Brice Parain : Les mots sont des pistolets chargés - Explication

La citation de Brice Parain, popularisée par Jean-Paul Sartre, "Les mots sont des pistolets chargés", est une formule frappante qui invite à réfléchir sur le pouvoir et la responsabilité du langage. Pour comprendre pleinement cette assertion, il faut d'abord examiner la nature de la parole et son rôle dans la communication et la signification.

La parole : une action de signification et de communication

La parole est fondamentalement une opération de signification et de communication. Parler, c'est articuler des sons dans le but de transmettre un message à quelqu'un. Cela implique l'utilisation de la fonction symbolique, par laquelle l'être humain médiatise sa relation au réel à travers des signes, transformant ainsi le monde visible et invisible en un univers de significations.

Contrairement à la pensée, qui peut être un dialogue intérieur et silencieux, la parole est presque toujours adressée à un interlocuteur. Elle établit une relation entre deux sujets et, idéalement, reconnaît l'autre comme un être semblable, capable de comprendre et de produire du sens. Cette reconnaissance de l'intersubjectivité est une condition spirituelle et morale implicite dans l'acte de parole.

Parole et action : une opposition trompeuse ?

L'opinion commune tend à opposer la parole à l'action, valorisant souvent l'homme d'action au détriment de l'homme de parole. La parole est alors perçue comme vaine, tandis que l'action est considérée comme sérieuse. Cependant, cette opposition est-elle justifiée ?

Il est indéniable qu'un sujet qui parle n'est pas passif. L'activité de parler peut être physiquement et mentalement épuisante, comme en témoignent les professionnels de la parole tels que les professeurs et les orateurs politiques. De plus, dans une assemblée, prendre la parole est rarement une chose aisée. Cela exige souvent du courage, car la parole est souvent accaparée par les plus puissants ou les plus habiles.

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Hannah Arendt souligne l'importance de la parole dans la révélation de l'identité personnelle. Dans un monde d'êtres à la fois égaux et différents, l'acte de parole permet à chacun de se faire connaître et de faire son apparition dans le monde humain.

Les limites de la parole face à la réalité matérielle

L'opinion publique exprime souvent une méfiance envers la parole, l'associant à l'esbroufe, à l'illusion, au mensonge et à la stérilité. Il est vrai que dans certaines situations, la parole semble impuissante à produire des effets concrets.

Lorsque l'action exige une intervention matérielle sur une réalité, il est vain de croire au pouvoir de la parole. Les mots ne peuvent pas modifier concrètement les choses. C'est l'erreur du magicien, qui croit pouvoir agir sur le monde par des incantations. De même, les mots ne suffisent pas à transformer un projet en réalité. Agir implique de passer à l'acte, d'exécuter et de mettre en œuvre le projet.

Un reproche fréquent adressé à la parole est qu'elle sert à différer l'action, voire à s'y substituer. Les délibérations interminables et les commissions d'étude peuvent être utilisées pour gagner du temps et éviter la responsabilité de l'exécution. Rousseau, dans son Discours sur les sciences et les arts, associe même les progrès de l'éloquence à la dégénérescence des mœurs, soulignant que les époques où l'on parle beaucoup de vertu ne sont pas celles où l'on est vertueux.

La parole : une action sur le réel, autrui et soi-même

Il serait erroné de réduire la parole à une simple agitation de l'air. En réalité, elle possède un pouvoir agissant considérable, qui s'exerce sur le réel, sur autrui et sur soi-même.

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Sartre écrit que "toute chose qu'on nomme n'est déjà plus tout à fait la même, elle a perdu son innocence". Nommer, c'est faire exister pour la conscience, c'est tirer du néant. La parole fait surgir le réel en le dévoilant d'une certaine manière. Chaque langue est une manière d'analyser le réel, de le faire signifier conformément à la mentalité et aux intérêts d'un peuple.

Cette action de dévoilement est un enjeu de pouvoir majeur au sein d'une communauté. La parole est le vecteur des significations et des valeurs communes qui assurent la cohésion sociale. Ceux qui parviennent à imposer leurs visions dominantes détiennent le pouvoir politique. C'est pourquoi Platon, dans l'allégorie de la caverne, considère les maîtres de la parole comme les véritables maîtres.

Les gourous et les chefs démagogues doivent leur pouvoir à leur art rhétorique. Gorgias affirmait que grâce à la parole, on peut réduire à l'esclavage le médecin, le pédotribe et le financier. L'exhortation socratique à penser est une invitation à se réapproprier ce pouvoir confisqué et à déjouer la manipulation.

Jean-Paul Sartre insiste sur le rôle de l'écrivain engagé : "Il sait qu’il est l’homme qui nomme ce qui n’a pas encore été nommé ou ce qui n’ose dire son nom, il sait qu’il fait "surgir” le mot d’amour et le mot de haine entre les hommes qui n’avaient pas encore décidé de leurs sentiments. Il sait que les mots, comme dit Brice-Parain, sont des “pistolets chargés”."

Brice Parain : un "Sherlock Holmes du langage"

Brice Parain (1897-1971) était un philosophe et essayiste français, préoccupé par les problèmes du langage. Charles Blanchard le surnommait "le Sherlock Holmes du langage". Il scrutait les mystères de l'origine et de l'évolution des mots, comme en témoignent ses essais Essai sur le Logos platonicien, Recherches sur la nature et la fonction du langage et Sur la dialectique.

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Parain était conscient de la "profonde duplicité du langage" : il nous permet de communiquer, mais il nous trahit en ne livrant que notre part la plus impersonnelle. Il cherchait à empêcher que les mots ne composent un univers parallèle où l'idée de la chose se substitue à la chose même.

Les mots comme "pistolets chargés" : une métaphore de la responsabilité

L'expression "les mots sont des pistolets chargés" est une métaphore puissante qui souligne la responsabilité de celui qui parle ou écrit. Les mots ont la capacité de blesser, de manipuler, d'inciter à la violence, mais aussi d'inspirer, de réconforter et de construire.

L'écrivain engagé, selon Sartre, doit utiliser les mots comme un homme qui vise des cibles, et non comme un enfant qui tire au hasard. Il doit être conscient du pouvoir de ses mots et de leur impact sur le monde.

Langage, violence et domination

L'actualité nous offre de nombreux exemples de conflits sociaux où la parole semble impuissante et où la violence prend le relais. La violence est souvent perçue comme une réaction naturelle face à l'incompréhension et à l'injustice.

Le langage et la violence semblent a priori opposés. Le langage est la marque de la rationalité humaine, tandis que la violence est un acte irrationnel. Cependant, le langage peut également être un outil de domination et de violence.

Les sophistes, par exemple, utilisaient la rhétorique pour persuader et manipuler, au mépris de la vérité. Le langage, lorsqu'il cesse d'être purement rationnel, peut devenir un instrument de pression et de manipulation.

La propagande est un autre exemple de l'utilisation du langage pour inciter à la violence. Le régime nazi a utilisé la propagande pour moduler l'esprit de la population et la pousser à rejeter et à persécuter la communauté juive.

La violence verbale, qui se manifeste à travers les insultes, les remarques désobligeantes et le harcèlement, est une autre forme de violence liée au langage.

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