La question des armes à feu aux États-Unis est un défi complexe et profondément enraciné, aux conséquences tragiques et aux statistiques alarmantes. Les États-Unis paient un lourd tribut aux armes à feu. Le pays est confronté à une crise de violence armée qui se manifeste par des fusillades de masse, des suicides et des homicides, avec un taux d’homicide par armes à feu en moyenne 25 fois plus élevé que celui d’un autre pays développé. Cette situation est alimentée par une combinaison de facteurs historiques, culturels et politiques, rendant la lutte contre la violence armée particulièrement ardue.
L'ampleur de la violence armée : statistiques et réalités
Bien que les fusillades de masse attirent l’attention des médias, elles ne représentent que la partie visible du problème. Les dégâts causés par les armes à feu sont bien plus nombreux au sein des foyers et des communautés. D’après un rapport publié en septembre 2022 par Gun Violence Archive, les victimes ont atteint un total de 1 420 depuis le 1er janvier 2022, dont 293 morts et 1 127 blessés. Au cours des 145 premiers jours de 2022, les États-Unis ont connu 213 fusillades de masse.
En 2022, il y a eu 48 183 suicides aux États-Unis dont plus de la moitié par arme à feu. Pour la première fois depuis que le CDC établit des statistiques (1968), ces suicides constituent la majorité des décès par arme à feu aux États-Unis. Après un long déclin qui s’est poursuivi jusque dans les années 1990, le taux de suicides s’est remis à augmenter sur le territoire américain. Car selon une étude de l’Université Johns-Hopkins à Baltimore aux États-Unis, le suicide est rarement un acte prémédité. Dans la plupart des cas, la durée qui s’écoule entre la décision de se donner la mort et l’acte lui-même est inférieure à cinq minutes. Le fait d’avoir accès aux armes à feu aux États-Unis triple le risque de suicide.
Selon le Pew Resaerch Center, 45 222 personnes ont été victimes d'armes à feu en 2020, dont 19 384 lors de meurtres. Là encore, un record.
Les causes profondes de la violence armée
Plusieurs facteurs contribuent à la prévalence de la violence armée aux États-Unis.
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Le droit constitutionnel et la culture des armes à feu
Le droit d’accéder aux armes à feu est un droit constitutionnel garanti par le Second amendement (ratifié en 1791) qui défend le droit de détenir et de porter des armes. Les armes à feu font partie intégrante de la culture américaine. En 1995, le politologue Robert Spitzer affirmait que la culture américaine des armes à feu s’explique par la prolifération des armes à feu depuis les premiers jours de la nation. Les armes à feu sont définitivement entrées dans la culture américaine durant le XIXe siècle, avec la conquête de l’Ouest. Elles sont d’abord idéalisées par « les fabricants d’armes, comme Samuel Colt » qui construisent un récit fantasmé sur « le rôle des armes lors de la construction des Etats-Unis ». Puis mystifiées par les cinéastes américains au siècle suivant, qui leur accordent une place de choix, notamment dans les westerns.
Le lobbying et l'influence politique
Le lobbying pour les droits des armes à feu est bien plus fort que celui pour le contrôle des armes à feu. En 2017, le premier s’élève à 10 millions de dollars, tandis que le second peine à atteindre deux millions. Cet attachement des Américains aux armes à feu est renforcé par le travail d’influence des lobbys proarmes, comme la National Rifle Association (NRA) of America, depuis les années 1960. Cette association, créée en 1871, a un grand poids politique. Elle finance par dizaines de millions de dollars des campagnes électorales, comme celle de Donald Trump en 2016, et attribue des notes (de A à F) aux responsables politiques en fonction de leur positionnement sur l’armement.
Facteurs sociaux et psychologiques
Les États-Unis assistent tout de même à une vague de criminalité particulièrement importante depuis plusieurs années. Un sentiment d’anarchie/de désordre qui découle notamment de la violence policière. Gary LaFree, Richard Rosenfeld et Randolph Roth ont étudié la question et soulignent que les vagues de criminalité surviennent souvent lorsque les normes sociales s’effondrent. Un sentiment d’isolement et de frustration, sentiment qui a été exacerbé par la pandémie. La Covid a favorisé l’isolement et la prise de position sur de nombreuses questions et a ainsi divisé les concitoyens. Or, lorsque l’empathie pour les autres citoyens décline, la criminalité augmente. Mais il y a aussi eu une certaine rupture entre les citoyens et le gouvernement. En effet, d’après Gallup, 80 % des citoyens ne sont pas satisfaits par la direction du pays pendant la pandémie. Certains affirment même que cette relation singulière que les États-Unis tiennent vis-à-vis des armes à feu relève d’une forme sombre de l’exceptionnalisme américain.
De manière générale, la majorité des meurtres ne sont pas prémédités, mais sont commis sous l’emprise d’une émotion violente, telle que la colère ou le désespoir.
Les efforts pour lutter contre la violence armée
Face à cette crise, plusieurs mesures ont été proposées et mises en œuvre pour tenter de réduire la violence armée.
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Les programmes de rachat d'armes
La première est d’appliquer des « buyback programs ». C’est-à-dire des programmes destinés à racheter les armes qui sont actuellement en circulation aux États-Unis. Cela permettrait de diminuer le nombre d’armes à feu disponibles et ainsi de faciliter leur contrôle. Cette mesure a notamment été mise en place en 1996 par le Premier ministre australien John Howard et elle est au cœur du National Firearms Agreement.
