L'expression "la fleur au fusil" est une locution française puissante, chargée de symbolisme, qui évoque les premiers jours de la Première Guerre mondiale. Elle représente l'image de soldats partant à la guerre avec des fleurs ornant leurs fusils, symbolisant l'enthousiasme, la joie et l'entrain avec lesquels ils s'engageaient dans le conflit. Cependant, derrière cette image idéalisée se cache une réalité plus complexe et nuancée.
Origine et contexte historique
L'expression "la fleur au fusil" est apparue au XXe siècle et fait référence aux militaires de la Première Guerre mondiale, confiants en la victoire et insouciants, qui décoraient leurs canons de fleurs lors de leurs combats. De nos jours, elle désigne une attitude courageuse. Dès les premiers jours d’août 1914, les soldats défilent dans les villes pour se rendre dans les gares, d’où des trains les emmèneront au front. Sur le parcours, une foule les acclame. Des femmes, notamment à Paris, les embrassent et leur offrent des fleurs, qui finissent accrochées au fusil ou logées dans le bout du canon.
Cette image d'Épinal a été largement diffusée par la propagande de l'époque, cherchant à galvaniser la population et à renforcer le soutien à l'effort de guerre. Un reportage montrait ainsi un régiment de zouaves ayant fixé des petits drapeaux à leurs fusils et communiant leur joie de partir au front avec une foule nombreuse venue les acclamer.
Symbolisme et significations multiples
L'image de la fleur au fusil est paradoxale. Elle associe la beauté et la fragilité de la fleur à la violence et à la destruction de la guerre. L'innocence et la naïveté des jeunes soldats, ignorant la réalité de la guerre. L'espoir et l'optimisme, la croyance en une victoire rapide et facile. Le patriotisme et l'enthousiasme, le désir de défendre sa patrie.
L’expression restera pour désigner, dans tout engagement (militaire ou autre), ce qui relève de l’assurance et de la joie, mais aussi de la vantardise et de l’illusion, de la naïveté et du déni des réalités. Cela dit, les vivats de la foule étaient surtout destinés à encourager la troupe.
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Par extension, en oubliant le côté insouciant et en mettant l'accent sur l'enthousiasme et le courage qu'il faut pour partir aussi volontairement dans un conflit, la locution a également pris le deuxième sens plus commun aujourd'hui. Partis la fleur au fusil, les poilus rencontrèrent vite la mort.
Le mythe du départ "la fleur au fusil" revisité
Il y a encore quelques jours, un reportage continuait à colporter la légende des Français partis à la guerre "la fleur au fusil", images de 1914 et témoignage de Roland Dorgelès enregistré en 1965 à l'appui. Dans la réalité, ce qui nous a été montré était loin de correspondre à l'opinion majoritaire des Français telle qu'elle a pu être reconstituée par les historiens et ce qui nous a été présenté comme un départ en guerre "la fleur au fusil" n'était qu'un mouvement de surface, plutôt urbain, concernant les élites intellectuelles et des civils d'autant plus exaltés qu'ils n'étaient plus mobilisables, surtout parisien, parfois suscité par la jeunesse nationaliste proche de l'Action française et de ses Camelots du roi, aux abords de la Gare de l'Est, des casernes et des grands boulevards où quelques magasins à l'enseigne "germanique" (en fait souvent suisse ou alsacienne), ont été saccagés. Et encore, à bien observer en détail la foule des images en question, on y décèle des attitudes bien plus diverses qu'il n'y parait: certaines femmes et certains soldats ont le visage grave et sont loin d'éprouver cette ferveur patriotique , d'autres tiennent des mouchoirs à la main…
Dans d'autres villes et dans certains quartiers, notamment les quartiers ouvriers, l'ambiance fut beaucoup plus complexe et les réserves face à la guerre se sont bien plus manifestées qu'on ne le pensait jusqu'ici: « A Paris, le pavé des grands boulevards est occupé par une manifestation nationaliste le 29 juillet, mais, le 27, les pacifistes ont été aussi nombreux. Quelque 20 000 manifestants se mobilisent contre la guerre à Lyon, 10 000 à Montluçon et 5 000 à Brest. Il faut aussi comptabiliser les manifestations qui sont dispersées par la police à Reims ou Nantes ou celles qui sont simplement interdites comme à Rouen, Nîmes ou Toulouse » (in La Grande Guerre, François Cochet), et, jusqu'au 4 août, des manifestations diverses (meetings, signes d'opposition divers), ont continué à s'exprimer.
