Le Fonctionnement des Missiles Embarqués sur Sous-Marins (SNLE)

La dissuasion nucléaire française repose en grande partie sur ses Sous-Marins Nucléaires Lanceurs d'Engins (SNLE). Ces bâtiments furtifs, véritables piliers de la Force Océanique Stratégique (FOST), patrouillent silencieusement dans les océans, prêts à assurer la permanence à la mer de la dissuasion nucléaire depuis 1972. Cet article explore le fonctionnement des missiles embarqués à bord de ces sous-marins, en retraçant leur développement, leur mise en œuvre et leur rôle stratégique.

Genèse d'une Force de Frappe Sous-Marine

La France a lancé un programme secret de fabrication d’armes nucléaires dès 1954. En 1959, l’État a créé la SEREB (Société pour l’Étude et la Réalisation d’Engins Balistiques). Le 20 juillet 1960, un missile balistique mer-sol équipé de têtes nucléaires a été lancé pour la première fois avec succès d’un sous-marin en plongée : un missile Polaris tiré par le premier SNLE américain, le USS George Washington. Cet essai a été scruté avec attention par toutes les grandes puissances.

En 1962, la décision de construire le Gymnote est prise. Il est équipé de quatre tubes lance-missiles, dont les tests servent à affiner la fabrication et le montage de tubes similaires à bord du Q 252, futur Redoutable.

Les techniciens travaillant sur les missiles, font œuvre de pionniers. Ils doivent tout apprendre, tout découvrir, tout tester. Des moyens impressionnants sont déployés pour aboutir à un résultat satisfaisant : au centre d’essais des Landes (Saint-Médard-en-Jalles), des mesures sont effectuées sur l’engin en vol pour étudier sa trajectoire. Une force maritime est alors créée spécialement pour ce faire, baptisée « Groupe naval d’essais de missiles », avec en guise de navire-amiral, l’ancien pétrolier Henri-Poincaré reconverti en navire-réceptacle. On mobilise aussi les moyens aéronavals et terrestres des bases de Hourtin et Lorient.

Le Gymnote : un Laboratoire d'Essais Submersible

Les éléments de coques déjà construits sont « recyclés » pour devenir le projet « Q251 » qui aboutira au sous-marin à propulsion classique « Gymnote » dont la construction est étroitement liée à celle du Redoutable. En effet la France construit ces technologies de pointe qui sont nouvelles pour notre pays, et de nombreux essais sont nécessaires tant en matière de nucléaire que sur la technologie des missiles. Le Gymnote devient un véritable laboratoire d’essais submersible pour développer et étudier les missiles des futurs SNLE.

Lire aussi: Enjeux du missile sous-marin français

Le Redoutable et l'Émergence de la FOST

Quand la France décide de se lancer dans la réalisation d’un sous-marin nucléaire, c’est bien entendu la propulsion qui est officiellement concernée par le nucléaire. Pour l’heure, il n’est pas (encore) question de missiles.

En septembre 1969, on procède aux premiers essais des tubes montés à bord du Redoutable. Deux ans plus tard, le sous-marin procède à son premier essai de tir de missile M1, quelques mois avant de partir en patrouille. Au cours de sa carrière qui s’étale jusqu’en 1991, le Redoutable aura effectué 58 patrouilles sur toutes les mers du globe, pour 83 500 heures de plongée, et 3469 jours de navigation. Mais avec les SNLE et SNA, une nouvelle époque s’ouvre.

Missiles MSBS : Des Vecteurs Stratégiques

On connaît déjà les principales caractéristiques des missiles que les S.N.L.E. abriteront dans leurs flancs : des M.S.B.S. (mer-sol balistiques stratégiques) réalisés par la S.E.R.E.B. pour le compte de la direction technique des engins de la délégation ministérielle à l'armement, qui comporteront comme premier étage un propulseur à poudre de 10 tonnes (P10) et comme second étage un propulseur à poudre de 4 tonnes (P4). Ils doivent ainsi être à même d'envoyer sur une cible située à quelque 2 000 kilomètres une bombe atomique dopée d'une puissance de quelques centaines de kilotonnes.

