L'année scolaire à peine commencée, les États-Unis sont de nouveau confrontés à la tragédie des fusillades scolaires. Le pays est régulièrement endeuillé par ces événements dramatiques, ravivant sans cesse le débat sur la réglementation des armes à feu, un droit pourtant inscrit dans la Constitution américaine.
L'hécatombe des fusillades de masse
Depuis le 1er janvier 2024, on dénombre déjà 135 incidents impliquant des armes à feu dans des établissements scolaires américains. En 2022, un nombre record de 46 fusillades se sont déroulées dans des établissements scolaires aux États-Unis. L'ONG Gun Violence Archive recense, elle, 384 fusillades de masse (ayant causé au moins quatre victimes, mortes ou blessées) depuis le début de l'année. Depuis 2020, on en compte plus de 600 chaque année, soit près de deux par jour en moyenne.
Le confinement instauré aux Etats-Unis a vu les écoles du pays fermer temporairement leurs portes, et le constat est marquant. Mars 2020 est devenu le premier mois, depuis 2002, sans fusillade de masse dans un établissement scolaire. Depuis 1970 les États-Unis ont connu 1541 tueries, allant de l’école élémentaire au lycée.
Ces chiffres alarmants font des armes à feu la principale cause de décès chez les jeunes Américains. En 2020, 4 368 enfants et adolescents de moins de 19 ans sont décédés de blessures causées par une arme à feu, selon les Centres de prévention et de lutte contre les maladies (CDC).
Exemples récents de tueries
- 16 décembre 2024, Madison, Wisconsin : Une fusillade dans une école du Wisconsin a fait trois morts, dont le tireur présumé qui serait une adolescente de 15 ans, et au moins six autres personnes ont été blessées.
- 4 septembre 2024, Géorgie : Un élève de 14 ans a ouvert le feu dans son lycée, tuant quatre personnes (deux élèves et deux enseignants) et en blessant neuf autres.
- 6 décembre 2023, Las Vegas, Nevada : Un sexagénaire ouvre le feu et fait au moins trois morts sur le campus de l’université de Las Vegas avant d’être tué par la police.
- 27 mars 2023, Nashville, Tennessee : Une personne transgenre de 28 ans ouvre le feu à la Covenant School, une petite école chrétienne de Nashville, la capitale du Tennessee. Trois enfants et trois adultes sont tués.
- 24 mai 2022, Uvalde, Texas : 19 enfants et deux enseignantes sont victimes d’un effroyable massacre dans leur école d’Uvalde, au Texas, commis par un jeune homme de 18 ans à l’aide d’un fusil d’assaut acheté légalement.
- 30 novembre 2021, Oxford, Michigan : Un adolescent de 15 ans tue de sang-froid quatre élèves et blesse six autres ainsi qu’un enseignant dans l’enceinte du lycée d’Oxford, petite ville au nord de Detroit.
- 14 novembre 2019, Santa Clarita, Californie : Un adolescent de 16 ans marque le jour de son anniversaire en tirant sur des élèves de son lycée, tuant deux camarades et en blessant trois autres avant de tenter de se suicider.
- 18 mai 2018, Santa Fe, Texas : Un élève de 17 ans fauche sous ses balles 20 personnes dans son lycée : deux adultes et huit jeunes succombent.
- 14 février 2018, Parkland, Floride : Le jour de la Saint-Valentin, un jeune homme de 19 ans décharge son fusil semi-automatique au lycée Marjory Stoneman Douglas, dont il avait été exclu pour raisons disciplinaires. On déplore 17 morts, dont une majorité d’adolescents.
- 23 janvier 2018, Benton, Kentucky : Un élève de 15 ans abat à l’arme de poing deux autres élèves du même âge au lycée de Marshall County. Dix-huit autres personnes sont blessées par balle ou dans le chaos créé par les tirs.
- 1er octobre 2015, Roseburg, Oregon : Un étudiant de 26 ans abat neuf personnes à l’université d’Umpqua. Blessé, il se tire une balle dans la tête.
- 2 avril 2012, Oakland, Californie : Un homme abat méthodiquement sept personnes dans la petite université Oikos en Californie. Le tireur, un ancien étudiant, est arrêté et meurt sept ans plus tard en prison.
- 14 décembre 2012, Newtown, Connecticut : Après avoir abattu sa mère, un déséquilibré de 20 ans, Adam Lanza, tue 26 personnes, dont vingt enfants âgés de six et sept ans, à l’école primaire Sandy Hook. Il se suicide après.
- 16 avril 2007, Université Virginia Tech, Virginie : Un étudiant déséquilibré originaire de Corée du Sud fait 32 morts avec ses deux pistolets semi-automatiques, avant de se suicider dans cet établissement d’enseignement supérieur réputé.
- 20 avril 1999, Columbine, Colorado : Deux élèves du lycée Columbine, âgés de 17 et 18 ans et lourdement armés, abattent en quelques minutes 12 camarades et un professeur avant de se suicider dans la bibliothèque.
