Le Bon, la Brute et le Truand : une analyse approfondie

Le film "Le Bon, la Brute et le Truand" de Sergio Leone est bien plus qu'un simple western spaghetti. C'est une œuvre complexe qui explore des thèmes universels tels que la moralité, la justice, la cupidité et la nature humaine. Pour comprendre pleinement ce film culte, il est essentiel d'analyser ses personnages principaux, son contexte historique et les différents niveaux d'interprétation qu'il offre.

Une division du monde en deux catégories

Une des citations les plus célèbres du film est celle prononcée par Blondin (le Bon) à Tuco (le Truand) : « Tu vois, le monde se divise en deux catégories : ceux qui ont un pistolet chargé, et ceux qui creusent. » Cette phrase, popularisée par le rappeur Kheops, suggère une vision bipolaire et manichéenne du monde. Elle oppose ceux qui ont le pouvoir et les moyens d'agir à ceux qui sont soumis et doivent se contenter de travailler dur.

Cette division peut être interprétée de différentes manières. Elle peut refléter les inégalités sociales et économiques, où certains individus possèdent les ressources et l'influence nécessaires pour dominer les autres. Elle peut également illustrer une opposition entre ceux qui prennent des risques et ceux qui préfèrent la sécurité et la routine.

Au-delà de cette interprétation sociale, la citation peut aussi être envisagée sur un plan plus philosophique. Elle peut évoquer la distinction entre ceux qui sont actifs et ceux qui sont passifs, entre ceux qui façonnent leur destin et ceux qui le subissent.

Société et sacré : une dualité omniprésente

La division du monde en deux catégories se retrouve également dans la distinction entre le sacré et le profane. On peut identifier une société noble et pure, opposée à une société vulgaire et impure. Ces deux sociétés, dans leurs diverses formes de vie, affirment les catégories de l'invisible et du visible, du pur et de l'impur, de l'homme et de la femme, de l'immatériel et du matériel.

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Ces deux mondes sont liés par des rapports d'oppositions pragmatiques précisément définitoires. Le monde sacré se divise lui-même en deux catégories : la société hautement pure ou le monde faste et la société hautement impure ou le monde néfaste. Ainsi, tout l'univers de ces sociétés est structuré par les catégories du visible et de l'invisible, des catégories intelligibles car socialement organisées et supportables par les individus.

Pouvoir et action : qui a les moyens ?

Une autre façon d'interpréter cette division du monde est de la considérer sous l'angle du pouvoir et de l'action. D'un côté, il y a ceux qui ont les moyens d'agir, qui possèdent l'économie et l'argent véritable, le Capital en action (production, distribution, destruction). De l'autre, il y a ceux qui n'ont guère les moyens que de regarder l'économie et l'argent véritable en action, c'est-à-dire de regarder le Spectacle (Debord) de ceux qui ont les moyens.

Cette interprétation met en évidence la question de l'accès aux ressources et aux opportunités. Elle souligne le fait que certains individus sont en mesure d'influencer le cours des événements, tandis que d'autres sont réduits à un rôle de spectateurs.

Applications variées : un exercice de style

La citation du film peut être utilisée comme un exercice de style pour créer des répliques cultes. Voici quelques exemples d'une vision bipolaire, manichéenne ou antinomique :

  • Ceux qui se rasent eux-mêmes et ceux qui ne se rasent pas eux-mêmes. Mais alors qui rase le barbier ?
  • Ceux qui cherchent et ne trouvent pas, les autres trouvent et ne sont pas contents.
  • Ceux qui lisent des livres et ceux qui écoutent ceux qui ont lu des livres.
  • Ceux qui plaisent et celles qui ne plaisent pas.
  • Les aveugles de la vue et les aveugles de la vie.
  • Les humains qui ruminent l'herbe, et les humains qui ruminent du verbe.
  • Les monstres et les saints…

Ces exemples illustrent la manière dont la division du monde en deux catégories peut être appliquée à différents aspects de la vie humaine.

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Optimistes et pessimistes : deux camps irréconciliables

Une autre division fondamentale est celle entre les optimistes et les pessimistes. D'un côté, il y a les confiants, les prêts à croire, les disposés à s'enflammer et à compatir, les toujours prompts à risquer, à espérer, à se tromper. De l'autre, il y a les prudents, les méfiants, les rétifs aux emballements comme aux excuses, les chiches en audace, en enthousiasme, en empathie.

« On va y arriver », c'est le credo des optimistes. Le sort des optimistes est cruel : il suffit d'un événement malheureux pour que leur vision positive soit remise en question. Les sceptiques, eux, sont tranquilles, en embuscade, jamais pris en défaut. L'enthousiaste a tout à perdre, le sceptique tout à gagner.

