Les sous-marins nucléaires lanceurs d'engins (SNLE) représentent un pilier fondamental de la dissuasion nucléaire française. Ces navires furtifs, capables de lancer des missiles balistiques intercontinentaux depuis les profondeurs de l'océan, garantissent à la France une capacité de riposte en toutes circonstances. Cet article explore en détail le fonctionnement de ces plateformes complexes, en mettant en lumière leurs caractéristiques techniques, leurs systèmes d'armement, leurs opérations et leur rôle stratégique.
Les SNLE : Un concentré de technologie
Les SNLE sont les objets les plus complexes jamais construits par l’homme, comportant plus d’un million de pièces. Ils concentrent un ensemble de capacités technologiques sans équivalent dans aucun autre domaine. Ces sous-marins emportent à la fois une base spatiale pour le tir, en plongée, de 16 missiles nucléaires de 54 tonnes chacun et un réacteur nucléaire pour l’énergie du navire. Dans l’océan, où leur coque résiste à une pression de plus de 500 tonnes au mètre carré, les SNLE naviguent à 25 nœuds (46 km/h) avec précision grâce à des centrales inertielles, sans jamais hisser un périscope (ce qui pourrait trahir leur présence) ni capter de signal GPS, ni émettre de messages. En patrouille, seul le commandant est supposé savoir où il se trouve exactement.
Dissuasion et furtivité
Uniquement dédiés à la dissuasion, les SNLE ne sont pas supposés s’engager dans un combat. La principale force d’un sous-marin c’est sa discrétion. Afin d’être indétectables, les SNLE tels que Le Triomphant sont réputés être plus silencieux que les animaux qui peuplent la mer. La capacité à plonger profondément pour se cacher dans les tranches froides de l’eau, qui agissent comme un miroir dans la conduction des ondes sonores, est un des atouts maîtres, avec le silence de fonctionnement et l’autonomie.
Construction et matériaux
Leur coque épaisse a été pour la première fois réalisée en acier de type 100 HLES ( « haute limite élastique soudable »). La contrepartie est que le soudage est délicat et impose des techniques très élaborées. Le fabricant est Naval Group, à Cherbourg pour l’essentiel, mais de nombreux établissements du groupe y contribuent, dont Indret, près de Nantes, qui participe au système propulsif.
Coût
Plusieurs milliards d’euros l’unité, mais le coût exact demeure inconnu. Pour toute indication, le ministère des Armées ne fournit que le pourcentage des dépenses militaires alloué à la dissuasion. Pour l’année 2024, la dissuasion reçoit un budget de 6,35 milliards d’euros, contre 4,15 milliards en 2019.
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Le missile M51 : un pilier de la force de frappe
Le M51 est un missile balistique stratégique mer-sol (MSBS) qui constitue l'épine dorsale de la composante océanique de la force de frappe nucléaire française. Il est conçu pour être lancé depuis un sous-marin en plongée et atteindre des cibles situées à des milliers de kilomètres.
Caractéristiques techniques du M51
Le missile M51 est un lanceur à trois étages à propulsion solide, d’une masse totale de plus de cinquante tonnes pour douze mètres de haut. Lancé sous l’eau depuis un sous-marin en plongée, le M51 traverse l’atmosphère pour rejoindre l’espace à une altitude supérieure à 2 000 kilomètres, bien au-delà de l’orbite basse. Il rentre ensuite dans l’atmosphère à la vitesse de 20 000 km/h (Mach 20). Le M51 constitue un concentré de technologie spatiale qui allie puissance, précision et fiabilité.
Développement et maintenance
Agissant pour le compte de la DGA, ArianeGroup est maître d’œuvre industriel du système missile M51. Les équipes d’ArianeGroup assurent la disponibilité permanente du système missile à bord des sous-marins de la Marine nationale et sur la base navale opérationnelle de l’Île Longue, dans la rade de Brest. Mis en service en 2010, le M51 constitue la cinquième génération de missiles balistiques français. Le missile fait l’objet de développements incrémentaux qui lui permettent de répondre à l’évolution du contexte géostratégique et du besoin de la France. La version M51.2 est actuellement en service. Lui succédera la version M51.3 qui a effectué avec succès son tir de qualification sans charge nucléaire en novembre 2023, depuis la Base de Lancement Balistique (BLB) du site Landes de DGA Essais de missiles à Biscarrosse, dans le sud-ouest de la France.
Dualité technologique
En matière de systèmes de lancement, la dualité est un élément essentiel de crédibilité et de performance. Au sein d’ArianeGroup, les programmes civils et de défense partagent des technologies, des métiers, des compétences, des méthodes de conduite de projet, des modes de production, et une vigilance constante tout au long de leur cycle de vie. Chez ArianeGroup, près de 3 000 employés travaillent au service de la défense et de la protection des citoyens. Le programme M51 repose sur leur expertise, combinée avec le savoir-faire et les compétences technologiques de près de 900 industriels français, dont 400 PME, implantés dans toutes les régions de France.
