Niki de Saint Phalle et l'Analyse des "Grands Tirs" : Une Explosion de Couleur et de Rébellion

Niki de Saint Phalle, figure majeure de l'avant-garde européenne du XXe siècle, a marqué le monde de l'art avec ses créations audacieuses et son approche novatrice. Connue pour ses "Nanas" démesurées, sculptures colorées célébrant la féminité, elle a également créé une série d'œuvres percutantes et moins connues, mais tout aussi importantes : les "Tirs". Ces tableaux-performances, réalisés à la carabine, sont une expression de rage, de libération et de critique sociale.

Genèse et Redécouverte des "Tirs"

Les "Tirs" sont une série de toiles qui ont contribué à la notoriété de Niki de Saint-Phalle. Cet ensemble de tableaux-performance accomplis à la carabine présente un résultat spectaculaire. Les tirs sont des œuvres qui ont rendu célèbre Niki de Saint-Phalle à l’international. La série des œuvres basées sur le principe des tirs débute en 1961 et s’est achevée en 1963.

Le tableau "Tir" fut présenté pour la première fois en 1961 à la galerie J à Paris, lors de l’exposition "Volonté". Pourtant, la série fut longtemps ignorée en France, avant d’être redécouverte lors d’une exposition intitulée "On Joue ! Assemblages et tirs". Ce regain de popularité fut salué par la critique, reconnaissant l'importance de cette période dans l'œuvre de l'artiste.

Les premiers "Tirs à la carabine" débutèrent à Paris le 12 février 1961, derrière l’impasse Ronsin. Ces performances marquaient une rupture avec les conventions artistiques traditionnelles et annonçaient l'engagement de Niki de Saint Phalle dans une démarche artistique à la fois personnelle et politique.

Un Acte Cathartique et Libérateur

Selon l’artiste, lorsqu’elle composait ses tableaux, elle laissait éclater sa rage contre son père qui l’a violée à l’âge de 11 ans. Les tirs est une manière pour Niki de Saint-Phalle d’exorciser tous ses démons en faisant pleurer puis tuer la peinture. À cause de la guerre dont elle est victime, Niki est ressuscitée par ses œuvres.

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Les "Tirs" ne furent pas seulement des performances spectaculaires, mais aussi des réflexions profondes sur le rôle de l’artiste et de l’acte créatif. Pour Niki de Saint Phalle, tirer sur la toile était une manière de se libérer de ses propres démons intérieurs, de canaliser sa colère et sa douleur en un geste cathartique. Ces performances exprimaient également une critique des institutions artistiques traditionnelles et des normes de beauté établies. C'était, selon ses mots, "un assassinat sans victime".

Le Processus Créatif des "Tirs"

Pour réaliser ses « Tirs », Niki de Saint Phalle ouvrait le feu sur une toile enduite de plâtre et recouverte d’objets. Des poches remplies de peinture étaient disposées sur la surface. Dès lors que les balles perçaient les bulles, les couleurs s’échappaient et se répandaient sur la toile. Un clin d’œil à la technique du dripping de Jackson Pollock, que Niki de Saint Phalle admirait beaucoup. Elle le dit elle-même “La peinture était la victime” mais “Qui est la peinture ? Papa ?

Niki de Saint Phalle décida, au début des années 60, de concevoir un dispositif de peinture inédit, et invente une forme de violence… non-violente : à l'aide d'une carabine et avec habileté, elle tire sur des tableaux préparés à l'avance, faits d'images, de plâtre, d'objets collés (bustes masculins, objets religieux, poupées…) mais aussi de sacs de peinture qui explosent au moment de l'action, le tout étant recouvert de peinture blanche.

Il y a donc une première œuvre, un premier moment, avec un objet abstrait, blanc et en relief ; puis le moment de la performance, qui se déroule en public : l'artiste n'hésite pas à se donner en spectacle, et se plaît à renverser les stéréotypes de genre. Se saisir d'une arme, et se montrer dans une posture considérée comme virile est une action politique en soi, une revendication féministe propre à marquer les esprits, et qui donne lieu à de nombreuses photographies.