Le Processus de Tir : une Chaîne de Commandement Précise

L'utilisation des missiles obéit à un processus technique très précis. C'est le Président de la République qui donne l'ordre de tir et le code de mise à feu à l'équipage du sous-marin, via le centre de transmissions de la FOST de Rosnay. L'équipage procède alors aux opérations techniques précédant le tir, notamment la pressurisation des tubes avec de l'air comprimé pour amener la pression à une valeur égale à celle de l'eau de mer.

L'ouverture du tube libère l'air comprimé qui expulse le missile et lui fait traverser une membrane en caoutchouc le séparant de l'eau. Une fois la vitesse nécessaire acquise, la poussée est arrêtée, et le missile utilise la gravité et la friction aérodynamique pour achever sa course. Celle-ci dure une dizaine de minutes et il est impossible de l'arrêter ou de la corriger, une fois le tir effectué. Pour être efficace, le tir doit être précis. On a recours à la navigation par inertie pour obtenir la précision requise.

Lire aussi: Capacités balistiques de l'Iran : étude détaillée

Le tir de missile nécessite de connaitre très précisément la position du navire, pour pouvoir ajuster la cible et ne pas « taper » à côté. Pour éviter de devoir remonter à la surface et être repéré le navire est équipé d’un système de centrale inertielle permettant de mesurer le cap, la vitesse et la position du navire.

Rangés dans des caissons qui s'ouvrent derrière le kiosque, les seize M.S.B.S. de tout S.N.L.E. sont destinés à être lancés sous l'eau, sous une immersion d'une vingtaine de mètres. Chassés vers la surface par de l'air comprimé - comme une torpille projetée hors de son tube - ils doivent seulement allumer leur système propulsif propre une fois parvenus à l'air libre. Mais le départ de chacun d'entre eux s'accompagne nécessairement d'un certain délestage du sous-marin, qu'il faut compenser pour maintenir son assiette. Aussi laissera-t-on entrer dans le compartiment que le missile viendra d'évacuer la quantité d'eau juste nécessaire à cet équilibrage, et l'orifice étant fermé automatiquement, aussitôt après. Une quantité d'air restera donc enfermée dans le tube. C'est ce que les spécialistes appellent : " coincer la bulle ".

L'opération de tir, naturellement, ne sera réussie que si le missile ne parvient pas à la surface avec son axe trop éloigné de la verticale pour que son dispositif de pilotage puisse rattraper cet écart. Cette condition ne sera remplie que si l'état de la mer s'y prête. De plus il ne faut pas ajouter à la difficulté de l'entreprise en compliquant la trajectoire du missile par le mouvement du sous-marin. Le tir s'effectuera donc alors que le sous-marin évoluera à vitesse réduite ou même alors qu'il sera à l'arrêt. Mais alors les barres de contrôle ne suffisent pas à stabiliser le bâtiment. Les constructeurs du " Redoutable " ont donc imaginé de creuser dans ses ballasts des puits qui seront en contact avec la mer et où pourraient fonctionner des " hydroréacteurs " : de petits moteurs munis d'hélices qui, exerçant sur l'eau une action dirigée dans le sens de la verticale, maintiendront la stabilité statique du bâtiment. Une technique qui doit beaucoup à la réalisation pour l'usine marémotrice de la Rance des groupes-bulbes et qui est déjà mise à l'épreuve, comme tous les procédés du lancement de fusées en immersion, à bord du sous-marin " Gymnote ".

Le M51 : un Missile de Nouvelle Génération

Le missille M51 est destiné à succéder au M45 pour équiper les sous-marins nucléaires lanceurs d'engins (SNLE) de nouvelle génération de la Force océanique stratégique française (FOST) à compter de 2010. Comme pour tous les systèmes de missiles balistiques de la force de dissuasion française, EADS Astrium Space Transportation est responsable du développement et de la production des missiles M51 ainsi que de leur système de mise en œuvre à la Base opérationnelle de l’Île Longue et à bord des sous-marin nucléaire lanceur d'engins (SNLE), en association avec DCNS.