Capacité de destruction
La puissance de feu d’un SNLE est sans commune mesure : chacun des 16 missiles M51 comporte 6 à 10 têtes thermonucléaires de 100 kilotonnes chacune, pouvant atteindre des cibles distinctes. La menace que fait peser un seul SNLE est donc de faire exploser sur des cibles distinctes 96 à 160 ogives thermonucléaires, chacune d’entre elles étant 8 fois plus puissante que la bombe larguée sur Hiroshima.
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Portée
La portée des missiles M51.2 actuels, confidentielle, est d’environ 9 000 km, soit plus que nécessaire pour mettre Moscou à la portée d’un SNLE caché en tout point de l’Atlantique nord. Cette portée permet également de faire planer la menace en Asie. Une nouvelle version, dite M51.3, dont un tir d’essai (sans tête nucléaire) a été réalisé avec succès le 18 novembre, devrait avoir une portée d’au moins 10 000 km. Le missile M51.3 qui équipera les SNLE 3G a fait son premier tir d’essai le 18 novembre 2023. Il aura une portée de 10 000 kilomètres. Sa capacité de destruction sera d’au moins 50 à 80 fois celle de la bombe d’Hiroshima. Un SNLE emporte 16 de ces missiles.
Procédure de tir
L'utilisation des missiles obéit à un processus technique très précis. C'est le Président de la République qui donne l'ordre de tir et le code de mise à feu à l'équipage du sous-marin, via le centre de transmissions de la FOST de Rosnay. L'équipage procède alors aux opérations techniques précédant le tir, notamment la pressurisation des tubes avec de l'air comprimé pour amener la pression à une valeur égale à celle de l'eau de mer. L'ouverture du tube libère l'air comprimé qui expulse le missile et lui fait traverser une membrane en caoutchouc le séparant de l'eau. Une fois la vitesse nécessaire acquise, la poussée est arrêtée, et le missile utilise la gravité et la friction aérodynamique pour achever sa course. Celle-ci dure une dizaine de minutes et il est impossible de l'arrêter ou de la corriger, une fois le tir effectué. Pour être efficace, le tir doit être précis. On a recours à la navigation par inertie pour obtenir la précision requise.
Lancement du missile
La partie arrière du sous-marin comporte 16 panneaux mobiles par lesquels doivent être éjectés les missiles balistiques. Le tir se fait en plongée. Rangés dans des caissons qui s'ouvrent derrière le kiosque, les seize M.S.B.S. de tout S.N.L.E. sont destinés à être lancés sous l'eau, sous une immersion d'une vingtaine de mètres. Chassés vers la surface par de l'air comprimé - comme une torpille projetée hors de son tube - ils doivent seulement allumer leur système propulsif propre une fois parvenus à l'air libre. Mais le départ de chacun d'entre eux s'accompagne nécessairement d'un certain délestage du sous-marin, qu'il faut compenser pour maintenir son assiette. Aussi laissera-t-on entrer dans le compartiment que le missile viendra d'évacuer la quantité d'eau juste nécessaire à cet équilibrage, et l'orifice étant fermé automatiquement, aussitôt après. Une quantité d'air restera donc enfermée dans le tube. C'est ce que les spécialistes appellent : " coincer la bulle ".
Le SNLE 3G : la prochaine génération
La construction de la prochaine génération française de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) a commencé le 20 mars 2024 chez Naval Group à Cherbourg. Pour que les SNLE 3G (la troisième génération de SNLE français) soient encore plus performants que les types Le Redoutable (1971) et Le Triomphant (1997), il ne faudra pas moins de 15 millions d’heures de conception (laquelle a commencé dès 2007) et 20 millions d’heures de fabrication par navire.