Vient enfin l'œuvre finale, qui ne cache rien de la violence symbolique qui lui a donné naissance : on devine les impacts sur les tableaux, et on voit distinctement les coulures de peinture, comme autant de blessures jamais refermées.

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Une Performance Participative

Une anecdote emblématique de cette période nous transporte lors de l’une de ses premières performances publiques. Lors d’une exposition à la galerie J à Paris, en février 1961, Niki invita le public à participer à l’acte créatif en tirant eux-mêmes sur ses œuvres. Parmi les invités, des artistes renommés comme Robert Rauschenberg et Jasper Johns se prirent au jeu, transformant cette performance en un événement collectif et festif.

Lors d’une autre performance mémorable au Moderna Museet de Stockholm en 1966, Niki de Saint Phalle érigera un mur entier de cibles à détruire. Cette installation, spectaculaire par son ampleur, attirera une foule nombreuse et fascinée. Les spectateurs, armés de carabines, participaient à la destruction créative de l’œuvre, chacun contribuant à l’explosion de couleurs et de formes.

Exemples d'Œuvres de la Série "Tirs"

Parmi ses tableaux, citons : "Long shot, second shooting session", "Tir de Jaser Johns", "La Cathédrale rouge", "La Sorcière rouge", "Kennedy Khrouchtchev" et "King Kong". Niki de Saint-Phalle réalisa plusieurs tableaux au cours des années 1961 et 1962.

Le Contexte Artistique et Personnel

Dans les années tumultueuses du XXe siècle, alors que l’art cherchait sans cesse à redéfinir ses frontières, Niki de Saint Phalle émergea avec une vision audacieuse et révolutionnaire. Ses œuvres, marquées par une liberté créative sans compromis, défiaient les conventions et les attentes.

Violée par son père à l'âge de 11 ans, Nikki de Saint-Phalle, qui commença sa carrière comme mannequin et n'a suivi aucun parcours académique, en connaît un rayon en matière de domination masculine. A travers les tirs, elle prend sa revanche. D'objet, elle devient sujet ; elle cesse d'être victime pour imposer sa marque. Enfin, ces performances sont surtout l'occasion de rendre ses souffrances visibles et de les sublimer à travers un geste qui choque les commentateurs de l'époque - est-ce bien là le rôle d'une femme ?- sans toujours comprendre qu'il faudrait être choqué par ce que l'artiste dénonce : pour exprimer les douleurs réelles des femmes, elle nous tend simplement le miroir symbolique des blessures infligées à ces tableaux qui "saignent".

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Niki de Saint Phalle (franco-américaine née à Neuilly-sur-Seine) est revenue en France l’année précédente, après avoir vécu à New York où elle s’est mariée avec le poète Harry Mathews. Elle sort d’une grave dépression. « J’ai commencé à peindre chez les fous. J’y ai appris à traduire en peinture mes sentiments, les peurs, la violence, l’espoir et la joie », dira-t-elle.

Niki de Saint Phalle, Jean Tinguely et Pontus Hulten : Un Triangle Artistique

L’exposition Niki de Saint Phalle, Jean Tinguely, Pontus Hulten au Grand Palais à Paris plonge le spectateur dans l’univers bouillonnant de Niki de Saint Phalle et Jean Tinguely à travers le regard visionnaire de Pontus Hulten. Entre passion et création sans limites, l'alchimie qui unit ces artistes et leur complice leur permet de créer un art libre, participatif et révolutionnaire. "Des âmes sœurs", comme le dit Niki de Saint Phalle elle-même, qui se mettent en valeur l'un et l'autre : "ce qui est absolument génial, et je pense que c'est presque unique, c'est que Jean Tinguely l va bien souvent être l'assistant de Niki de Saint Phalle".