- 1er août 1966, Austin, Texas : Un ancien marine juché au sommet de la tour du bâtiment principal de l’université du Texas à Austin tire au hasard durant plus de 90 minutes sur toutes les personnes qu’il aperçoit en bas.
L'impact sur les élèves
Au-delà du nombre de victimes, les fusillades scolaires ont un impact profond sur les élèves qui y sont exposés. Selon le Washington Post, plus de 344 000 jeunes Américains ont été exposés à la violence par armes à feu au sein de leur établissement scolaire depuis le massacre de Columbine en 1999. Ces événements traumatisants peuvent entraîner des problèmes de santé mentale, des difficultés scolaires et un sentiment d'insécurité.
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Les causes complexes de la violence armée
Si l'âge ou le sexe des assaillants varie selon les fusillades, un profil "type" du tireur peut cependant être dressé. Cette préférence pour le pistolet s’explique par sa discrétion et sa facilité d’achat. Plusieurs facteurs peuvent expliquer la prolifération des fusillades scolaires aux États-Unis :
- La législation sur les armes à feu : Le deuxième amendement de la Constitution américaine garantit le droit de posséder une arme. Les réglementations varient considérablement d'un État à l'autre, certains étant beaucoup plus permissifs que d'autres. Des études ont montré qu'il existe une corrélation entre l'assouplissement des lois sur les armes à feu et l'augmentation du nombre de fusillades meurtrières.
- La santé mentale : Les problèmes de santé mentale peuvent jouer un rôle dans certains cas de fusillades scolaires. Cependant, il est important de noter que la majorité des personnes souffrant de troubles mentaux ne sont pas violentes.
- L'influence des médias et des jeux vidéo : Certains experts estiment que la violence dans les médias et les jeux vidéo peut contribuer à la désensibilisation à la violence et à l'augmentation de l'agressivité chez certains individus.
- Les facteurs sociaux et économiques : La pauvreté, l'inégalité sociale et le manque d'opportunités peuvent également contribuer à la violence armée.
- La culture des armes à feu : L'ancrage culturel du port d'armes aux États-Unis est un facteur important à prendre en compte. Pour beaucoup d'Américains, posséder une arme est un droit fondamental et un symbole de liberté.
Les réponses politiques et sociales
Face à la recrudescence des fusillades scolaires, les réactions politiques et sociales sont vives. Le président américain Joe Biden a exhorté à ne pas « accepter que cela devienne la norme » et a appelé le Congrès à « agir » pour voter des lois plus restrictives. Sa vice-présidente, Kamala Harris, a enjoint à « mettre fin à cette épidémie de violences », « une bonne fois pour toutes ».
Cependant, le contrôle des armes à feu reste un sujet très polarisé aux États-Unis. Les démocrates sont généralement favorables à des lois plus strictes, tandis que les républicains défendent le droit de porter des armes. Le puissant lobby pro-armes, la NRA, exerce une influence considérable sur les élus et s'oppose à toute restriction significative.
Malgré les blocages politiques, des initiatives sont mises en place pour tenter de prévenir les fusillades scolaires :
- Le renforcement de la sécurité dans les écoles : De nombreuses écoles ont renforcé leurs mesures de sécurité, en installant des détecteurs de métaux, en engageant des agents de sécurité et en organisant des exercices de confinement.
- L'amélioration de la santé mentale : Des efforts sont déployés pour améliorer l'accès aux soins de santé mentale pour les jeunes et pour sensibiliser aux problèmes de santé mentale.
- La prévention de la violence : Des programmes de prévention de la violence sont mis en place dans les écoles et les communautés pour enseigner aux jeunes comment résoudre les conflits de manière pacifique.
L'éternel débat sur le port d'armes
La tuerie dans une école du Texas, qui a fait 21 morts dont 19 enfants mardi soir, a relancé l'éternelle question du port d'arme aux Etats-Unis. L'équation semble insoluble et l'opposition entre deux Amériques irréconciliables de plus en plus virulente.
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A chaque fois, c'est un choc terrible dont on pense qu'il fera enfin changer les choses. A chaque fois, pourtant, c'est le statu quo sur le port des armes aux Etats-Unis. Après la tuerie dans une école primaire d'Uvalde, au Texas mardi soir, qui a fait 21 morts dont 19 enfants, sans compter le tireur d'à peine 18 ans, la colère monte à nouveau aux Etats-Unis. Cette fois encore, la montagne accouchera-t-elle d'une souris ? Les Etats-Unis sont-ils condamnés, comme Sisyphe, à un supplice sans fin ?
Il faut dire que la fusillade de mardi soir ressemble furieusement à une autre, survenue il y a dix ans dans l'école primaire de Sandy Hook, à Newton dans le Connecticut. Le 12 décembre 2012, un meurtrier de 20 ans avait tué 26 personnes, dont 20 enfants âgés de 6 à 7 ans. A cette époque aussi, la tragédie avait déclenché une vague d'émotion dans tout le pays. A cette époque aussi, le président avait appelé au changement. "On ne peut plus tolérer cela", avait alors dit Barack Obama, qui s'était engagé à prendre "des mesures significatives". "Nous devons changer", avait-il insisté.