La vérification des antécédents
La seconde est de vérifier plus efficacement les antécédents (Effective background checks) pour résoudre l’une des grandes failles du système américain, souvent appelée « three-day loophole ». Pour l’expliquer rapidement : actuellement, les antécédents de toute personne souhaitant acheter une arme doivent être vérifiés sous un délai de trois jours pour que cette personne soit autorisée ou non à l’acheter. Cependant, si les services américains ne réussissent pas à traiter un dossier sous un délai de trois jours, l’individu peut acheter l’arme (quel que soit son profil).
Les mesures prises par l'administration Biden
Le bilan au sujet des armes à feu est dans l’immédiat assez décevant. 11 avril 2022 : Joe Biden a durci la réglementation des armes dites « fantômes ». Ces armes sont dangereuses, car non réglementées. Elles ne sont pas traçables et n’existent actuellement pas au regard de la loi. Le gouvernement américain a donc décidé de sévir contre les fusils artisanaux achetés et vendus sans registre. Le problème qu’il affronte ici est réel et inquiétant. On estime que le nombre de ce que l’on appelle les « ghost guns » a été multiplié par dix en cinq ans (entre 2016 et 2021). Alors même que ce type d’armes à feu a été utilisé lors de plusieurs tueries de masse. 24 juin 2022 : Joe Biden signe une loi qui permet enfin de renforcer le contrôle des armes à feu dans le pays. Ces mesures visent à renforcer la sécurité des écoles, à assurer un meilleur contrôle de la vente illégale d’armes, à limiter l’accès des personnes dangereuses aux armes à feu et enfin à financer des programmes de soutien psychologique. Le projet de loi Enhanced Background Check Act of 2021 est quant à lui en suspens.
La mobilisation citoyenne
Descendre dans les rues pour lutter contre les armes à feu, c’était le projet des manifestations « March for Our Lives » qui se sont déroulées en 2018, en réaction à la fusillade de Parkland. Ce mouvement a été amplifié sur les réseaux sociaux grâce à des hashtags tels que #NeverAgain, #MarchForOurLives, #WhatIf et #IWillMarch. Le mouvement « March for Our Lives » a bel et bien eu un impact.
L'impact des lois sur les armes à feu sur la mortalité infantile
Les États américains ayant assoupli leur législation sur les armes feu ont enregistré une augmentation de décès d’enfants, notamment par homicide et suicide, selon une étude parue lundi 9 juin intitulée Les Lois sur les armes à feu et la Mortalité infantile aux États-Unis. Entre 2011 et 2023, plus de 7.400 décès supplémentaires d’enfants liés aux armes ont été enregistrés par rapport aux tendances des décennies précédentes. Ce pic de mortalité infantile par arme à feu intervient alors que les décès d’enfants dus aux accidents de la route, auparavant en tête, ont eux diminué. Tout est parti d’un arrêt de la Cour suprême en 2010 : le Deuxième amendement de la Constitution, garantissant le droit de porter des armes, pouvait désormais s’imposer aux États eux-mêmes. Conséquence : de nombreux États ont choisi d’assouplir leurs lois locales. Les chercheurs ont comparé les décès réellement survenus chez les enfants depuis 2011 aux projections basées sur la période 1999-2010, en tenant compte de l’évolution démographique. Le résultat est évocateur puisque les États les moins stricts affichent à eux seuls plus de 6.000 morts supplémentaires. En revanche, les huit États les plus rigoureux n’enregistrent quasiment aucune surmortalité infantile. Certains États font toutefois exception : dans l’Illinois et le Connecticut, les décès ont augmenté malgré des lois strictes. Une explication possible : la tuerie de Sandy Hook, dans une école du Connecticut en 2012, qui a fait 26 morts, dont 20 enfants.
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Les homicides et suicides d’enfants par arme à feu ont bondi, alors que ceux sans arme ne montrent pas la même tendance. Par ailleurs, les enfants noirs ont connu la plus forte augmentation, l’étude émettant l’hypothèse d’une disparité sociale dans l’emplacement plus ou moins sécurisé des armes dans les foyers. L’étude évoque un facteur aggravant : les armes mal sécurisées dans certains foyers, notamment dans les quartiers défavorisés. Les enfants afro-américains figurent parmi les premières victimes de cette hausse.
Le marché des armes à feu aux États-Unis
L'industrie des armes à feu aux États-Unis est un secteur économique prospère, mais controversé, alimenté par le droit constitutionnel de porter des armes et une culture profondément enracinée. Protégé par le deuxième amendement des Etats-Unis qui garantit le droit au port d'armes, le secteur a engrangé l'an dernier 70,5 milliards de dollars, près de quatre fois plus qu'en 2008 (19,1 milliards), selon la National Shooting Sports Foundation , association regroupant les professionnels du secteur. Plus de 18 millions d'armes ont ainsi été vendues sur la seule année 2021, selon les calculs de la NICS Firearms Checks.
Les ventes ces dernières années fluctuent beaucoup selon le climat politique du pays. Pouvoir se défendre est une responsabilité individuelle de chaque citoyen ancrée dans la culture américaine. Conséquence, « les armes à feu sont devenues un symbole de liberté politique, une iconographie parfois accolée au nom des candidats en campagne », assure Timothy Lytton, professeur de droit, santé et société à la Georgia State University. « Pour beaucoup, l'achat de multiples armes est un acte attestant leur engagement en faveur d'une liberté fondamentale », ajoute-t-il. Les pics de ventes coïncident ainsi avec l'adoption de politiques défavorables à la limitation d'armes.
Le climat de tension actuel sur la question des armes à feu laisse les experts partagés quant aux futures tendances du marché. La médiatisation des nombreuses tueries pourrait ouvrir la voie à des restrictions, provoquant de nouveaux pics d'achats.
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