Les mots sont comme des pistolets chargés : une analyse philosophique

L'expression "les mots sont des pistolets chargés" est une citation attribuée à Jean-Paul Sartre, bien que Brice Parain ait également exprimé une idée similaire. Cette métaphore puissante invite à une réflexion profonde sur la nature du langage, son impact sur le monde et la responsabilité qui incombe à ceux qui l'utilisent. Cette analyse philosophique explore les différentes dimensions de cette affirmation, en examinant le pouvoir des mots, leur potentiel de transformation et les implications éthiques de leur utilisation.

Origine et contexte de l'expression

Bien que souvent associée à Sartre, l'idée que les mots peuvent être des armes remonte à des temps anciens. L'origine exacte de l'expression "les mots sont des pistolets chargés" est difficile à déterminer, mais elle s'inscrit dans une longue tradition de pensée qui reconnaît la force du langage. On assure que les premiers du genre, apparurent en 1461 en Angleterre, lors de la bataille de Townton qui vit s’affronter les maisons royales de York et de Lancaster.

Le pouvoir des mots : une force multiforme

La puissance des mots se manifeste de différentes manières. Ils peuvent influencer nos pensées, nos émotions et nos actions. Ils peuvent construire des ponts entre les individus, mais aussi creuser des fossés. Ils peuvent inspirer l'espoir et la motivation, mais aussi semer la peur et la division.

Oralité vs. Écrit : La question se pose de savoir si le pouvoir des mots réside davantage dans l'oralité ou dans l'écriture. L'oralité, par sa nature éphémère et son interaction directe, peut avoir un impact immédiat et émotionnel. L'écriture, quant à elle, offre une permanence et une possibilité de réflexion plus approfondie.

Types de pouvoir : Il est essentiel de définir le type de pouvoir dont on parle. Les mots peuvent exercer un pouvoir de persuasion, de manipulation, d'incitation à l'action, ou encore un pouvoir de guérison et de réconfort.

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Mots vs. Images : Le débat sur le poids des mots face au choc des images est également pertinent. Dans une société de plus en plus visuelle, les images peuvent sembler avoir supplanté les mots en termes d'impact émotionnel. Cependant, les mots restent essentiels pour interpréter et donner un sens aux images.

L'engagement à travers les mots

L'expression "les mots sont des pistolets chargés" est particulièrement pertinente dans le contexte de l'engagement. Sartre considérait que l'écrivain engagé est celui qui utilise les mots pour dévoiler le monde et inciter à son changement. Selon lui, l'écrivain engagé sait que la parole est action : il sait que dévoiler c'est changer et qu'on ne peut dévoiler qu'en projetant de changer. Il sait que les mots sont des pistolets chargés.

La place de l'artiste et de l'intellectuel engagé : La question de l'engagement soulève des interrogations sur la place de l'artiste et de l'intellectuel dans la société contemporaine. Sont-ils en train de s'effacer ? Leurs mots sont-ils devenus plus inoffensifs ?

Sartre et l'engagement : L'engagement de Sartre lui-même a été sujet à controverse. On l'a accusé d'avoir été passif sous l'occupation, compromis avec le totalitarisme, démagogique avec la jeunesse gauchiste. Il sut pourtant, quelquefois faire preuve de lucidité et de courage. La figure de Sartre concentre de manière saisissante à la fois les aspects essentiels d'un temps d'oscillation, d'hésitation et de décision qui traduisent simultanément le propre parcours de son siècle.

Une littérature engagée : engagement ou neutralisme ? Sartre affirmait que l'écrivain engagé sait que la parole est action. Il sait qu'il fait "surgir” le mot d’amour et le mot de haine entre les hommes qui n’avaient pas encore décidé de leurs sentiments. Il sait que les mots, comme dit Brice-Parain, sont des “pistolets chargés”. S’il parle, il tire. Il peut se taire mais pusiqu’il a choisi de tirer, il faut que ce soit comme un homme, en visant des cibles et non comme un enfant, au hasard, en fermant les yeux et pour le seul plaisir d’entendre les détonations.

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Les mots et l'écriture comme une fuite

Pour Sartre, l’écriture était fuite et issue tout à la fois, la seule porte qu’il lui était possible d’ouvrir dans le mur d’une existence (et d’une profession) sans futur. La poésie chez Sartre servira tout autant de pierre de touche à l’engagement du prosateur (il saura qu’il est engagé précisément s’il ne se contente pas de faire des vers, pour l’amour des rimes) que de double esthétique à l’expression picturale (le peintre, comme le poète, ne peint que pour peindre).

Poésie et prose : Sartre établit une distinction entre la poésie et la prose. Lorsqu’on fait appel à la liberté pour créer un poème sans pour autant changer le réel, pour le pur plaisir de la contemplation ou de la jouissance esthétique, c’est incontestablement le signe que l’on transforme la création en un épiphénomène qui, faute de dévoiler et de transformer le monde, essaye « de le copier le mieux possible, avec des mots, comme le peintre réalise la copie avec des couleurs ». L’absence de modification du réel sépare ainsi la poésie de la prose tout en permettant à la peinture et à la poésie de converger vers une même forme d’expression : le poète est « quelqu’un qui utilise les mots d’une autre manière » que le prosateur, « c’est-à-dire en tant qu’ils sont des objets dont l’assemblage produit certains effets, comme des couleurs sur une toile en produisent ».