De plus, la France est à l'époque majoritairement rurale. En août 1914, on y est en pleine période des moissons et on n'a guère le temps pour se passionner pour les dernières nouvelles du monde. C'est d'ailleurs le tocsin qui avertit les ruraux et, dans une France où le son des cloches a encore une signification importante, le tocsin est d'abord et avant tout l'annonciateur d'une catastrophe: c'est dire si on est loin d'être très enthousiastes à l'idée d'une guerre, même si on s'y résigne, à la fois par obéissance au devoir, mais aussi parce que domine le sentiment d'un patriotisme défensif face à ce qui semble être une agression allemande. D'ailleurs, le laps de temps est si court et les gens sont tellement sidérés et hébétés qu'ils n'ont pas vraiment le temps d'avoir d'autres types de réactions.
Autres éléments un peu oubliés aujourd'hui mais qui rendent compte d'une attitude bien plus ambivalente des Français face à la guerre, c'est la véritable panique qui s'empare des épargnants qui n'hésitent pas à effectuer des retraits bancaires massifs de leur compte, les motifs d'un certain nombre de procès à la réouverture des tribunaux en septembre (cris séditieux, propos appelant à la désertion, …) et l'aptitude particulière de certains commerçants ou simples Français à tirer parti de tout et donc à vendre certaines denrées à des prix soudain prohibitifs, y compris aux soldats… Pas très "patriotique" tout cela ! En réalité, la guerre, en 1914, sembla bien plus acceptée par résignation que par réel enthousiasme, loin du cliché du départ "la fleur au fusil" et surtout parce que, soldats comme généraux, tous étaient convaincus, pour des raisons parfois opposées, que la guerre serait courte.
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Il y écrit en effet : « Dans leur riante insouciance, la plupart de mes camarades n’avaient jamais réfléchi aux horreurs de la guerre. Ils ne voyaient la bataille qu’à travers des chromos patriotiques. […] Persuadés de l’écrasante supériorité de notre artillerie et de notre aviation, nous nous représentions naïvement la campagne comme une promenade militaire, une succession rapide de victoires faciles et éclatantes.
Les fleurs, symboles de mémoire et de paix
Grandes oubliées de la guerre, de nombreuses fleurs sont associées dans le monde entier aux combats de la Première Guerre mondiale. Dès le début de la Grande Guerre sont aménagés, dans la proximité immédiate des zones de combat, des cimetières provisoires dont les tombes se fleurissent spontanément, ce qui retient l’attention de certains combattants. En 1915, en Flandre, la floraison de coquelicots inspire au lieutenant-colonel canadien John McCrae le poème In Flander Fields, qui érige le poppy en symbole du sang versé par les hommes tombés au champ d’honneur.
- Le bleuet: Le bleuet des champs ou bleuet des moissons (Centaurea cyanus) va devenir en France, pendant la Grande Guerre, un symbole d’aide aux combattants. En France, les survivants de la première année du conflit appellent les recrues de la classe 1915 les bleuets. Si ce surnom s’explique par le port du nouvel uniforme bleu horizon, il est également choisi parce que cette fleur bleue, tout comme le coquelicot, continue de pousser sur les champs de bataille. Deux infirmières des Armées, Suzanne Lenhard et Charlotte Malleterre-Niox, exerçant aux Invalides pendant le conflit, imaginent alors de vendre des petites fleurs fabriquées par des soldats blessés ou mutilés. En 1920, Louis Fontenaille, président des Mutilés de France, choisit le bluet comme symbole des Morts pour la France. Le 11 novembre 1934, plus de 128 000 fleurs artificielles sont vendues sur la voie publique.