C'est un missile à trois étages, d'une hauteur de 12 mètres, d'une masse totale supérieure à 50 tonnes (56 maximum, contre 35 tonnes pour le missile M45) qui a été conçu afin de pouvoir être lancé depuis un sous-marin en plongée. Ses étages sont dotés de propulseurs équipés de tuyères à butées flexibles, développant 180 tonnes de poussée, ce qui lui permet d'atteindre la vitesse de Mach 25 (30 000 km/h). Les structures sont réalisées en fibre de carbone/époxy bobinée. Sa propulsion est identique à celle des " boosters " (moteurs auxiliaires) de la fusée civile Ariane 5.

Lire aussi: Tout sur les missiles air-air

Le M51 diffère de son prédécesseur actuellement en service, le M45, non seulement en termes de dimensions, mais également d'interface avec les tubes de lancement. Comparaison des systèmes d'armes : à gauche, SNLE équipé du M4. Alors que les missiles M45 avaient une portée de l'ordre de 6 000 km, ce nouveau vecteur spatial a des performances balistiques qui lui confèrent une portée supérieure à 8 000 km en configuration standard (la portée maximale, bien que tenue secrète et dépendante du nombre d'ogives embarquées, est estimée supérieure à 10 000 km), après avoir assuré un vol pouvant dépasser 1 000 km d’altitude, l'ensemble avec une précision améliorée par rapport aux missiles actuels M45.

Ces caractéristiques permettent aux sous-marins de restreindre leurs zones de patrouille en évitant le goulet du détroit de Gibraltar : l'ouest du golfe du Bengale ou l'Amérique du Nord sont ainsi accessibles depuis la zone de patrouille Atlantique et le continent euro-asiatique depuis l'océan Indien. Le missile M51 dispose d’une capacité d’emport accrue, pouvant aller jusqu'à près du double de celle du M45, et ce grâce à l'adoption d'un profil de coiffe hydrodynamique trapu complété par un réducteur de traînée aérodynamique.

Le M51 est un lanceur à trois étages à propulsion solide, d’une masse totale de plus de cinquante tonnes pour douze mètres de haut. Lancé sous l’eau depuis un sous-marin en plongée, le M51 traverse l’atmosphère pour rejoindre l’espace à une altitude supérieure à 2 000 kilomètres, bien au-delà de l’orbite basse. Il rentre ensuite dans l’atmosphère à la vitesse de 20 000 km/h (Mach 20). Le M51 constitue un concentré de technologie spatiale qui allie puissance, précision et fiabilité. Agissant pour le compte de la DGA, ArianeGroup est maître d’œuvre industriel du système missile M51. Les équipes d’ArianeGroup assurent la disponibilité permanente du système missile à bord des sous-marins de la Marine nationale et sur la base navale opérationnelle de l’Île Longue, dans la rade de Brest.

Mis en service en 2010, le M51 constitue la cinquième génération de missiles balistiques français. Le missile fait l’objet de développements incrémentaux qui lui permettent de répondre à l’évolution du contexte géostratégique et du besoin de la France. La version M51.2 est actuellement en service. Lui succédera la version M51.3 qui a effectué avec succès son tir de qualification sans charge nucléaire en novembre 2023, depuis la Base de Lancement Balistique (BLB) du site Landes de DGA Essais de missiles à Biscarrosse, dans le sud-ouest de la France.

Le missile M51.3 qui équipera les SNLE 3G a fait son premier tir d’essai le 18 novembre 2023. Il aura une portée de 10 000 kilomètres. Sa capacité de destruction sera d’au moins 50 à 80 fois celle de la bombe d’Hiroshima. Un SNLE emporte 16 de ces missiles.

Les SNLE de Type Le Triomphant

Les SNLE de type Le Triomphant, basés à Île Longue, constituent la composante océanique de la dissuasion. Tapis dans l’océan, indétectables, dotés de 16 missiles portant chacun plusieurs têtes nucléaires, les 4 SNLE patrouillent successivement pour assurer, depuis 1972, la permanence à la mer de la dissuasion nucléaire. La dissuasion constitue l’ultime garantie contre toute atteinte à nos intérêts vitaux, quelles qu’en soient l’origine et la forme. Pour conserver la disponibilité requise, les SNLE sont armés par deux équipages repérés par des couleurs, bleu et rouge, comprenant 110 hommes chacun.

Dissuasion et Capacité de Destruction

Chaque avion emporte un missile de type ASMP-A d’une puissance de 300 kilotonnes et d’une portée d’environ 500 km. La puissance de feu d’un SNLE est sans commune mesure : chacun des 16 missiles M51 comporte 6 à 10 têtes thermonucléaires de 100 kilotonnes chacune, pouvant atteindre des cibles distinctes. La menace que fait peser un seul SNLE est donc de faire exploser sur des cibles distinctes 96 à 160 ogives thermonucléaires, chacune d’entre elles étant 8 fois plus puissante que la bombe larguée sur Hiroshima.

Parce qu’ils font craindre à tout État agresseur de la France d’être détruit quoi qu’il arrive. Même si le territoire français et ses forces armées étaient anéantis, la présence indétectable et permanente à la mer d’un SNLE garantit que, sur un ordre du président de la République, il pourrait à lui seul détruire en retour le pays agresseur. La certitude de disposer de cet « ultime recours » en toutes circonstances doit convaincre tout ennemi rationnel de ne pas agresser la France.

Les SNLE 3G : la Prochaine Génération

La construction de la prochaine génération française de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) a commencé le 20 mars 2024 chez Naval Group à Cherbourg. Les SNLE sont les objets les plus complexes jamais construits par l’homme. Les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) comportent plus d’un million de pièces. Ils concentrent un ensemble de capacités technologiques sans équivalent dans aucun autre domaine. Ils emportent à la fois une base spatiale pour le tir, en plongée, de 16 missiles nucléaires de 54 tonnes chacun et un réacteur nucléaire pour l’énergie du navire.

Pour que les SNLE 3G (la troisième génération de SNLE français) soient encore plus performants que les types Le Redoutable (1971) et Le Triomphant (1997), il ne faudra pas moins de 15 millions d’heures de conception (laquelle a commencé dès 2007) et 20 millions d’heures de fabrication par navire.

Oui, les SNLE 3G seront plus grands et plus lourds que leurs prédécesseurs : 150 mètres de long et 15 000 tonnes de déplacement en plongée, contre 128 mètres et 8 900 tonnes pour le type Le Redoutable, et 138 mètres et 14 300 tonnes pour le type Le Triomphant. Il est probable que les futurs sous-marins embarquent des missiles balistiques plus volumineux que les actuels M51.2. Lorsque la France a adopté le missile M51 en remplacement de la version précédente (M45), les trois premiers SNLE du type Le Triomphant ont été profondément réaménagés pour accueillir les nouveaux missiles, plus gros.

Les SNLE 3G seront également dotés pour la première fois de barres de plongée en croix de Saint-André (en X), comme sur les sous-marins d’attaque récents, ce qui augmente la manœuvrabilité. Par ailleurs, Thales promet que les nouveaux sonars (qui servent à détecter, identifier et localiser les autres navires et en particulier les autres sous-marins) seront beaucoup plus sensibles. Enfin, une « meilleure discrétion magnétique » est évoquée.

Le navire, dont le nom n’a pas encore été choisi, doit commencer à naviguer en 2035. À cette date, il remplacera le Triomphant, qui aura 38 ans de service à son actif.

tags: #tir #missile #sous #marin #fonctionnement

Articles populaires: