'Argenton-sur-Creuse et d'Oradour-sur-Glane en juin 1944.
À cet instant précis, une situation de non-droit s'installe, due à la confusion structurelle et à l'incertitude quant à l'avenir. Qui représente la "justice" en France à ce moment-là ? L'occupant ? La collaboration de Vichy ? La Résistance ? C'est en partie ce sentiment d'impunité qui a dicté le comportement de la division SS, qui s'est livrée à ces massacres parce qu'elle le pouvait, sans personne pour l'en empêcher ou la condamner.
La question de la forme
Si des réserves morales peuvent être émises à l'égard du film, elles devraient davantage porter sur la manière dont il raconte son histoire que sur le sujet lui-même. Philippe Noiret, dans sa Mémoire cavalière, exprime sa déception face au manque de retenue et de subtilité dans le traitement de ce sujet délicat.
Robert Enrico ne cherche pas à adoucir la réalité, que ce soit dans la description des massacres nazis ou dans la séquence de vengeance de Dandieu. Il opte pour des mécanismes de film de genre, avec une représentation explicite de la violence, et de mélodrame, en jouant sur le contraste entre la brutalité des actions et la douceur des souvenirs pour susciter l'émotion.
Des critiques peuvent être formulées quant à certaines caractérisations grossières, notamment celles des personnages allemands, et à des transitions maladroites.
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Un reflet des interrogations françaises
Le film est tourné au milieu des années 70, à une époque où la France commence à questionner son passé d'une manière différente. Des films comme Lacombe Lucien de Louis Malle ont suscité la polémique en remettant en question les comportements individuels durant le conflit. Tous les Français n'étaient pas résistants, tous n'étaient pas des héros, tous n'ont pas eu une attitude morale irréprochable face à l'Occupation.
Dandieu, à travers un prisme différent, incarne cette reconnaissance de l'inexemplarité individuelle. Il n'agit probablement pas comme il le faudrait, mais qui peut prétendre savoir comment se comporter face à l'ignominie ?
Un drame individuel avant tout
Le Vieux Fusil, en adoptant un point de vue strictement individuel, se concentre moins sur des considérations générales sur l'humanité que ce que l'on a voulu lui attribuer. C'est ce qui explique sa forme mélodramatique. Les dédales du château ne sont pas seulement un élément romanesque, ils traduisent l'état mental d'un personnage qui erre dans ses souvenirs et qui ne parvient même plus à se voir.
La séquence clé, celle où Dandieu découvre les corps de sa femme et de sa fille, est une "vision" qui permet de pénétrer dans l'esprit du personnage.
Robert Enrico : metteur en scène d'émotions
Robert Enrico, ancien élève de l'IDHEC et monteur, est conscient du pouvoir des images et des sons. La séquence du lance-flammes, aussi traumatisante soit-elle, est un exemple de l'impact émotionnel que seul le cinéma peut créer. Sans cette séquence, le film n'aurait pas eu la même postérité.
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Le cheminement de Dandieu serait moins "justifiable" sans cette horreur initiale. Même si certains peuvent y voir une forme de manipulation, cette séquence s'inscrit dans la continuité de l'œuvre d'Enrico, qui explore la manière dont un individu ordinaire bascule dans la violence.
Ce qui intéresse Enrico, ce ne sont pas les actes de violence en eux-mêmes, mais les mécanismes qui les déclenchent. Le Vieux Fusil met en lumière la transformation de Dandieu, son emprisonnement dans l'illusion de l'"avant". Il ne redeviendra jamais lui-même, il s'est définitivement égaré dans ces ruines dévastées.
Le choix des acteurs
Le rôle de Dandieu devait initialement être confié à Yves Montand ou Lino Ventura. Le choix de Philippe Noiret, bien qu'il ait émis quelques réserves, apporte une fragilité au personnage qui aurait été différente avec les deux autres acteurs.
Face à lui, Romy Schneider irradie de charme, incarnant un être solaire, habité d'une joie de vivre et d'une tristesse bouleversantes.
Une œuvre marquante et controversée
Le Vieux Fusil, librement inspiré de massacres comme celui d'Oradour-sur-Glane, est un film magnifique, lourd, intense, dérangeant et sinistre. Le réalisateur joue avec l'image, le son, la musique et les contrastes pour créer un effet glaçant. Le bruit du lance-flammes, la musique effroyable, les rires des bourreaux visionnant de vieilles archives familiales, autant d'éléments qui marquent le spectateur.
Le film donne une vision peut-être manichéenne de l'histoire, mais il raconte avec force les massacres commis par les SS. C'est l'un des films marquants du cinéma français des années 70, bien que controversé.
Genèse du film
L'idée du Vieux Fusil revient au scénariste Pascal Jardin, inspiré par le récit d'un ami ayant vu un soldat allemand dormir à côté de la femme qu'il avait violée et tuée. Jardin s'inspire également du massacre d'Oradour-sur-Glane.
Pour incarner le médecin, Yves Montand et Lino Ventura sont pressentis, mais c'est finalement Philippe Noiret qui est choisi, aux côtés de Romy Schneider. Le tournage est marqué par des tensions, mais l'implication de Romy Schneider est totale. Ses cris lors de la scène du viol sont si déchirants qu'ils sont retirés au montage final.
Un film de genre et une réflexion sur l'histoire
Le Vieux Fusil s'inscrit dans la continuité du cinéma de Robert Enrico, qui raconte l'histoire d'un homme ordinaire basculant dans la violence. Il s'inscrit également dans un contexte particulier : les années 70, où la France commence à regarder en face son comportement pendant la Seconde Guerre mondiale, et l'émergence des films de justice expéditive américains.
Cette violence dérange, et une partie de la critique parle d'indécence. Pourtant, le public salue le film, qui réunit plus de 3 millions de spectateurs en 1975 et remporte trois César.
Structure et symbolique
Le film s'ouvre et se clôt sur la même image : une famille se promenant à vélo à la campagne. Mais le sentiment éprouvé par le spectateur est différent, car il a été témoin d'événements éprouvants.
Le film est divisé en trois parties. La première nous entraîne à Montauban en 1944, où le docteur Dandieu mène une vie paisible avec sa famille. La seconde est marquée par la découverte du massacre et la vengeance de Dandieu. La troisième montre la transformation du personnage et son retour à une illusion de normalité.
Romy Schneider, bien que peu présente à l'écran, incarne la lumière et l'espoir. Son souvenir guide Dandieu dans sa vengeance. La scène du viol et du meurtre de Clara est à la limite de l'insoutenable, mais les flashbacks apportent une lumière paradoxale.
À travers cette histoire de massacre, Le Vieux Fusil montre comment l'horreur de la guerre contamine tout le monde. Dandieu, au début, essaie de rester neutre, mais il est impossible d'échapper à la folie destructrice de la guerre.
Un film politique et social
Au-delà du film de genre, Le Vieux Fusil est motivé par un propos politique complexe. Robert Enrico utilise ses protagonistes comme des métaphores de l'occupation et de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Philippe Noiret représente la France neutre qui finit par se révolter à l'usure.
Le film questionne la notion de neutralité en période de guerre et analyse les mécanismes de soumission et la passivité d'un peuple. Il ravive les mémoires traumatiques d'un pays cherchant à idéaliser son passé.
Dandieu est un personnage qui ne vit plus qu'à partir de bribes de souvenirs. Il refuse la vérité et s'enferme dans une bulle factice. Le film interroge également la place de la religion en France, avec la destruction des statues du Christ et de la Vierge.
Un message controversé
Le film a été critiqué pour son message prétendument réactionnaire, faisant l'apologie de la justice expéditive. Cependant, Robert Enrico ne remet pas en question le système judiciaire moderne. Son film se déroule dans une période de fin de guerre où les entités légales n'existent plus.
Le Vieux Fusil s'émancipe de la notion de Bien et de Mal. La question n'est pas de savoir si Dandieu a raison d'agir comme il le fait. Il est filmé comme un prédateur, pas comme un héros. Le film raconte une déshumanisation.
Un homme en perdition
Dandieu est un personnage fébrile et maladroit, incarné avec une grâce infinie par Philippe Noiret. Sa quête reste désespérée. La séquence du lance-flammes ne le présente pas en héros vengeur. Le Vieux Fusil nous présente un homme en perdition.
Après tant d'années, le film de Robert Enrico conserve toute sa superbe. Il nous offre une œuvre choquante, complexe et brillante, qui prouve la versatilité du cinéma français et sa capacité à s'emparer du cinéma de genre pour le transcender.
La violence et l'oubli
La violence change de visage avec les époques, mais elle perdure. On s'y habitue plus facilement derrière un écran. À force d'y être exposé, on ne s'en rend même plus compte. Ou l'on préfère tout simplement de l'ignorer pour ne retenir que les quelques moments de beauté que cette vie propose.
En 1944, à l'hôpital de Montauban, le docteur Julien Dandieu collabore avec le docteur Müller pour venir en aide aux blessés des deux camps. Or, quand il veut rejoindre sa famille, il découvre avec horreur que la division SS Panzer Das Reich a massacré tous les habitants du village voisin. Fou de colère, Dandieu retourne au village où il détruit les idoles dans l'église.
Un homme ordinaire face à l'horreur
Julien Dandieu est un homme plutôt sympathique, tout en rondeur. Un professionnel de santé qui est habitué à la souffrance du quotidien. Il vient en aide aux blessés, sans discrimination. Même s'il apporte un soutien discret à la Résistance, il ne s'engage pas.
Sa femme l'a quitté pour un autre homme et c'est lui qui hérite de sa fille. Clara le trouve laid, mais il lui offre un peu de sécurité. Elle se marie donc avec lui. Lorsque l'ennemi approche, Julien ne prend pas de décision. Il laisse François décider pour lui et va le regretter puisqu'il ne reverra plus jamais ni sa femme, ni sa fille.
Il se refait le film des événements. S'en veut. Les femmes de sa vie, celles qu'il se devait de protéger, sont mortes par sa faute. Sa culpabilité est énorme, sa colère sourde. La barbarie de la guerre est en train de le transformer.
Cet homme qui a pour habitude de sauver des vies condamne désormais les bourreaux de sa femme et de sa fille à la peine de mort. Il devient le vengeur, machine à broyer l'ennemi. Julien pousse le vice jusqu'à mentir aux Partisans pour mieux en finir avec les nazis, seul.
La transformation d'un homme
Lorsque François le retrouve, Julien est égal à lui même malgré le drame qu'il vient de traverser. Il n'a pas changé alors qu'il vient de tuer une dizaine d'hommes : il devient un monstre. Puis il revient à lui même et retrouve son humanité l'espace de quelques secondes. Prend conscience de l'atrocité qu'il vient de subir - et de commettre.
Les larmes montent. La vie continue pour Julien. Il ne se pardonne pas d'avoir perdu ses femmes. Ne s'excuse pas de s'être fait justice. La vie continue alors il s'accroche, coriace.
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