Cette opposition entre optimistes et pessimistes reflète une différence fondamentale dans la manière dont les individus perçoivent le monde et envisagent l'avenir.

Le rôle de la culture : une influence déterminante

La culture joue un rôle important dans la manière dont les individus se sentent, s'apprécient ou se rejettent. Elle présélectionne et détermine nos relations hormonales avec les autres. Elle nous prive de certains et nous recommande d'autres sujets sociaux, sinon nous oblige (contrainte sociale-morale) à les fréquenter et à les préférer.

Cette règle est la construction psychoculturelle des moindres groupes socio-sexuels et l'explication générale de la xénophobie culturelle. Les effets symboliques des intérêts animaliques et matériels (patrimoine) se font sentir ici aussi. Le biologique déjà présélectionné d'un groupe entretient la psychoculture de ce groupe, de cette famille, lignée ou dynastie, et la psychoculture (héritage) entretient le biologisme de cette famille (hérédité).

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Sergio Leone : un réalisateur redécouvert

Réduit au statut d'inventeur du western spaghetti, Sergio Leone n'en finit plus d'être redécouvert, enfin estimé à sa juste valeur. Son œuvre, longtemps sous-estimée par la critique, est aujourd'hui reconnue pour sa complexité, son inspiration et son influence sur le cinéma contemporain.

Leone était un cinéaste cultivé, inspiré par la mythologie et les grands maîtres. Il a renouvelé le genre du western en y intégrant des éléments de la culture du XXe siècle. Son imaginaire, marqué par les atrocités de la guerre, se nourrit de la mythologie de l'Amérique.

Il puise chez Kurosawa et Ozu l'art d'étirer le temps et de transposer dans l'Ouest sauvage les affrontements codifiés des samouraïs japonais, et chez Chaplin l'usage de l'ironie. Grand lecteur, il s'inspire des structures narratives de Goldoni, des personnages de Cervantès. Sa culture visuelle s'imprègne des peintres (Goya, Degas, Chirico, Hopper) dont il collectionne les tableaux.

La sentence qui claque : une vérité simpliste

« Le monde se divise en deux catégories : ceux qui ont un pistolet chargé et ceux qui creusent. » Cette phrase culte, soufflée au « Truand » par le « Bon », est une vérité simpliste, mais qui claque. Elle divise l'humanité en deux avec un aplomb tranquille et désinvolte.

Il y a ceux qui tiennent le revolver et ceux qui creusent. Et il y a un autre partage chaque jour revérifié, en deux camps aux dispositions psychologiques irréconciliables : les optimistes et les pessimistes. Les candides et les réalistes. Les enthousiastes et les sceptiques.

Le méchant dans "Le Bon, la Brute et le Truand"

Le bon, la brute et le truand, de Sergio Leone nous permet de comprendre différents aspects qui expriment la signification du méchant dans son ambiguïté fondamentale : il est un composite normatif qui en fait un arbitre tout en ayant déclenché ces phases conflictuelles.

Nous allons étudier la manière dont s'incarne la figure du méchant à travers les personnages du film de Sergio Leone, Le Bon, la Brute et le Truand, et ce qu'il signifie. Précisons que nous ne parlons pas ici de la qualification morale de la méchanceté, mais des situations dans lesquelles les personnages peuvent être qualifiés de méchant et ce que cette position révèle ontologiquement. Avec ses rôles-titres interprétés par Clint Eastwood, Lee Van Cleef et Eli Wallach, ce Western italien de 1966 propose à notre avis une variété de méchants - dont nous aurons à déterminer l'unité significative - qui se rencontrent à l'occasion d'une chasse au trésor dans le contexte de la guerre de Sécession.

L'originalité de son approche consiste à ne pas présenter un rôle unilatéral par contraste explicite avec un « gentil », ou la bonne société, ni même avec un régime politique présenté selon une juste cause puisque Leone situe l'action en pleine Guerre civile américaine sans choisir son camp. De multiples « méchants » entrent en interaction au sein d'une phase historique où l'État et la société américaine se déchirent et se cherchent une légitimité.