Couple mythique, Niki de Saint Phalle (1930 - 2002) et Jean Tinguely (1925 - 1991) sont unis par un lien artistique indéfectible et une vision commune de la création comme acte de rébellion contre les normes établies. L’exposition retrace l’itinéraire prolifique de ces deux artistes à travers la figure de Pontus Hulten (1924 - 2006), premier directeur du Musée national d’art moderne au Centre Pompidou, qui partage leur conception d’un art disruptif, pluridisciplinaire et participatif. Tout au long de sa carrière, il fournit un soutien inconditionnel à Saint Phalle et Tinguely : acquisitions d’œuvres, rétrospectives dédiées, cartes blanches et appui à des projets hors normes tels que la gigantesque Nanade l'exposition Hon - en Katedral (1966) au Moderna Museet de Stockholm, ou l’exposition Le Crocrodrome de Zig & Puce (1977) dans le Forum du Centre Pompidou.

Sa rencontre en 1956 avec Jean Tinguely, à Paris, est décisive. Jean Tinguely, qui connaîtra la célébrité avec ses sculptures-machines animées, devient son compagnon en 1960. « Pour Jean Tinguely, la création de machines inutiles, déceptives, parfois cocasses, met en péril l’idée même de progrès technologique. Il veut créer un art pour tous, participatif. L’œuvre de Niki de Saint Phalle est en phase avec ces conceptions.

Quand Niki de Saint Phalle rencontre Jean Tinguely, elle a 25 ans, des dessins plein les poches et des rêves de chapelles et de jardins extraordinaires. Lui ne rit pas, il l’écoute, et lui dit cette phrase qu’elle n’oubliera jamais : "Le rêve, c’est tout. Jean Tinguely, c’est l’énergie brute, l’instinct de la machine et le feu de la sculpture en mouvement. Niki de Saint Phalle : la couleur, l’intuition, les récits symboliques et mythologiques. À deux, ils forment un duo électrique. Tout au long de leur vie, l’amour indéfectible qu’ont éprouvé Niki de Saint Phalle et Jean Tinguely l’un pour l’autre a été placé sous le signe de l’admiration mais aussi du défi.

Un Art Engagé et Féministe

Niki de Saint Phalle fascine aujourd’hui par la modernité de sa pensée et de son action. Camille Morineau, conservatrice et historienne de l’art, souligne qu'"elle se nourrit, au moins autant de ce qui se passe autour d’elle que de son histoire personnelle, qu’elle va au fond sublimer." L’œuvre de Niki de Saint Phalle se déploie ainsi dans une tension constante entre la rondeur, la couleur, la joie, et une forme de violence dont elle s’empare en tant que femme. "Cette brutalité, au fond, quand elle est apparue et associée à Niki de Saint Phalle, était extraordinaire, parce que c’était une femme qui domptait la brutalité, qui prenait la carabine, de telle sorte que son art peut être considéré comme un art proto-féministe." Plus largement, cette "colère contemporaine", comme le dit Philippe Azoury, était "une colère de consommation, une colère de cause politique."

Pour Niki de Saint Phalle, l’art est un combat. À partir de 1961, ses Tableaux-tirs, réalisés à la carabine, consistent à faire exploser sur la toile des ballons remplis de peinture, actant la mise à mort de la peinture traditionnelle. En pionnière de la performance, elle affirme ce qui sera son leitmotiv : désacraliser l’art.

Niki de Saint Phalle est autodidacte, engagée, féministe. Elle fait partie du groupe des Nouveaux-Réalistes, fondé par Yves Klein un an avant. Ce mouvement est une nouvelle approche de la réalité, un recyclage poétique de l’espace urbain. Les nouveaux réalistes utilisent des palissades, des barils ou même des détritus dans leurs œuvres.

L'Héritage de Niki de Saint Phalle

Niki de Saint Phalle poursuivit cette série de « Tirs » jusqu’au milieu des années 1960, avant de se tourner vers d’autres formes d’expression artistique, telles que ses célèbres « Nanas » et ses sculptures monumentales.

Au-delà de ses sculptures, Niki de Saint Phalle a également marqué le monde de l'art avec des projets monumentaux, dont le Jardin des Tarots en Toscane (Italie), entre 1979 et 1993. Ce parc de sculptures est considéré comme l'une de ses réalisations les plus abouties, mêlant architecture, sculpture et spiritualité.

Composée d’une centaine d’œuvres des deux artistes (peintures, sculptures, films…), celle-ci s’articule autour des projets les plus spectaculaires qu’ils ont développés ensemble. En 1966, au Moderna Museet de Stockholm (dirigé par Pontus Hulten de 1957 à 1972), ils créent Hon, une déesse de la fertilité de 25 mètres, dans laquelle le public est invité à entrer… par le vagin. L’intérieur de cette gigantesque Nana peinte par Niki de Saint Phalle est aménagé par Jean Tinguely. Destinée à être éphémère, l’installation est détruite à la fin de l’exposition.

Suivront d’autres réalisations dantesques, comme le Crocodrome de Zig et Puce, un dragon au dos hérissé de roues installé en 1977 dans le Forum du Centre Pompidou transformé pour l’occasion en fête foraine, et bien sûr, Le Cyclop de Milly-la-Forêt. La création de ce monstre en acier, sculpture-architecture à laquelle participeront d’autres artistes comme Rico Weber ou Daniel Spoerri, débute en 1969. Mais pour Niki de Saint Phalle, le projet le plus important est celui du Jardin des Tarots, en Toscane, qui l’occupera de 1979 à 1998.

Niki de Saint Phalle au Cinéma

Pour son premier long métrage, l'actrice et réalisatrice Céline Sallette s'est penchée sur la figure mythique de Niki de Saint Phalle. Niki s’attache aux années qui suivent l’arrivée de l’artiste en France, dans les années 1950, alors qu’elle vit avec son premier époux. Sur une décennie, le récit retrace la naissance d’une vocation et l’émancipation d’une femme, depuis ses premiers pas dans les cercles d’avant-garde jusqu’à sa rencontre avec Jean Tinguely, avec qui elle partagera sa vie et son art. Un "exemple", selon Céline Sallette. Le film s'appuie sur l'autobiographie qu'elle écrit qui s'appelle Harry et moi les années de famille, un "parcours héroïque dans sa découverte de l'inceste, dans sa résilience, dans ses choix." L'art de la plasticienne est imprégné de cet événement, ce que le film illustre : "elle passe du silence au cri, au cri de révolte, au cri de rage", explique Céline Sallette. Niki de Saint Phalle et Jean Tinguely par Charlotte le Bon et Damien Bonnard, dans le film "Niki" de Céline Sallette

Si elle a entamé une carrière d'actrice avant de se lancer dans l'art, Niki de Saint Phalle est aussi passée de l'autre côté de la caméra. Trois ans après Daddy, scénario qu’elle écrit, mais dont la mise en scène est confiée à Peter Whitehead, Niki de Saint Phalle réalise Un rêve plus long que la nuit, œuvre totale. Elle y dirige sa propre fille, transformée en une Alice moderne, égarée non pas au pays des merveilles, mais dans celui des grandes personnes et du patriarcat. Devenue adulte par enchantement, Camélia traverse un univers à la fois fantastique et cauchemardesque, dans des décors foisonnants imaginés par Saint Phalle et Jean Tinguely. Un film "incroyablement singulier" et "en dehors des règles du bon goût et du mauvais goût", selon Philippe Azoury qui illustre l'émancipation de l'artiste et son affirmation.

Expositions Récentes

En 2014, une rétrospective au Grand Palais permettait de redonner à Niki de Saint Phalle (1930-2002) la place qu’elle mérite dans l’histoire de l’art du XXe siècle. Le musée du Luxembourg, à Paris, confronte quelques-unes de ses créations à celles du groupe des Nouveaux Réalistes (Yves Klein, Martial Raysse, Arman… ), qu’elle rejoint en 1960. À Aix-en-Provence, l’Hôtel de Caumont s’intéresse au bestiaire, réel ou fantastique, qui traverse son iconographie.

Entre symboles et mythe, Niki de Saint Phalle, connue pour ses Nanas démesurées et pour ses Tirs à la carabine, est au cœur des expositions "Le bestiaire magique" au Centre d’art Caumont à Aix-en-Provence, et "Niki de Saint Phalle, Jean Tinguely, Pontus Hulten" au Grand Palais à Paris.

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