- Le coquelicot: “In Flanders fields the poppies blow/between the crosses, row on row…” (Dans les champs de Flandre, les coquelicots éclosent entre les croix, rang après rang…) C’est un poème écrit par un soldat canadien, John McCrae, rédigé après la mort de son camarade Alexis Helmer, à Ypres, en 1915, qui va faire du pavot la fleur associée à la mémoire de ceux morts à la guerre. Publié la même année dans l’hebdomadaire satirique anglais Punch, le texte est remarqué trois ans plus tard par une infirmière américaine, Moina Belle Michael, qui convainc la National American Legion et la Royal British Legion de faire de Papaver rhoeas l’image du Souvenir. D’abord mobilisé dans le cadre d’initiatives individuelles et privées, le coquelicot s’institutionnalise après 1920 en Grande-Bretagne : le maréchal Douglas Haig organise en 1921 un British Poppy Day Appeal afin de récolter des fonds destinés aux anciens combattants invalides et sans ressources. Rapidement étendue aux autres nations du Commonwealth, la pratique transforme le jour de l’armistice en Poppy Day, où de très nombreux Britanniques arborent un coquelicot en mémoire des soldats tombés au combat.
- Le myosotis: Avant de se joindre au Canada en 1949, les Terre-Neuviens célébraient traditionnellement leur Memorial Day chaque 1er juillet. Lors de cette journée, ils arboraient quelques branche de myosotis en hommage aux centaines de soldats du Royal Newfoundland Regiment, tués ou blessés, le 1er juillet 1916, durant la bataille de la Somme, à Beaumont-Hamel (France). Tout comme le coquelicot ou le bleuet, le myosotis (aussi appelé en anglais “Forget Me Not” - “Ne m’oublie pas”) a d'abord été un symbole de respect. Du côté allemand, d’autres fleurs symbolisent la guerre qui s’éternise, parfois dans le sillage d’usages datant de l’avant-guerre. C’est le cas du myosotis, appelé en allemand « ne m’oublie pas » (Vergissmeinnicht) et qui, avant 1914, était déjà la fleur du souvenir représentant l’être aimé parti loin du foyer. Séché, précieusement conservé, il est glissé (tout comme le réséda) dans les correspondances épistolaires et matérialise la permanence des liens entre le front et l’arrière. Il est plus tard devenu une source de revenus pour les anciens combattants blessés. Encore aujourd'hui, de petites fleurs de myosotis en tissu sont portées le 1er juillet dans la province de Terre-Neuve-et-Labrador en signe de commémoration.
En érigeant les fleurs au rang de marqueur mémoriel, la Grande Guerre a inventé une tradition qui se perpétue au cours de la Seconde Guerre mondiale. Les fleurs n’expriment pas seulement le souvenir des hommes tombés au combat ou la glorification des résistants. Pendant la Grande Guerre, à l’instar du poilu Gaston Mourlot, de nombreux soldats confectionnent des herbiers, afin de rompre avec la temporalité du conflit en collectionnant un élément qui incarne le temps de paix, celle du passé et celle à venir.
Autres utilisations du mot "fleur" dans la langue française
Le mot "fleur" est utilisé dans de nombreuses autres expressions françaises, chacune avec sa propre signification :
- Fleur bleue: Être romantique, sentimental. La couleur bleue désigne la tendresse, la poésie.
- Fleur de nave: Terme d'argot désignant une personne peu intelligente. Nave est en fait un navet qui servait à désigner à l'époque une personne peu intelligente. Aujourd'hui encore un navet est utilisé pour parler d'un film peu intéressant.
- À fleur de peau: Réagir à la plus petite sollicitation. Le mot fleur présent dans cette expression, vient du latin "florem" qui a un autre sens qui désignait " la meilleure partie d'une chose". C'est de là que découle l'expression "à fleur de" pour dire "à la surface de". Par analogie à cette situation que l'on dit qu'une personne a une sensibilité "à fleur de peau", c'est-à-dire susceptible de réagir de manière brutale à ce qu'il peut prendre pour une agression.
- Couvrir quelqu'un de fleurs: Louanges, éloges décernés à quelqu'un.
- Fleur de lys: Figure très stylisée, que la tradition assimile aux végétaux ; emblème de la maison de France depuis le xiie siècle.
- En fleur / en fleurs: On écrit en principe en fleur, au singulier, s'il s'agit de fleurs d'une même espèce, et en fleurs, au pluriel, s'il s'agit de fleurs d'espèces différentes : un pommier en fleur ; une prairie en fleurs.
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