Dix ans plus tard, force est de constater que rien n'a changé, et que les mots de l'actuel président des Etats-Unis résonnent étrangement avec ceux de Barack Obama. "Quand, pour l'amour de Dieu, allons-nous affronter le lobby des armes?", a lancé Joe Biden, se disant "écoeuré et fatigué" face à la litanie des fusillades en milieu scolaire. Lui aussi a appelé à "transformer la douleur en action". Mais les familles des victimes redoutent le même phénomène : une vague d’émotion et rien à l'arrivée.
Deux Amériques irréconciliables s'affrontent, pro et anti-armes. "On est au milieu d'une vraie guerre culturelle, il y a deux versions d'un même pays. Et franchement, le parti républicain est devenu l'extrême droite", analyse l'écrivain américain Douglas Kennedy sur franceinfo, auteur de Les hommes ont peur de la lumière, publié le 5 mai dernier aux éditions Belfond, qui dépeint la société américaine divisée par les années Trump.
L'écrivain en veut pour preuve une autre actualité américaine du moment : "Greg Abbott, le gouverneur du Texas (l'Etat où a eu lieu la tuerie d'Uvalde, ndlr), a signé il y a quelques semaines une des lois les plus extrêmes contre l'avortement. Bienvenue aux Etats-Unis aujourd'hui". Alors qu'aux Etats-Unis, le droit à porter des armes est inscrit dans la Constitution, il déplore que "même après quatre, cinq cauchemars comme celui-là, tout le monde refuse de changer la loi" Pourquoi ?
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Il rappelle que les grandes entreprises des armes sont "très impliquées dans le Congrès" : "Elles soutiennent beaucoup de sénateurs avec leur fric, c'est un lobby immense". Le "lobby du port d'armes finance beaucoup de campagnes électorales", "beaucoup d'élus du Congrès sont arrivés là parce qu'ils ont été financés par le lobby des armes", rappelle aussi Romain Huret. Et dès mercredi, au lendemain de la fusillade, le puissant lobby pro-armes, la NRA, s'est dédouané de toute responsabilité, dénonçant "l'acte d'un criminel isolé et dérangé".
"Ça continue, ça continue. Ted Cruz, le sénateur du Texas, qui est très extrême, a dit : 'Nos pensées, nos prières sont avec les familles des victimes pendant cette tragédie totale, mais ce n'est pas la faute des armes.' C'est extraordinaire", s'alarme Douglas Kennedy. Le Sénat a d'ailleurs été pointé du doigt avec véhémence par un entraîneur de NBA, Steve Kerr. Le coach influent des Golden State Warriors a plaidé pour la régulation des ventes d'armes et s'en est pris aux sénateurs américains qui refusent de légiférer, évoquant une mesure proposée pendant le mandat de Barack Obama visant à vérifier les antécédents judiciaires ou psychologiques des acheteurs d'armes individuelles.
"Nous sommes pris en otage par 50 sénateurs à Washington, qui refusent même de soumettre cette mesure à un vote, malgré ce que nous, le peuple américain, voulons", s'est-il indigné, tapant du poing sur la table.
"Aujourd'hui aux Etats-Unis, je peux aller dans une boutique avec mon permis de conduire et parce que je n'ai pas de dossier criminel, je peux acheter une arme", raconte ainsi l'écrivain américain Douglas Kennedy. Mais si, pour la première fois, le Sénat a programmé sur son agenda une première lecture de la proposition de loi évoquée par Steve Kerr, "il y a peu de chances pour que quelque chose change" dans la réglementation des armes à feu, estime le politologue et spécialiste des Etats-Unis Didier Combeau, invité sur franceinfo.
"Aujourd'hui, il y a une polarisation plus grande que par le passé sur cette question entre les Démocrates et les Républicains. Le droit aux armes est devenu une sorte de marqueur dans ces guerres autour de l'identité américaine", analyse-t-il.
Or, "comme il y a 50 Républicains et 50 Démocrates au Sénat, il y a peu de chance pour que quelque chose change. Même si une loi était adoptée, elle n'aurait que des objectifs limités en interdisant seulement certaines armes ou en permettant de mieux contrôler les antécédents psychiatriques et judiciaires des acheteurs. Et puis de toute façon, on s'attend à ce que la Cour suprême décide prochainement qu'une telle réglementation serait contraire à la constitutionnalité."
Sur cette question, le président américain a en effet "très peu de pouvoirs" et ne peut "changer les choses que s'il a une majorité très solide au Congrès", rappelle Soufian Alsabbagh sur franceinfo. "Il faut 60% des sénateurs pour faire passer la majorité des textes de loi qui, par exemple dans le cas des armes, permettraient de faire passer une réforme significative". Et selon lui, "le système cartographique électoral favorise les républicains". Résultat, même si "90% des Américains sont absolument en faveur d'un certain nombre de contrôles sur la vente d'armes et la régulation des armes", rien ne change. "Le problème est à 100% un problème politique."
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