La prose et la politique : Par ailleurs, ce qui distingue la poésie de la prose rapproche la prose de la politique : la littérature serait un appel à la liberté de l’autre, cherchant à nommer le monde pour le transformer, sans pour autant recourir à une violence inutile. Mais, du coup, victimes collatérales de cette rigidification de l’engagement littéraire, peinture et poésie semblent exclues de cette reprise en charge du monde par la liberté humaine : si le véritable écrivain « n’écrit pas … ne parle pas dans le désert », si la véritable libération ne se fait pas « en faisant des poèmes ou par une embrassade générale des gens, un beau jour », alors les beaux arts se voient expulsés hors du champ de la praxis vers celui de l’exis. La logique de la praxis veut qu’il y ait dépassement d’un objet (le mot) et son intégration dans une totalisation qui le dépasse (l’idée ou l’action), alors que la poésie opère une boucle à l’intérieur de la langue, identifiant les mots à des choses.

Le langage comme système de signes

Pour clarifier le problème du langage, nous emploierons ici le vocabulaire de la linguistique saussurienne, même si il ne correspond pas de bout en bout au glossaire sartrien. Si le langage est un système de signes visant à exprimer et à communiquer un contenu de significations (choses ou idées que nous nommerons le signifié) à travers un matériau phonique, visuel ou scriptural (le signifiant), alors la prose consiste, selon Sartre, à utiliser des signifiants pour viser des signifiés, sans pour autant prendre conscience des premiers en tant que tels ni s’arrêter à leur forme : bien au contraire, portés par nos idées, nous passons par-dessus les mots.

Signifiant et signifié : Sartre, dans son article sur la musique de Leibowitz, précisera qu’un « objet est signifiant lorsqu’on vise à travers lui un autre objet », ce qui conduit l’esprit à ne pas prêter attention au signe. Ce dernier, pris dans sa matérialité, n’est alors qu’un « véhicule d’idées » que nous oublions au moment même où nous lui faisons accomplir sa fonction : « le regard, dans la prose, traverse le mot et s’en va vers la chose signifiée ». Le mot s’efface au profit de la signification, comme s’évanouissait l’analogon pictural au profit de l’image-objet, dans la première théorie de l’imaginaire. La prose implique ainsi un usage transitif et utilitaire du langage, puisque le mot n’est que le moyen d’autre chose ; à peine est-il prononcé, écrit ou lu, nous l’abandonnons aussitôt au profit de la chose qu’il désigne, suivant le fil conducteur que nous avons tracé entre le mot et l’idée ; le signifiant n’est qu’un jalon, une borne matérielle laissée au bord d’une route linéaire à sens unique.

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Le sacrifice du signifiant : Sartre fait ici un usage purement technique du concept de « signifiant » ; cantonné à la matérialité du signe, il devient inséparable de la « signification » ou du « signifié » qu’il permet de viser : un objet est dit « signifiant lorsqu’on vise à travers lui un autre objet », autrement dit le signifiant n’a pas d’existence propre, séparable ou absolue. Signifiant sacrifié sur l’autel des idées, il n’est qu’un objet relatif à un autre. Il s’efface même jusque dans sa définition grammaticale : le participe présent « signifiant » indique une action en train de se dérouler sous nos yeux, simultanément au regard qui l’observe ; invariable donc impersonnel, il n’est qu’un point de passage, une transition inessentielle vers une finalité plus essentielle : il n’existe qu’ « en passant ».

La responsabilité du locuteur

Si les mots sont des pistolets chargés, il est crucial de prendre conscience de la responsabilité qui incombe à celui qui les manie. Il est vrai, rappelle Sartre en s’inspirant de Brice-Parrain, que les mots sont comme des « pistolets chargés » ; ils visent une cible et une fois le coup tiré, doivent l’atteindre avec précision ; si nous devons utiliser les mots comme des armes, « il faut que ce soit comme un homme, en visant des cibles et non comme un enfant, au hasard, en fermant les yeux et pour le seul plaisir d’entendre les détonations ».

Parler, c'est agir : L'erreur serait de croire que « la parole est un zéphyr qui court légèrement à la surface des choses, qui les effleure sans les altérer. Et que le parleur est un pur témoin qui résume par un mot sa contemplation inoffensive. Parler c'est agir : toute chose qu'on nomme n'est déjà plus tout à fait la même, elle a perdu son innocence » écrit Sartre dans Qu'est-ce que la littérature ? Gallimard, Idées, p. 29.

Le mot fait exister : Le mot fait exister pour la conscience. Ce qu'on ne nomme pas n'a pas d'existence pour nous. Nommer consiste à tirer du néant, à faire venir à l'existence. La parole fait surgir le réel en le dévoilant d'une certaine manière.

La parole et le pouvoir : Toute société a besoin d'un ciment idéologique pour être cohérée et c'est par la parole que sont véhiculées les significations et les valeurs communes. Le pouvoir politique appartient donc à ceux qui parviennent à imposer les visions dominantes, à l'intérieur d'une cité donnée. C'est dire, comme Platon le montre dans l'allégorie de la caverne, que les véritables maîtres sont les maîtres de la parole.

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