Niki de Saint Phalle : Analyse d'une Œuvre Engagée et Autobiographique

Niki de Saint Phalle, peintre, sculptrice, performeuse et réalisatrice, a profondément marqué l'histoire de l'art par son imaginaire foisonnant et ses créations percutantes, colorées et politiques. Figure incontournable du XXe siècle, elle a bousculé les codes avec ses créations monumentales et ses engagements sans compromis. Faisant partie des premières artistes femmes à acquérir la célébrité de son vivant, dès le début des années 1960, Niki de Saint Phalle a fait de son art le lieu de nombreux combats, notamment pour l'émancipation des femmes.

Une Artiste Révoltée et Engagée

Femme et artiste révoltée, Niki de Saint Phalle a fait de son art le lieu de nombreux combats. L’émancipation des femmes en particulier est au cœur de son travail. « Je compris très tôt que les hommes avaient le pouvoir et ce pouvoir, je le voulais. Oui, je leur volerais le feu. Je n’accepterais pas les limites que ma mère tentait d’imposer à ma vie parce que j’étais une femme. »

Née Catherine-Marie-Agnès Fal de Saint Phalle le 29 octobre 1930, Niki est issue d'une lignée de Croisés par son père, banquier français installé à New York, et américaine par sa mère, issue d'une famille fortunée de planteurs du Sud. Elle ne se sent ni française, ni américaine, exposée à des influences culturelles diverses, choisit ce qu’elle veut croire et s’avoue confrontée à l’énorme problème de se réinventer et de se recréer.

Dans Traces, récit autobiographique publié en 1999, elle s’exclame : « J’ai décidé très tôt d’être une héroïne. Qui serai-je ? George Sand ? Jeanne d’Arc ? Un Napoléon en jupons ? »

Les "Nanas" : Un Hommage à la Féminité

À partir du milieu des années 1960, elle peuple le monde de Nanas, ces figures féminines colorées aux courbes généreuses. À une époque où les femmes sont encore largement limitées dans leurs aspirations, les Nanas, optimistes, actives, représentent un imaginaire libérateur. Les "Nanas" de Niki de Saint Phalle sont des poupées de très grande taille, très colorées, représentant des femmes aux formes généreuses. Pour réaliser ses "Nanas", Niki de Saint Phalle prépare d'abord une structure en grillage qu'elle recouvre de papier mâché. Elle les fabrique ensuite en résine de polyester puis les peint en noir et blanc ou avec des couleurs vives.

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En véritable féministe révoltée contre la prédominance masculine et le rôle de gardiennes du foyer qu'on attribue aux femmes, Niki de Saint Phalle crée des modèles qui respirent la joie de vivre et la liberté. Débordantes de joie de vivre, ces Nanas aussi fécondes que les déesses-mères des temps archaïques sont, dit Niki, « plus grandes que les hommes pour pouvoir leur tenir tête ». Elles se répandent sur la planète, irrésistibles, volant au secours de leurs sœurs humaines et semant le scandale dans les espaces publics, invariablement ornées de décors circulaires aux couleurs éclatantes qui soulignent leurs formes généreuses. Rapidement, apparaissent les Nanas noires, qui doublent le thème féministe d’un message contre la ségrégation raciale. Aux Nanas monumentales succèdent des adaptations aux dimensions plus réduites, ouvertement ludiques.

Les “Nanas” sont des sculptures représentant des femmes aux formes généreuses, souvent en mouvement, dans des attitudes joyeuses ou dansantes. Elles incarnent une féminité libre, exubérante et puissante, à contre-courant des représentations classiques ou patriarcales. Les premières “Nanas” sont réalisées en fil de fer, papier mâché et tissu peint. Par la suite, Niki de Saint Phalle utilise des matériaux plus durables comme la résine polyester, peinte à l’acrylique. Certaines œuvres sont monumentales et installées dans l’espace public, comme à Hanovre ou à Paris (Fontaine Stravinsky). Les “Nanas” se caractérisent par leurs couleurs vives, leurs motifs géométriques ou floraux, et leurs proportions exagérées. Elles évoquent la joie, la liberté, la danse, mais aussi une critique sociale du rôle des femmes dans la société.

