Les Grands Fusils (Big Guns) : Analyse d'un polar avec Alain Delon

Introduction

Les Grands Fusils (titre original : Tony Arzenta), film italo-français de 1973 réalisé par Duccio Tessari, est un polar qui met en scène Alain Delon dans le rôle d'un tueur professionnel pris au piège par son passé criminel. Souvent considéré comme un sous-Parrain à sa sortie, le film mérite une réévaluation pour sa mise en scène efficace, sa violence décomplexée et la performance intense de Delon. Cette analyse se penchera sur les différents aspects du film, en explorant son contexte, sa réalisation, ses thèmes et sa réception.

Contexte et Genèse du Film

Au début des années 1970, Alain Delon est au sommet de sa carrière, une star capable de porter un film sur son seul nom, à l'instar de Jean-Paul Belmondo et Louis de Funès. Après avoir brillé dans le cinéma italien avec des chefs-d'œuvre réalisés par Luchino Visconti et Michelangelo Antonioni, Delon souhaite renouer avec le cinéma italien, notamment après Le Professeur (1972) de Valerio Zurlini. Il s'associe avec Luciano Martino, producteur à succès de polars italiens, pour produire Big Guns, un film de mafia inspiré par le succès du Parrain de Francis Ford Coppola.

Le scénario, bien que banal, raconte l'histoire d'un homme de main de la mafia, Tony Arzenta, qui souhaite quitter l'organisation. Ce point de départ rappelle Le Samouraï (1967) de Jean-Pierre Melville, où Delon incarnait déjà un tueur à gages. Cependant, Big Guns s'éloigne du style froid et stylisé de Melville pour adopter une approche plus explosive et réaliste, ancrée dans le contexte social et politique de l'Italie des années de plomb.

La Mise en Scène de Duccio Tessari

Duccio Tessari, cinéaste éclectique ayant touché à différents genres (péplum, western, comédie), apporte à Big Guns une mise en scène efficace et sans prétention. Il filme une mafia qui ressemble à une grande entreprise capitaliste, avec ses bureaux cossus et ses conseils d'administration tenus dans des hôtels prestigieux. La hiérarchie est nébuleuse, reflétant la mondialisation de l'économie.

Tessari exploite habilement les lieux de tournage, passant de Milan à Copenhague, en passant par Paris et la Sicile. L'univers décrit est extrêmement masculin, avec une misogynie non dissimulée. La violence est omniprésente, parfois insupportable, mais elle sert à dépeindre un monde où les valeurs morales sont bafouées.

Lire aussi: Le polar italien Big Guns décrypté

Alain Delon : Acteur et Producteur

Alain Delon est au cœur de Big Guns, à la fois devant et derrière la caméra. En tant qu'acteur, il livre une performance puissante et convaincante, capable de transmettre une gamme d'émotions avec un simple regard. La scène où il voit sa femme et son fils tués par l'explosion de sa voiture est particulièrement marquante. Delon incarne un homme pressé, une machine inarrêtable qui court après sa vengeance.

En tant que producteur, Delon s'entoure de professionnels talentueux, tels que le monteur Mario Morra et le chef opérateur Silvano Ippoliti. Il donne au film une dimension supérieure, transformant une série B en une œuvre plus ambitieuse et atmosphérique.

Thèmes et Interprétations

Big Guns aborde plusieurs thèmes importants, tels que la famille, la vengeance, la corruption et la mondialisation. Le film dépeint un monde où la famille est sacrée, mais où elle peut aussi être détruite par la violence et la trahison. La vengeance est un moteur puissant, qui pousse Tony Arzenta à éliminer tous ceux qui ont causé sa perte.

Le film critique également la corruption du monde des affaires et de la politique, en montrant une mafia qui ressemble à une multinationale. La mondialisation est présentée comme une force destructrice, qui efface les valeurs et broie les individus.

Certains critiques ont interprété Big Guns comme un drame de l'héritage, un parricide symbolique. Alain Delon, figure mythique du cinéma français, incarne un personnage tragique, pris entre son passé et son avenir.

Lire aussi: Des armes au service d'une cause

Réception et Postérité

À sa sortie, Big Guns reçoit un accueil mitigé de la critique française. Le film est considéré comme un polar de série B, un sous-Parrain sans originalité. Cependant, certains critiques reconnaissent la qualité de la mise en scène de Tessari et la performance de Delon.

Avec le temps, Big Guns est réévalué et considéré comme un polar italien important, témoin d'une époque et d'un genre. Le film est salué pour sa violence décomplexée, son rythme trépidant et sa critique sociale.

La récente restauration du film en 4K permet de redécouvrir la beauté de la photographie de Silvano Ippoliti et la précision de la mise en scène de Tessari. Big Guns reste un film marquant dans la carrière d'Alain Delon, un témoignage de son talent et de son engagement dans le cinéma de genre.

Analyse Détaillée de Quelques Scènes Clés

La scène d'ouverture : Intimité familiale et brutalité

Le film s'ouvre sur une scène d'intimité familiale, montrant Tony Arzenta avec sa femme et son fils. Tessari utilise une caméra embarquée pour saisir les regards et les gestes subtils d'affection. Cette scène contraste fortement avec la brutalité qui suit, lorsque Tony élimine un petit voyou et son assistant. Cette juxtaposition met en évidence la double vie de Tony et le fossé entre son désir de normalité et son passé criminel.