Cynisme et respect formaliste

Angel Eyes avait déjà fait jouer ce respect du contrat au début du film en tuant le commanditaire après le paiement de la première victime. Il y a donc dans le méchant un respect formaliste revendiqué, mais ce n'est pas non plus celui de la « banalité du mal » dont parle Arendt à propos d'Eichmann, car Angel Eyes est autonome et n'obéit qu'à lui-même, et respecte son contrat par cynisme, en en riant au moment de tuer : il n'est pas « une petite saucisse dans la grande machine nazie », et ce qu'il dit est son langage propre : le méchant utilise donc les rouages de la norme sociale (qu'elle soit bonne ou mauvaise n'est pas son problème), mais il n'y participe pas, ou s'il le fait - comme Angel Eyes revêtant l'uniforme Nordistes ou Tuco et Blondin avec les Sudistes - c'est provisoirement, par dissimulation et ruse, mais non par conviction bureaucratique et besoin de reconnaissance sociale. Ainsi le méchant, dans son cynique face à la norme, n'est pas reconductible à l'obéissance sans pensée que Arendt envisage avec Eichmann.

Le méchant et la norme

L'homme mauvais ne l'est que parce qu'il pourrait ignorer toute loi morale ou aller jusqu'à détruire toute loi morale d'où procède la vie normale, que ce soit en animal ou en diable ; alors que le méchant ne peut pas se passer des normes, parce qu'il s'y réfère, les utilise et cherche à en profiter. Cependant, ce jeu avec les normes qu'effectue le méchant n'est pas pour autant du même ordre que ce que cherche le scélérat sadien, lequel recrée d'autres normes pour une société criminelle.

Il nous semble que nous pourrons déterminer ce sens en repérant ce qui génère les domaines de tensions où s'exprime l'homme méchant ; et dans le film de Leone, nous suivrons pour expliciter cela deux fils conducteurs principaux : la justice et la vérité. Nous aurons aussi à nous interroger sur l'état du monde capable de faire place à ces personnages « méchants » dont nous ne saurons jamais vraiment l'identité ; ces personnages passent également d'un parti à l'autre lors de la guerre, des Sudistes aux Nordistes, en s'en détachant sans aucun scrupule.

Le méchant transgresse la norme parce qu'il sait aussi en profiter en la respectant, il en connaît la raison profonde et en révèle les hypocrisies. Le méchant saute les limites sans habiter nulle part, il saisit l'occasion sans chercher de stabilité, il erre au gré des intérêts à assouvir rapidement, et ainsi, le méchant s'incarne de façon précaire car il vit une aventure permanente où il ne construit que selon les visées fugaces de la survie.

Justice et vérité : les fils conducteurs du méchant

Si le sens de la justice est minimalement la procédure d'évaluations et de délibérations qui rend impartialement à chacun son dû en considération du contexte, dans Le Bon, le Brute et le Truand, les scènes évoquant ces procédures constituent la dynamique du film. Plus exactement, au début du film, on voit par exemple se former ces phases de délibération à travers la relation entre Blondin et Tuco : le premier attrape le second pour le livrer à la justice et toucher la prime, puis il le libère une première fois, partage la prime en part égales puis le livre à nouveau afin de faire monter encore les enchères de sa tête mise à prix : après la première « libération » de Tuco et le premier partage, s'ensuit un débat avec Blondin sur celui qui mérite le plus selon les risques encourus, entre celui qui a la corde au cou et celui qui tire dessus. Puis Blondin abandonne Tuco et l'accuse d'ingratitude. Il y a également Angel Eyes, Sentenza qui « finit toujours le travail pour lequel on le paie » comme nous l'avions vu : il respecte les contrats qu'on lui donne et tue la victime et le commanditaire parce que les deux l'ont payé. Tuco fait évaluer puis payer au marchand d'armes le pistolet qu'il a confectionné en le volant. Que signifient donc ces jeux de contrats et d'évaluations constantes ?

Pour qu'il y ait délibération et recherche d'une décision juste, il faut qu'il y ait une zone d'indécision engendrant potentiellement un conflit ou du moins des visions, des versions contradictoires inconciliables dont on cherche l'issue la plus équitable. Or, le méchant émerge au cœur de ces moments indécis ; il est dans une position médiane où se combine et s'engendre la tension d'un partage entre différents pôles inconciliables ; il survient au moment crucial des oppositions, il est aussi en même temps le témoin des conflits comme on le voit avec Tuco et Blondin qui, plus ou moins médusés, regardent en spectateurs étrangers et incrédules la bataille entre Nordistes et Sudistes pour un pont « à peine indiqué sur une carte ». Aussi erre-t-il sans attaches réelles, il est un « vagabond » comme se définit Tuco après avoir quitté le monastère de son frère. Encore une fois, ce n'est pas le fonctionnaire interdépendant comme un rouage, l'animal, le scélérat ou le monstre diabolique, mais le zéro indifférencié qui accompagne et situe, qui donne forme en prenant forme parce qu'il a la plasticité d'un vide rempli et s'emplissant en fonction des circonstances et des limites.

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