Les "Tirs" : Une Expression de la Violence et de la Libération

Rebelle, Niki ? De fait, son entrée dans le monde de l’art, au printemps 1961, est fracassante. L’idée de ces tableaux-tirs lui est venue alors qu’elle exposait une de ses œuvres dans la salle expérimentale du salon Comparaisons, où l’on retrouve les Nouveaux Réalistes, groupe formé à l’automne précédent à l’initiative du critique Pierre Restany. Sa première œuvre exposée, Portrait of My Lover, est une planche couverte de plâtre blanc sur laquelle elle a fixé une chemise d’homme que surmonte une cible de tir. Les visiteurs sont invités à lui lancer des fléchettes, devenant les acteurs de l’œuvre d’art, elle-même convertie en objet d’exorcisme puisque la chemise est celle d’un amant dont Niki veut se débarrasser. « En la regardant, j’eus une illumination : j’imaginai la peinture se mettant à saigner.

En proposant par ce geste de "faire saigner la peinture", Niki de Saint Phalle ne propose pas seulement d'exprimer un rapport intime à la violence ou de proposer un commentaire des violences de son temps (lequel peut être parfois précisément circonstancié, comme lorsqu'elle intitule l'une de ces œuvres Autel O.A.S. en pleine période d'exactions de l'Organisation Armée Secrète en Algérie) : en jouant sur la frontière entre performance et peinture, et en mobilisant dans ses travaux les objets manufacturés de la société de consommation en plein essor, elle rejoint par plusieurs aspects les préoccupations esthétiques du Nouveau Réalisme, mouvement né sous la désignation de Pierre Restany auquel participent Yves Klein, Arman, César ou Yves Tinguely.

Ses performances lui valent l’admiration inconditionnelle de ses camarades masculins qui l’intègrent sans plus de discours, seule femme parmi les Nouveaux Réalistes. Ravie de ce résultat « dramatique », mais aussi « excitant et sexy », elle utilise des gaz lacrymogènes pour les « grandes finales » des séances de tir. « La fumée dégagée évoquait la guerre. La peinture était la victime. Qui était la peinture ? Papa ? Tous les hommes ? (…) ou bien la peinture était-elle moi ? »

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Le Nouveau Réalisme : Une Influence Majeure

Elle vit et crée alors en compagnie de Jean Tinguely, avec qui elle participe au Nouveau Réalisme, un important mouvement artistique des années 1960 qui réinvestit les objets jetables de la société de consommation pour les détacher de leur usage et de leur statut de marchandise périssable. Ces artistes les accumulent dans leurs œuvres pour en faire des objets de culte, des fétiches ou des reliques. Ce mouvement, très majoritairement masculin, est alors une réaction à ce que l’être humain a fait du monde.

Sa première œuvre exposée, Portrait of My Lover, est une planche couverte de plâtre blanc sur laquelle elle a fixé une chemise d’homme que surmonte une cible de tir. Les visiteurs sont invités à lui lancer des fléchettes, devenant les acteurs de l’œuvre d’art, elle-même convertie en objet d’exorcisme puisque la chemise est celle d’un amant dont Niki veut se débarrasser.

Le Monstre de Soisy : Une Œuvre Symbolique

Au Grand Palais, l’exposition consacrée à Niki de Saint Phalle, Jean Tinguely et Pontus Hulten met en lumière un bestiaire fabuleux peuplé de créatures étranges. Parmi elles, un dragon pas comme les autres : Le Monstre de Soisy.

En 1963 et 1964, se souvenant de sa mère prisonnière d’un système de valeurs contre lequel elle ne s’était pas révoltée, et alors qu’elle-même fut très tôt épouse et mère, Niki de Saint Phalle conçoit dans l’ancienne Auberge du Cheval blanc à Soisy-sur-École, où elle vit avec Jean Tinguely, une série de travaux qui fustigent les différents statuts sociaux de la femme : femme mariée, mère qui accouche, dévoreuse d’enfants, putain ou sorcière… Si certaines de ces représentations font encore corps avec le support-tableau, très rapidement elles prennent leur autonomie et sortent de la surface.

Grande poupée triste vêtue d’une robe d’apparat, La Mariée, un bouquet au bras, semble porter le fardeau de son devoir en poussant un cri infini de désespoir. D’innombrables éléments agglutinés dans le plâtre - poupées, baigneurs en plastique écartelés, bouquets de fleurs artificielles, objets de pacotille - donnent une tonalité à la fois grinçante et burlesque au personnage, à travers lequel sont mises à mal la symbolique de la pureté et la vision romantique traditionnellement associées à l’image de la mariée.

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Souffrante et pathétique, la figure de la mariée exprime la révolte de l’artiste contre toute forme de règle, de hiérarchie et de tabou et semble annoncer la fin de la domination masculine. D’autres éléments lui sont parfois associés : le cheval sur lequel elle monte en amazone (Le Cheval et la mariée, 1963-1964) ou un arbre sous lequel elle s’abandonne au sommeil (La Mariée sous l’arbre, 1963-1964).

Un Art Ouvert au Public : Le Jardin des Tarots

Niki de Saint Phalle est la créatrice d’un art largement ouvert au public. Cette vision aboutit à son grand projet de vie : le Jardin des Tarots, en Toscane. Inauguré en 1998, ce parc onirique peuplé de figures féminines géantes et de créatures fabuleuses mêle architecture, sculpture, mosaïque et spiritualité.

Une Œuvre Autobiographique et Thérapeutique

Jeune femme issue d'un milieu très privilégié de Neuilly-sur-Seine, Niki de Saint Phalle deviendra artiste en autodidacte, au terme d'une première vie. En effet, alors qu'elle avait été mannequin, qu'elle s'était mariée au le poète américain Harry Mathews avec qui elle avait eu des enfants, elle est atteinte par une profonde dépression, et c'est au cours de son processus de guérison qu'elle commence à peindre. À la suite de cet événement déclencheur, son œuvre dépassera rapidement la seule portée thérapeutique, mais elle restera toute sa vie emplie de références autobiographiques douloureuse, voire traumatiques, ainsi que du souci de traduire sentiments et fantasmagories en des formes concrètes, où la joie fraye toujours avec l'angoisse, le jeu avec le monstre et les couleurs vives avec la profonde noirceur.

Mère de deux enfants, ce n’est qu’à plus de soixante-ans, qu’elle révèlera dans un livre adressé à sa fille, les viols et l’inceste qu’elle a subis par son père alors qu’elle n’était encore qu’une jeune adolescente. Cet épisode, découvert tardivement par le grand public, permettra d’expliquer véritablement nombre de ses œuvres et de ses combats.

Le problème avec les épreuves, c’est qu’une fois qu’on en est sorti, il reste encore à en faire autre chose qu’un mauvais souvenir qui nous plonge à nouveau dans ces douleurs passées et les réactualise. Alors, si on ne peut pas soi-même sortir de sa propre histoire, il est peut-être possible d’en faire émerger autre chose, dont on sera l’auteur et qui, en nous dépassant, se situera aussi au-delà de la souffrance vécue. Niki de Saint Phalle fait partie de ces femmes qui sont revenues de loin. Les débuts de son existence ont été marqués par toutes sortes de blessures traumatiques. La première a lieu peu avant sa naissance puisque ses parents, ruinés par la crise de 1929, quittent les États-Unis pour revenir vivre en France. C’est là qu’elle naît, en 1930, pour être confiée plusieurs années à sa grand-mère alors que ses parents repartent en Amérique reconstruire leur vie. Elle ne les rejoint qu’à l’âge de 4 ans, et on la confie à une nounou qui sera son refuge ; elle la surnomme Nana. À 11 ans, son père abuse d’elle… On ne s’étonne pas vraiment, dès lors, de la voir réaliser ses premières œuvres significatives armée d’un fusil grâce auquel elle tire sur des poches remplies de peinture, faisant exploser la couleur sur les supports qu’elle installe.

Niki de Saint Phalle et le Féminisme

« Elle a créé des rôles modèles pour les générations futures, de véritables héroïnes des temps modernes et, pourtant, qui le reconnaît aujourd’hui ? Cela paraît invraisemblable, mais je n’ai jamais croisé une personne qui me dise que les Nanas sont des œuvres féministes », s’étonnait en 2014 Camille Morineau, commissaire de la grande rétrospective que consacrait le Grand Palais à l’artiste. Simone de Beauvoir, dans son célèbre Deuxième sexe, dont la parution en 1949 fut le détonateur du mouvement de libération « d’un être humain sur deux », écrivait qu’« on ne naît pas femme, on le devient ». Mais peut-on naître féministe ? Sur ce point, Niki de Saint Phalle faisait mine de s’interroger, ingénue et véhémente : « Quand devient-on rebelle ? Dans le ventre de sa mère ? À cinq ans, à dix ans ? », écrit-elle dans une des merveilleuses lettres fictives publiées dans le catalogue de son exposition de Bonn, en 1992. Plus loin : « Enfant, je ne pouvais pas m’identifier à ma mère, à ma grand-mère, à mes tantes ou aux amies de ma mère. Un petit groupe plutôt malheureux. Je ne voulais pas devenir, comme elles, les gardiennes du foyer. »

Mais échappe-t-on facilement aux règles de son milieu lorsqu’on est née Catherine Marie-Agnès Fal de Saint Phalle, descendante d‘une lignée de Croisés par son père, banquier français installé à New York, Américaine par sa mère, issue d’une famille fortunée de planteurs du Sud ? « Ma mère, je la voyais comme prisonnière d’un rôle imposé. Un rôle qui se transmettait de génération en génération selon une longue tradition jamais remise en question. » Ce qui ne se discute pas ? La religion - catholique -, la supériorité des Blancs, la hiérarchie sociale. Mais Niki, qui « ne se sent ni française, ni américaine », « exposée à des influences culturelles diverses », « choisit ce qu’elle veut croire » et s’avoue « confrontée à l’énorme problème de se réinventer et de se recréer ».

Le Marché de l'Art et la Valeur des "Nanas"

Depuis les années 2000, la cote de Niki de Saint Phalle n’a cessé de croître. Ses œuvres, notamment les “Nanas”, sont très demandées dans les ventes aux enchères internationales. Leur valeur dépend de plusieurs critères : dimensions, matériaux, date de création, provenance et état de conservation. Voici quelques exemples de résultats aux enchères illustrant la valeur des “Nanas” :

  • “Nana noire”, résine peinte, 1990, vendue 408 000 € chez Sotheby’s Paris, le 3 juin 2021, lot 27.
  • “Nana acrobate”, résine peinte, 1995, vendue 275 000 € chez Artcurial, Paris, le 7 décembre 2022, lot 65.
  • “Grande Nana jaune”, sculpture monumentale, 1968, vendue 1 200 000 € chez Christie’s Londres, le 25 mars 2023, lot 14.

Pour estimer une “Nana” de Niki de Saint Phalle, plusieurs éléments doivent être pris en compte : l’authenticité de l’œuvre (certificat ou provenance vérifiable), le matériau utilisé (résine, polyester, bronze, etc.), la taille de la sculpture, l’année de création, la rareté du modèle et son état de conservation.

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