Améliorations et nouveautés
Oui, les SNLE 3G seront plus grands et plus lourds que leurs prédécesseurs : 150 mètres de long et 15 000 tonnes de déplacement en plongée, contre 128 mètres et 8 900 tonnes pour le type Le Redoutable, et 138 mètres et 14 300 tonnes pour le type Le Triomphant. Pour plusieurs raisons. Il est probable que les futurs sous-marins embarquent des missiles balistiques plus volumineux que les actuels M51.2. Lorsque la France a adopté le missile M51 en remplacement de la version précédente (M45), les trois premiers SNLE du type Le Triomphant ont été profondément réaménagés pour accueillir les nouveaux missiles, plus gros. Par ailleurs, la recherche constante d’un meilleur silence de fonctionnement amène à « découpler » tous les aménagements intérieurs de la coque épaisse, comme c’est déjà le cas sur le type Le Triomphant. En effet le principe du « sous-marin dans le sous-marin » consiste à monter tous les aménagements et équipements intérieurs sur des supports intermédiaires en matière synthétique absorbant les bruits. Il pourrait également y avoir surcroît de poids lié à un nouveau revêtement de coque améliorant la discrétion acoustique du navire, et à un autre, pour réduire l’efficacité des sonars actifs adverses (le fameux « ping » qu’émettent les frégates et les torpilles). Les SNLE 3G seront plus longs que les modèles actuels. Ils seront également dotés pour la première fois de barres de plongée en croix de Saint-André (en X), comme sur les sous-marins d’attaque récents, ce qui augmente la manœuvrabilité. Par ailleurs, on observe que les SNLE 3G seront dotés de barres de plongée (les ailerons tout à l’arrière) en croix de Saint-André (en « X » et non en « + »). Par ailleurs, Thales promet que les nouveaux sonars (qui servent à détecter, identifier et localiser les autres navires et en particulier les autres sous-marins) seront beaucoup plus sensibles. Enfin, une « meilleure discrétion magnétique » est évoquée.
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Remplacement du Triomphant
Le navire, dont le nom n’a pas encore été choisi, doit commencer à naviguer en 2035. À cette date, il remplacera le Triomphant, qui aura 38 ans de service à son actif.
Opérations et missions des SNLE
Les SNLE de type Le Triomphant, basés à Île Longue, constituent la composante océanique de la dissuasion. Tapis dans l’océan, indétectables, dotés de 16 missiles portant chacun plusieurs têtes nucléaires, les 4 SNLE patrouillent successivement pour assurer, depuis 1972, la permanence à la mer de la dissuasion nucléaire. La dissuasion constitue l’ultime garantie contre toute atteinte à nos intérêts vitaux, quelles qu’en soient l’origine et la forme. Pour conserver la disponibilité requise, les SNLE sont armés par deux équipages repérés par des couleurs, bleu et rouge, comprenant 110 marins chacun.
Dissuasion nucléaire
Parce qu’ils font craindre à tout État agresseur de la France d’être détruit quoi qu’il arrive. Même si le territoire français et ses forces armées étaient anéantis, la présence indétectable et permanente à la mer d’un SNLE garantit que, sur un ordre du président de la République, il pourrait à lui seul détruire en retour le pays agresseur. La certitude de disposer de cet « ultime recours » en toutes circonstances doit convaincre tout ennemi rationnel de ne pas agresser la France.
Collision sous-marine
La discrétion des sous-marins, et en particulier des SNLE, est telle que, fait rarissime, il est arrivé que deux SNLE navigant près l’un de l’autre sans le savoir entrent en collision. C’est qui s’est produit dans l’Atlantique, dans la nuit du 3 au 4 février 2009, entre Le Triomphant et son équivalent britannique le HMS Vanguard.
Défis et enjeux futurs
Menaces et contre-mesures
Les stratégies de déni d’accès et d’interdiction dans le domaine aérien, connues sous le nom A2/AD, se sont multipliées au début des années 2000 avec la prolifération du couple radar/missile antiaérien. Dans le milieu sous-marin, cette révolution n’a pas encore eu lieu en raison d’un environnement défavorable aux capteurs et effecteurs (performances, communications, intégrité). Le système d’écoute SOSUS a néanmoins permis à la marine américaine de suivre les sous-marins soviétiques pendant plus de 30 ans. Cet article s’interroge sur l’intérêt et la faisabilité de l’A2/AD dans le milieu sous-marin, en balayant les concepts et les travaux de recherche en cours ainsi que leurs implications pour la Marine nationale.
Maîtrise des fonds marins
Face aux nombreux travaux en cours de la part de nos alliés et de nos compétiteurs dans le domaine de la lutte des fonds marins (Seabed Warfare) et par extension leur impact sur le milieu sous-marin, la France s’est dotée d’une feuille de route dans le domaine de la maîtrise de fonds marins. « Pour protéger nos intérêts et garantir la liberté d’action de nos forces, pour en saisir les opportunités en appui de notre autonomie stratégique, nous nous dotons d’une stratégie de maîtrise des fonds marins (4). » Ce document établit un lien direct entre la maîtrise des fonds marins et la liberté d’action dans le milieu maritime, sur ou sous le dioptre.
Détection sous-marine
Dans le principe et quel que soit le milieu dans lequel elle s’opère, une stratégie de déni d’accès ou d’interdiction de zone nécessite de disposer d’une capacité à détecter, à classifier (ami, neutre, suspect, hostile), à pister, à cibler et à détruire le cas échéant, capacité que l’on rassemble sous le sigle anglais F2T2E (Kill chain Find-Fix-Track-Target-Engage) (15). Le tout étant associé à un préalable déclaratoire dont le but est de dissuader l’adversaire de se risquer à pénétrer dans la zone défendue. Cette phase déclaratoire est à la fois primordiale et ambiguë dans le milieu sous-marin. Elle est primordiale car contrairement au milieu aérien, les capteurs utilisés par les systèmes d’écoutes fixes sont essentiellement passifs et donc indétectables par la cible. Le déclaratoire va ainsi permettre de contraindre ou dissuader l’adversaire avant même qu’il ne se déploie. En effet, il est important de noter que chaque sous-marin habité peut être considéré comme un capital ship, c’est-à-dire une unité précieuse que l’on ne se risque pas à perdre car elle constitue une capacité clé dans le dispositif, bien davantage que des avions et que cela contraint tout particulièrement les tactiques de contre-déni d’accès. Afin de crédibiliser la stratégie, la notion d’étanchéité de détection de la zone interdite est primordiale. Dans le milieu sous-marin, l’impact de l’environnement est particulièrement dimensionnant puisqu’il peut affecter les portées de détection directe d’un facteur un à quatre. Toutefois, il est important de noter que les portées des capteurs passifs (16) les plus modernes n’excèdent pas quelques dizaines de kilomètres pour la détection d’un sous-marin moyennement bruyant et quelques kilomètres voire quelques centaines de mètres pour un sous-marin silencieux. Dès lors, la surface des zones couvertes est directement dépendante du nombre de capteurs mais n’est en rien comparable à celles qu’on peut observer au-dessus de la surface. Les capteurs à longue portée, s’ils ont existé au début de la guerre froide du fait de l’indiscrétion des cibles, n’existent plus. De plus, la géographie des fonds marins a une influence toute particulière. Elle favorise le défenseur, à l’inverse de ce qui se passe dans le milieu aérien où c’est l’attaquant qui peut tenter d’utiliser les masques de détection provoqués par le relief. Ainsi, en plaçant les capteurs de détection dans des passages obligés, on peut sécuriser l’accès à une zone plus vaste. Il reste néanmoins à mettre en place un dispositif capable de prendre le relais de la détection initiale et de pister l’adversaire afin de pouvoir assurer l’interdiction en engageant la cible au besoin. Ce suivi est coûteux en moyens sous-marins et/ou aéronavals. La tentation d’utiliser des moyens de substitution, autonomes ou semi-autonomes, est donc grande afin de préserver les unités habitées.
Systèmes d'écoute
En matière de détection initiale, les États-Unis ont clairement de l’avance sur l’ensemble des compétiteurs par un emploi combiné d’une multitude de types de capteurs. Le système de systèmes Integrated Undersea Surveillance System (IUSS) intègre diverses capacités de détection fixes, mobiles et déployables (20). L’US Navy a notamment investi dans le Tranformational Reliable Acoustic Path System (TRAPS) (23) développé par la Société militaire privée (SMP) américaine Leidos et a commencé à le déployer (24). Sur un sous-marin se déplaçant à 15 nœuds, la portée effective est estimée à 20 nautiques. Cela correspond, par exemple, au besoin de mettre en place plus de 430 capteurs pour couvrir la zone Est du Pacifique (jusqu’à 1 000 nautiques à l’ouest des côtes américaines) (25). Les Russes ont également développé des systèmes d’écoute fixe : le MGK-608 en service depuis les années 1990 a récemment été remplacé par une version modernisée, fonctionnant en réseau, le MGK-608 SEVER (26). Ils ont aussi développé un système semi-fixe, Harmony, composé de stations autonomes de fond (27). Enfin, les Chinois développent le projet de « Grande muraille sous-marine ».
Autonomie et systèmes autonomes
En matière de pistage, de ciblage et d’engagement, il est pour le moment nécessaire d’utiliser des moyens habités, particulièrement précieux et coûteux. Pour autant, les projets visant à révolutionner l’art de la lutte anti-sous-marine (ASM) en utilisant davantage de systèmes autonomes ou semi-autonomes se multiplient. Il s’agit notamment d’utiliser des drones sous-marins, combinés avec des drones aériens, qui se chargeraient du pistage et du ciblage. Les États-Unis, via l’Agence de recherche et de développement à usage militaire du département de la Défense (DARPA), explorent plusieurs concepts et projets en ce sens. En premier lieu, au travers d’une gamme complète de drones sous-marins ou de surface de taille moyenne (MUUV ou MSUV) - comme le Sea Hunter (surface) -, à très grosse (XLUUV (31)) - comme le Echo Voyager/Orca (32) - disposant d’une grande autonomie et pouvant remorquer une antenne sonar.
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