Niki de Saint Phalle (1930-2002) est une figure marquante du XXe siècle, une artiste dont la vie et l'œuvre sont inextricablement liées à la rébellion, à la libération et à une exploration profonde de l'âme humaine. Tour à tour mannequin, peintre, sculptrice et réalisatrice, elle a marqué le monde de l'art par ses créations provocantes, colorées et engagées. Son parcours, jalonné de traumatismes personnels et de combats sociétaux, a fait d'elle une artiste à la fois complexe et profondément humaine.
Une jeunesse tourmentée et une soif de liberté
Catherine Marie-Agnès Fal de Saint Phalle est née le 29 octobre 1930 à Neuilly-sur-Seine, dans une famille de l'aristocratie française. Sa mère, Jeanne Jacqueline Harper, était américaine, et son père, André Marie Fal de Saint Phalle, était français. Elle était la deuxième d'une fratrie de cinq enfants. Élevée dans un milieu privilégié mais marqué par le krach boursier de 1929 qui ruina la banque familiale, Niki connut une enfance instable, ballottée entre la France et les États-Unis. Cette instabilité précoce forgea chez elle un sentiment de déracinement et un besoin constant de changement.
Son éducation religieuse dans une institution stricte contribua à alimenter son esprit de rébellion. Très tôt, elle refusa les conventions et la place de femme au foyer que son milieu lui destinait. Adolescente, elle devint mannequin et posa pour des magazines prestigieux tels que Life et Vogue. "Un jour, j’avais alors 17 ans, je suis allée à un bal. Là, j’ai rencontré un homme qui possédait une agence de mannequins. Il m’a demandé si ça me plairait de devenir mannequin." Ce passage dans le monde de la mode lui offrit une certaine indépendance financière et une visibilité, mais ne combla pas son besoin d'expression profonde.
À 18 ans, elle s'enfuit avec le poète Harry Mathews, qu'elle épousa. "Harry était une encyclopédie vivante. Une quantité gigantesque d’informations était emmagasinée à l’intérieur de son puissant cerveau. Harry accumulait avec passion les mots, les faits, les langues, la poésie, la musique, les jeux de mots, et plus tard, hélas, les femmes. Comment ne serais-je pas tombée amoureuse de lui ? Nous étions destinés à nous rencontrer." De cette union naîtront deux enfants. Elle commence à peindre en 1952.
L'éclosion artistique et les "Tirs"
C'est à partir de 1952 que Niki de Saint Phalle se lance dans la peinture, de manière autodidacte. Elle y trouve un moyen d'exprimer ses émotions et de structurer sa vie intérieure. "Peindre calmait le chaos qui agitait mon âme et fournissait une structure organique à ma vie sur laquelle j’avais prise. C’était une façon de domestiquer ces dragons qui ont toujours surgi dans mon travail tout au long de ma vie et cela m’aidait à me sentir responsable de mon destin." Elle s'inspire des œuvres de Gaudi, Dubuffet et Pollock. Un voyage à Barcelone et la découverte de l'œuvre de Gaudí la marquent profondément.
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Au début des années 1960, après son divorce en 1961, l'œuvre de Niki de Saint Phalle commence à être reconnue, notamment grâce à ses "Tirs". Ces performances, qu'elle réitère dans le monde entier, consistent à pulvériser des poches de peinture à l'aide d'une arme à feu. Les "Tirs" sont une forme d'expression violente et cathartique, une manière d'extérioriser ses démons intérieurs. "À travers cette performance artistique, ces « Tirs » sont la représentation d’une violence matérialisée. Fortement perturbée par un père incestueux, les « Tirs » sont alors un moyen d’extérioriser ses démons intérieurs: elle tire ainsi sur son géniteur et sur la société afin de s’en libérer. Selon elle, « il existe dans le cœur humain un désir de tout détruire. Détruire c’est affirmer qu’on existe envers et contre tout."
En 1960, elle rejoint le groupe des Nouveaux Réalistes, aux côtés de César, Mimmo Rotella, Christo et Yves Klein. Elle est reconnue comme l'unique artiste femme du mouvement en France. Parallèlement, elle est considérée comme une artiste américaine s'inscrivant dans l'histoire des Combine Paintings Néo Dada, aux côtés de Robert Rauschenberg et Jasper Johns.
Les "Nanas" et l'exploration du féminin
Après les "Tirs", Niki de Saint Phalle explore les différents rôles de la femme. Elle réalise des poupées de taille humaine en papier mâché, figurées en robe de mariée ou en mère parturiente. Ces créations évoluent ensuite vers les "Nanas", des sculptures représentant des femmes plantureuses et colorées, symboles de joie de vivre et de liberté. "-Je suis un peu folle. Je suis comme mes œuvres, éphémère ! Ma peinture calme le chaos qui agite mon âme." Certaines de ses « Nanas » sont en exposition permanente à Hanovre en Allemagne.
Les "Nanas" deviennent l'une des signatures de l'artiste, des figures emblématiques de son œuvre, reconnaissables entre toutes. Elles sont exposées dans le monde entier et contribuent à sa renommée internationale. En 1966, elle crée avec Jean Tinguely, qui deviendra son mari en 1971, Hon, une femme monumentale de 28m de long sur 6m de haut et 9m de large, couchée sur le dos au Moderna Museet de Stockholm. Les visiteurs pénètrent la sculpture par l’entrejambe pour y découvrir à l’intérieur plusieurs pièces réalisées par l’artiste. Elle est représentée sur l’affiche de l’exposition et elle fait partie des réalisations monumentales de Niki de Saint Phalle et Jean Tinguely : "Hon". Une Nana géante, joyeuse et déroutante de 28 mètres de long !
Engagements et révélations
Niki de Saint Phalle fut l'une des premières artistes à aborder la question raciale. La couleur noire joue d’ailleurs un rôle important dans toute sa création artistique. Elle fut la première à défendre les droits civiques notamment ceux des noirs américains, à lutter en faveur du multiculturalisme américain, à combattre pour la libéralisation de la femme du patriarcat et à utiliser l’art pour sensibiliser le grand public aux ravages du sida. "Le communisme et le capitalisme ont échoué. Je pense que le temps est venu d'une nouvelle société matriarcale. Vous croyez que les gens continueraient à mourir de faim si les femmes s'en mêlaient ?"
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À plus de soixante ans, elle révèle dans un livre adressé à sa fille, les viols et l'inceste qu'elle a subis par son père lorsqu'elle était adolescente. Cet épisode, découvert tardivement par le grand public, permet de mieux comprendre nombre de ses œuvres et de ses combats. "J’ai écrit ce livre d’abord pour moi-même, pour tenter de me délivrer enfin de ce drame qui a joué un rôle si déterminant dans ma vie. Je suis une rescapée de la mort, j’avais besoin de laisser la petite fille en moi parler enfin. Mon texte est le cri désespéré de la petite fille." Elle y décrit la honte et le silence qui ont entouré cet abus, ainsi que les conséquences psychologiques désastreuses qu'il a engendrées. "Selon eux [les psychiatres], aucun homme ne pouvait être blâmé de ne pas avoir pu résister à la séduction perverse d'une petite fille. J’avais été élevée dans la honte de mon corps et dans l’idée catholique du péché. Les sœurs irlandaises, au couvent, étaient obsédées par le sexe. Les enfants sont perméables. J’avais bu de ce lait empoisonné. […] A l’époque, un mot de travers, c’était une giffle [sic]. Si j’avais osé parler, que se serait-il passé ?"
La publication de ce livre est un acte de courage et de libération, qui permet à Niki de Saint Phalle de se réapproprier son histoire et de donner une voix aux victimes de violences sexuelles. "D’écrire Traces et de me remémorer m’ont aidée à changer mon paysage intérieur, et à réaliser que mon père était une personne très complexe. J’ai découvert aussi qu’à de nombreux égards, je lui ressemblais : son humour provocateur, son goût du risque, sa passion pour le travail et ses idées progressistes. L’écriture a permis à mes yeux intérieurs de s’ouvrir."
Le Jardin des Tarots et la Fontaine Stravinsky: des œuvres monumentales
Inspirée par le Parc Güell de Gaudí à Barcelone, Niki de Saint Phalle réalise, à partir de 1979, le Jardin des Tarots à Garavicchio en Toscane. Ce jardin est un ensemble de sculptures monumentales inspirées par les figures du jeu de tarot, un univers onirique et coloré où l'artiste exprime sa vision du monde et de la vie.
En 1983, sa collaboration avec Jean Tinguely aboutit à la Fontaine Stravinsky, près de Beaubourg à Paris. Cette fontaine, composée de sculptures animées et colorées, est un hommage au compositeur Igor Stravinsky et un exemple de l'union artistique et personnelle entre Niki de Saint Phalle et Jean Tinguely. Couple uni par des liens indéfectibles et une vision de l'art comme acte de rébellion, Niki de Saint Phalle et Jean Tinguely ont marqué les premières décennies du Centre Pompidou. Au Grand Palais, les célèbres machines animées et sonores de Jean Tinguely se mettent en mouvement. Au Grand Palais, se raconte l’histoire d’un trio pas comme les autres : Niki de Saint Phalle, Jean Tinguely et Pontus Hulten. Entre amitié fidèle, projets spectaculaires et goût pour la liberté, ils ont bousculé ensemble l’art du XXe siècle.
Les dernières années et l'héritage
En 1994, pour des raisons de santé, Niki de Saint Phalle s'établit à La Jolla, en Californie. Elle y installe son atelier où elle crée de nombreuses sculptures et de moins en moins de peintures. Elle y reste jusqu'à sa mort. Elle continue de créer et d'exposer, laissant derrière elle une œuvre immense et diverse. Niki de Saint Phalle a laissé derrière elle une œuvre immense. Elle a fait de nombreuses donations notamment au Sprengel Museum Hannover et au musée d’art moderne et art contemporain de Nice.
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Niki de Saint Phalle est décédée le 21 mai 2002 à La Jolla, en Californie, des suites d'une maladie pulmonaire. Elle laisse un héritage artistique majeur, marqué par la couleur, la joie, la rébellion et l'engagement. Ses œuvres continuent d'inspirer et de fasciner le public du monde entier. Elle a su exprimer sa personnalité dans les médias et faire connaître son travail dans la même période qu’Andy Warhol.
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