La course-poursuite à Milan : Transformation en machine de mort

La course-poursuite à Milan est l'une des scènes les plus marquantes du film. Tessari utilise des caméras embarquées et des plans fixes pour accentuer la vitesse et la violence des véhicules. La séquence culmine dans une église en travaux, où Tony achève sa transformation en machine de mort. La découverte des cadavres par un prêtre et un ouvrier ajoute une dimension macabre et religieuse à la scène.

Lire aussi: Tout savoir sur la déclaration

Les scènes de torture : Violence gratuite ou critique sociale ?

Le film contient plusieurs scènes de torture gratuites, qui ont suscité la controverse. Certains critiques y voient une complaisance envers la violence, tandis que d'autres y voient une critique de la brutalité du monde criminel. Ces scènes témoignent de la violence omniprésente dans la société italienne des années de plomb.

Alain Delon : Une Légende Française

Alain Delon a acquis une position presque unique dans l’histoire du cinéma français. Avant de casser sa durite (Parole de flic en 1985, un José Pinheiro taillé sur mesure, où il apparaît mi-Bronson, mi-Bruce Lee, œuvre onaniste définitive), l’homme va imposer au monde, non une posture, mais l’image bien ciselée d’une trempe redoutable doublée d’un professionnel aguerri. Le bras de fer avec Jean-Paul Belmondo pour une triviale histoire d’affiche au moment de la sortie de Borsalino (1970) et qui se terminera devant les tribunaux est là pour l’attester.

« Peut-être, concédait-il, ne suis-je pas d’un accès aussi facile que Jean-Paul Belmondo ou Jean-Claude Brialy. C’est une question de nature. Pour sa défense, il faut tout de même rappeler l’incroyable impact qu’a eu Delon sur la société française. Celui-ci n’a d’égal que la révolution de mœurs incarnée à elle seule dans l’Hexagone et plus loin encore par Brigitte Bardot. Delon soulève les foules, provoque des scandales, mène sa carrière comme bon lui semble. Il tourne un Zorro (1975) uniquement pour faire plaisir à son fils.

Delon trempe dans de scabreuses affaires politiques, se fiche la gauche à dos pour ses prises de position à droite (mais sera un des grands adaptateurs du gauchiste Manchette et employeur du non moins idéologisé Fajardie au cinéma), organise des combats de boxe, s’offre une écurie de course, crée sa propre marque de cigarettes, de parfum, de lunettes (Chow Yun-fat en porte une paire dans Le Syndicat du crime de John Woo)… Ubiquiste, il ne peut appeler qu’aux superlatifs ou se charge de trouver les siens propres au cas où son interlocuteur en manquerait. Largement de quoi exaspérer. Mais pour beaucoup, Alain Delon reste aussi un ami fidèle jusque dans ses mauvaises fréquentations (le gang de la Brise de mer, l’OAS…). « Le cinéma est un milieu de requins. Et cela tombe bien : c’est le poisson que je préfère. »

Bien sûr, Alain Delon n’est pas infaillible et hors de toute critique. « J’aime Céline l’écrivain mais pas l’homme » tranchait Fabrice Luchini au sujet de son auteur fétiche, celui du Voyage au bout de la nuit. A l’instar d’un Steve McQueen, d’un Bruce Lee, Delon vient de nulle part et s’est forgé seul sa légende. Cela demande une force de caractère herculéenne, matinée de nombrilisme patenté et d’une ulcération foudroyante face à toute force lui obstruant la route.

Caprice d’enfant exigeant que son nom soit écrit sur deux lignes et celui de son partenaire Charles Bronson sur une seule sur l’affiche d’Adieu l’ami (1968) de Jean Herman. Caprice d’enfant encore lorsque, souhaitant imposer sa compagne Nathalie Delon sur Les Aventuriers (1967), il finit par rallier Lino Ventura à sa cause pour faire pression sur le réalisateur Robert Enrico afin qu’il vire l’admirable Joanna Shimkus. Heureusement, le metteur en scène tint bon. « Alain est un être froid, extrêmement égocentrique qui, pour se réchauffer, n’a rien trouvé de mieux que des publicités vantant la fourrure » écrira un jour sa pourtant « grande amie » Brigitte Bardot.

Paradoxe ambulant, honni autant qu’envié, Delon a pas mal de bourdes à son actif. Comment refuser Gerbier, le rôle du résistant de L’Armée des ombres de Jean-Pierre Melville, puis accepter d’apparaître ensuite sur des cauchemars sur pellicule comme Airport 80, Dancing Machine ou Ne Réveillez pas un flic qui dort ? « Est-ce qu’un acteur qui reste constamment sur lui-même - parce que Delon, il donne finalement très peu - est vraiment un acteur ? » La question était récemment posée, dans un entretien à la presse magazine, par Vincent Cassel. Donner très peu ? Difficile à croire. Alain Delon, dans sa riche carrière, qui s’étiolera qualitativement dans les années 80, mais pas moins que celle des autres acteurs de sa génération Belmondo en tête, a additionné une bonne dizaine de chefs d’œuvre (Le Guépard, Rocco et ses frères, Le Samouraï, Monsieur Klein…). Un vil autolâtre n’aurait pas tenu la distance. Et on souhaite, au passage, une même réussite à l’interprète de Mesrine et de Vidocq. Avec ça et pour avoir survécu à un tournage avec Bernard Henry Lévy (l’élucubré Le Jour et la nuit en 1997), impossible de ne pas tirer un coup de chapeau à l’acteur de 83 ans.

tags: #les #grands #fusils #film #delon #analyse

Articles populaires: