Les sonneries d'armes à feu, bien que produites par des instruments de musique, ne sont pas considérées comme de la musique à proprement parler, mais plutôt comme des signaux sonores. Cet article explore l'histoire et l'utilisation de ces sonneries au sein de l'armée française, en mettant en lumière leur évolution depuis le XVIe siècle jusqu'à nos jours.
Origines et fonctions des sonneries militaires
Dès l'époque romaine, des signaux sonores étaient utilisés pour coordonner les troupes. Les "buccinatores" romains, par exemple, jouaient du cor pour rassembler les soldats. En France, la réorganisation de l'armée par François Ier en 1534 marque un tournant. Des tambours et des fifres sont alors affectés aux compagnies en tant que musiciens d'ordonnance, acte de naissance de la céleustique moderne dans l'armée française. Avant cette date, des signaux existaient, mais pas de soldats spécifiquement dédiés à leur transmission.
L'appellation ancienne des sonneries utilisées pour transmettre les ordres durant le combat était "bruits de guerre". Le père Marin Mersenne, savant religieux, fournit en 1636, dans son ouvrage « L'harmonie universelle », les premières descriptions des sonneries et batteries en usage à son époque. Le tambour d'ordonnance avait pour mission essentielle d'assurer la transmission des ordres, chaque batterie ayant une désignation et un rythme propre pour éviter toute confusion. Ces batteries étaient exécutées de pied ferme ou en marchant, par les tambours accompagnés de hautbois ou de fifres.
Les sonneries et batteries servaient donc à traduire et transmettre les ordres sur le champ de bataille. Cependant, à partir du XIIIe siècle, une confusion s'installe entre les sonneries de transmission des ordres et les musiques de marche.
Musiciens d'ordonnance : soldats avant tout
Il est important de noter que les musiciens d'ordonnance étaient avant tout des soldats, et non des musiciens professionnels. Ils apprenaient les sonneries par imitation, grâce à un système mnémotechnique consistant à attribuer des paroles, souvent grivoises, aux mélodies.
Les musiciens militaires étaient divisés en deux catégories distinctes:
- Le soldat, souvent recruté parmi les enfants de troupe, qui suivait les unités sur le champ de bataille.
- Le musicien professionnel, engagé par le colonel sur ses fonds personnels, qui divertissait l'état-major et restait à l'écart des hostilités.
Dans les armées privées de l'Ancien Régime, la musique était un signe extérieur de richesse. Les ordonnances royales fixaient les instruments d'ordonnance et en limitaient le nombre. En 1705, André Danican Philidor dit « l’aîné », compositeur et musicien de Louis XIV, établit le recueil des batteries et sonneries militaires en usage dans l'armée. Ces partitions sont conservées dans les archives de la bibliothèque de la ville de Versailles.
L'évolution des instruments et des sonneries
Sous le règne de Louis XIV, l'augmentation du nombre de régiments menace le champ de bataille de cacophonie. Tambours, trompettes, timbales de cavalerie, hautbois et instruments des régiments étrangers se mêlent.
Lorsque Maurice de Saxe généralise le pas cadencé, le tambour marque le pied gauche. Ce rythme aide les soldats à garder la ligne et améliore la vitesse d'exécution des évolutions. L'instruction du 14 mai 1754 note les divers rythmes des batteries, et l'ordonnance du 6 mai 1755 en détermine les signaux. Le tambour-maître apparaît en 1768 et ne commande que les tambours.
Développés par la suite jusqu'à devenir des airs de marche, les thèmes recensés par le père Mersenne ont servi de base aux sonneries des ordonnances en vigueur sous Louis XV, Louis XVI et Napoléon 1er. Le code des signaux sonores est considérablement augmenté par les ordonnances royales de 1754, 1764 et 1766. Dans la cavalerie, les trompettes obéissaient au commandement verbal d'un officier.
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La Révolution française et l'essor du clairon
Lorsque la Convention dissout les musiques régimentaires en 1792, les musiciens du régiment des Gardes françaises ouvrent l'École gratuite de musique de la ville de Paris. David Buhl compose les sonneries pour trompette, en améliorant la qualité musicale des morceaux existants.
Après la révolution de 1830, le roi Louis-Phillipe fait interdire l'usage du tambour qui avait servi à ameuter la population. En 1831, les corps de troupe sont dotés de clairons, et le chef de Musique Melchior compose un répertoire complet des sonneries règlementaires pour clairon, basées sur les rythmes des batteries de tambours correspondantes. Ces sonneries pouvaient être exécutées par les tambours seuls, les clairons seuls, ou un ensemble de tambours et de clairons.
L'ordonnance du 4 mars 1831 précise le nombre de batteries et de sonneries, tout en notant l'existence de batteries et sonneries particulières à chaque régiment. Cette ordonnance marque le début de l'âge d'or de la céleustique, avec la constitution d'un répertoire considérable et l'adoption des instruments d'Adolphe Sax en 1845.
Le clairon : un instrument en quête de légitimité
Dans l'infanterie, la transmission des ordres se fait au tambour depuis le XVe siècle. Cependant, l'évolution de l'armement impose d'améliorer la mobilité des tirailleurs et de les doter d'un instrument plus maniable que le tambour. Le clairon conçu par Courtois est adopté par l'armée en 1822 pour remplacer les cornets des tirailleurs, avec les sonneries composées par Pierre Melchior. Il est généralisé à toute l'infanterie par l'ordonnance du 4 mars 1831.
Bien que le remplacement du tambour par le clairon semble logique, l'importance du tambour dans l'histoire et les traditions militaires, ainsi que son exploitation par la propagande révolutionnaire puis républicaine, vont bloquer ce changement. A leur création, les bataillons de chasseurs à pied n’ont que des clairons pour transmettre leurs signaux.
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Le combat de Sidi-Brahim, en 1845, contribue à forger les traditions des chasseurs à pied. Le clairon Guillaume Rolland du 8e bataillon de chasseurs à pied réussit à s’enfuir après sept mois de captivité, et est honoré pour son courage.
Le combat de Malakoff est aussi l’occasion de développer le mythe du clairon comme il y avait eu celui du tambour. Le clairon est mis en évidence presque à l’égal du drapeau sur le tableau d’Adolphe Yvon : la Prise de la tour de Malakoff par le général Mac-Mahon, le 8 septembre 1855.
En 1859, le colonel du 12e RI propose de supprimer les tambours et de les remplacer par les clairons. La décision impériale du 27 février 1867 remplace par un clairon un des deux tambours des compagnies d’infanterie.
Dans ses Chants du soldat, Paul Déroulède publie les paroles d’une chanson sur Le Clairon qui est interprétée par Amiati dès 1873. Après la défaite de 1870, cette chanson va beaucoup contribuer à populariser l’instrument.
Déclin et persistance des sonneries
L’adoption de nouveaux moyens de transmission (téléphone et radio) va progressivement reléguer les sonneries d’ordonnance au cérémonial où elles sont cantonnées aujourd’hui. Depuis la grande guerre, on ne charge plus au son du tambour ou du clairon.
Toutefois, les anciens de 14-18 ont conservé un souvenir ému de la sonnerie du cesser le feu du 11 novembre 1918. D'ailleurs le "clairon Sellier" devint un héros national.
La dernière sonnerie entrée dans le cérémonial officiel est la sonnerie Aux morts composée en 1932 par Pierre Dupont, chef de musique de la Garde Républicaine.
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