Nous vivons dans un univers politique dont les lois nous échappent, rendant difficile notre orientation. Cet article se penche sur le système des partis en Tunisie, en explorant sa complexité et son rôle paradoxal dans le paysage politique.
Pourquoi étudier les partis politiques en Tunisie ?
L’image souvent partagée de la situation politique tunisienne est celle d’un marché politique non concurrentiel. Bien qu’il existe des partis et un espace légal pour l’activité partisane, ils ne semblent pas jouer un rôle d’opposition politique significatif au régime en place. Cette situation, où un pouvoir autoritaire légalise mais musèle les partis, rend leur étude particulièrement intéressante pour plusieurs raisons.
Théoriquement, un pouvoir autoritaire pourrait éviter ou se passer de l’existence de partis politiques, généralement définis comme des organisations durables cherchant l’appui des citoyens pour la conquête ou l’exercice du pouvoir. On peut donc se demander pourquoi le régime tunisien a permis, depuis 1994, à travers un appareil juridique spécifique, l’entrée de partis politiques au parlement. Il est important de noter qu’il n’est pas question ici de partage du pouvoir ou de compétition pour son exercice. La Constitution tunisienne stipule que « les partis politiques contribuent à l’encadrement des citoyens en vue d’organiser leur participation à la vie politique. »
La Tunisie : Un Contexte Socio-Économique Spécifique
La Tunisie se distingue aujourd’hui comme le pays du Maghreb avec le produit national brut par habitant le plus élevé (2 267 dinars pour 1997). Son taux de croissance naturel a été ramené à 1,9 % par an. Le pays possède une classe moyenne importante, et l’État a modernisé le code du statut personnel et développé l’éducation depuis l’indépendance. Son économie s’est diversifiée, avec un taux de croissance économique annuel moyen de 4,2 % entre 1987 et 1997. L’accord de libre-échange signé en juillet 1995 avec la communauté européenne invite le pays à relever les défis de la mondialisation et à s’engager dans une politique de privatisations amorcée timidement. La Tunisie est souvent considérée, parmi les nations en voie de développement, comme un bon élève du Fonds Monétaire International.
Ces performances ne doivent pas occulter les problèmes économiques et sociaux d’un pays en voie de développement, notamment les conséquences de la « mise à niveau » et du passage à une économie plus libérale. Elles soulèvent la question de la nécessité d’une libéralisation politique. Si l’on évoque parfois le caractère "khobziste" des Tunisiens, qui profitent de la croissance économique sans vouloir remettre en question l’existence d’un État Léviathan qui se charge de régler leur vie matérielle, on peut aussi arguer que tous les Tunisiens ne sont pas touchés par les retombées positives de l’économie. De plus, pour se libéraliser, une économie nécessite une libre circulation de l’information, qui va de pair avec un pluralisme dans l’expression des idées. La violence dans l’Algérie voisine a connu une pause et ne peut plus justifier l’autoritarisme du régime. Tous ces indicateurs peuvent laisser penser que la Tunisie est « mûre » pour la démocratie.
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L'Évolution Paradoxale du Système des Partis
L’évolution du système des partis en Tunisie est paradoxale. Depuis 1956, l’espace du débat politique se rétrécit d’autant que le système progresse formellement en conformité avec un système démocratique parlementaire. La Tunisie fut le premier pays arabe à se doter d’une constitution dans la deuxième moitié du XIXe siècle (1861), mais elle fut éphémère. Il fallut attendre l’indépendance en 1956 pour que les Tunisiens se dotent d’un parlement, et plus d’un siècle - jusqu’en 1981 - pour parvenir au multipartisme. Ce n’est qu’en 1994 que le parlement vit entrer en son sein des partis politiques d’opposition.
Pourtant, à l’aube du XXIe siècle, l’état du marché politique laisse penser que ces partis sont inutiles à un éventuel processus de démocratisation. Face au tout puissant parti du Rassemblement constitutionnel démocratique, ils ne jouent qu’un rôle formel et n’interviennent que très faiblement dans le débat public. La contestation vient d’ailleurs, affrontée par l’État tunisien bien loin de la sphère parlementaire, dans la rue et l’espace public. D’abord dans son bras de fer avec la gauche dans les années 1970, puis dans ses relations ambiguës mais très dures avec l’islamisme, et enfin, depuis la deuxième moitié des années 1990, dans un face-à-face avec les groupes, associations non gouvernementales, individualités, issus d’une société civile fragilisée.
Cette contestation, non institutionnalisée, fragmentée, faible, mais innovatrice, s’intègre au sein de nouvelles générations de la politique. Elle trouve son origine et son premier espace d’expression en Tunisie même, mais ne pourrait y survivre sans apport extérieur. C’est au sein de réseaux transnationaux qu’elle trouve ses relais : elle naît en deçà des structures institutionnelles et investit des réseaux qui les transcendent. Relayée par les médias étrangers, arabes ou occidentaux, comme par la toile mondiale de l’internet, elle s’insère dans un espace globalisé qui lui permet de contourner la censure de l’État tunisien et de faire entendre sa voix à l’intérieur comme à l’extérieur.
Aujourd’hui présents au parlement, les partis politiques n’ont jamais été aussi utiles au gouvernement et inutiles à l’opposition. Cette contradiction s’explique par le rôle de vitrine symbolique intérieure et extérieure que joue le système partisan tunisien. La fin du monopartisme, qui se traduit par la présence de partis politiques d’opposition au sein de l’assemblée tunisienne depuis 1994, démontre le tour de force accompli par le régime de Ben Ali, un tour de force qui se réalise sur un mode strictement symbolique. Le fondateur de l’ère du « renouveau » en 1987, voulant officiellement rompre avec le dispositif politique mis en place sous Bourguiba, aura dans les faits amélioré le fonctionnement du système mis en place par son prédécesseur. Il aura à la fois annihilé tout signe d’opposition ouverte de la part des islamistes à l’intérieur du pays, affaibli les partis d’opposition par une politique de division et de répression, tout en produisant les symboles de la libéralisation politique en permettant à l’opposition d’exister, même marginalement, au sein de l’assemblée nationale. Les signes superficiels de démocratisation accompagnent une politique de type autoritaire qui peut accorder un espace d’expression aux partis d’opposition tant que ceux-ci ne remettent pas en cause l’hégémonie du parti au pouvoir.
Le système politique bourguibien aura ainsi acquis une existence autonome. Le départ du "combattant suprême" du pouvoir en novembre 1987 n’aura pas fondamentalement modifié la vie politique, qui reste, pour la plupart des Tunisiens, conçue sur le mode d’un spectacle auquel la participation reste difficile. Sur ce plan, il faut souligner la continuité entre le régime bourguibien et celui de Ben Ali. Si celui-ci est sévèrement critiqué à l’extérieur pour sa politique répressive et non conforme aux droits de l’homme, il ne faut pas oublier que le régime bourguibien fut lui aussi, en son temps, avec d’autres méthodes, et d’autres institutions à son service, un régime répressif et autoritaire. La différence essentielle entre les deux périodes vient d’ailleurs.
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Genèse de l'Opposition : Du Parti Unique au Multipartisme Contrôlé
Cette évolution paradoxale se manifeste à travers la naissance du Parti socialiste destourien sous la houlette d’Habib Bourguiba, qui a marqué de son empreinte la vie politique tunisienne. Malgré la présence d’un régime autoritaire depuis le milieu des années 1950, la compétition pour le pouvoir reste présente de manière intermittente, mais ne s’exprime pas toujours par la concurrence entre partis politiques légalement reconnus et armés de moyens conséquents.
Au sein même du parti destourien, d’inévitables divergences ont permis l’émergence d’oppositions internes qui se sont progressivement muées en oppositions externes et partisanes. Mise à part l’étroite opposition communiste et une partie de l’extrême gauche tunisienne, l’opposition libérale (Mouvement des démocrates socialistes) et unioniste populaire (Mouvement de l’unité populaire puis Parti de l’unité populaire) tirent leurs origines du parti fondé par Bourguiba.
Sous la présidence du "combattant suprême", on observe la constitution lente d’une opposition politique issue du parti unique entre le milieu et la fin des années 1970, et le retour des partis de gauche dans les années 1980, ainsi que les quasi-partis dont les liens avec les partis politiques furent importants (organisations syndicales et mouvements de défense des droits de l’homme). Autre organisation politique essentielle dans la période Bourguiba, qui ne fut pourtant jamais définie comme parti : le mouvement islamiste.
L’échec même des politiques mises en place par les élites dirigeantes du couple État-parti a produit dès la fin des années 1960 une contestation qui n’est pas issue originellement des rangs du parti au pouvoir. Elle a pris essentiellement la forme d’un mouvement islamiste qui a cherché à se constituer en parti de masse mais n’en a jamais obtenu le droit. Son activité et ses rapports avec les divers gouvernements tunisiens sont essentiels pour comprendre l’état actuel du marché politique tunisien.
Après le 7 novembre 1987, Ben Ali a redessiné le système des partis à travers un appareillage juridique symboliquement performatif, mais qui reste lettre morte dans les faits.
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Le Néo-Destour : Aux Origines du Parti Nationaliste
Avant l’indépendance, le Néo-Destour se définit comme un parti nationaliste dont le but est de mettre fin au protectorat de la France sur la Tunisie. Il n’existe alors pas de système parlementaire qui puisse offrir un cadre formel et légal d’expression au parti qui, fondé le 2 mars 1934, présidera pendant plus de quarante ans aux destinées de la Tunisie. L’organisation du Néo-Destour reprend l’appareil de parti du vieux Destour, créé en 1920 autour d’un groupe peu structuré qui réunit majoritairement des commerçants de la classe bourgeoise tunisoise, des artisans et des oulémas.
Premier parti de masse tunisien, l’ancien Destour reste « islamique, traditionaliste, socialement réactionnaire et inflexible », comparé au Néo-Destour qui sera « occidental, laïque, progressiste, socialement révolutionnaire et flexible ». Le vieux Destour, qui par son nom reprend explicitement l’idéal constitutionnel, appelle à des réformes politiques encore modestes, mais ses éléments les plus jeunes, qui créent le Néo-Destour, y expriment la revendication radicale d’une indépendance politique vis-à-vis de la France.
Souvent réprimé par le pouvoir colonial, le Néo-Destour n’a pas d’existence légale, et il est tout juste parfois toléré. Pourtant, sa structure et les liens qu’il entretient avec les organisations syndicales font déjà de lui un parti efficace. Celui qui va s’imposer comme son leader, Habib Bourguiba, n’est pas issu des anciennes familles de la bourgeoisie tunisoise. Celles-ci ont produit beaucoup des membres du vieux Destour et méprisent ce petit provincial qui fait son entrée en politique en intégrant le parti en 1922.
Né en 1903 à Monastir, fils d’un lieutenant de la garde beylicale, il fait une partie de ses études au collège Sadiki. La majorité des militants, originaires - comme lui - de la côte sahélienne, reçoivent une formation semblable à celle de Bourguiba : issus du collège Sadiki, ils poursuivent la plupart du temps leurs études en France, accédant ainsi à un cursus d’éducation moderne. À Paris, où il étudie dans la seconde moitié des années 1920 le droit et la science politique, Bourguiba prend contact avec la gauche et devient un ami intime du Dr. Materi, ancien militant du Parti communiste français qui allait être le premier président du Néo-Destour.
En mars 1934, le Néo-Destour est fondé et rejette la vieille garde de l’ancien Destour, représentée intellectuellement par un cheikh de la Zitouna, Abdelaziz Thaalbi, auquel s’oppose violemment la jeune génération de militants. La majorité du soutien du parti provient déjà des villes de la côte et des villages du Sahel plutôt que de la capitale, de ses vieilles familles et de ses oulémas. Ainsi, le village de Ksar Hellal fut le lieu du premier congrès du Néo-Destour en 1934. L’élite provinciale deviendra le principal élément de soutien au Néo-Destour, mais le parti ralliera aussi progressivement les éléments traditionnels et appauvris de la capitale que la faction plus dure représentée par Salah Ben Youssef avait dans un premier temps attirés. Le Néo-Destour est donc la première organisation politique à s’ouvrir aux Tunisiens de toutes les régions et de tous les groupes sociaux. Si le jeune et brillant avocat et journaliste Habib Bourguiba en est le leader, le pouvoir est à l’origine distribué au sein d’un cercle assez large. Les dix années que Bourguiba passe en prison entre 1934 et 1955, et la répression dont fait l’objet le Néo-Destour à cette époque, forcent à cette distribution non restreinte du pouvoir au sein du parti.
Bourguiba et l'Élimination de l'Opposition Interne
Dès l’indépendance, Bourguiba prend contrôle du parti et le purge des sympathisants yousséfistes, après avoir étouffé une contestation qui aurait pu lui coûter le pouvoir. Salah Ben Youssef, un jeune avocat originaire de l’île de Djerba, joue un rôle important au sein du parti. Lorsque Bourguiba s’exile pour le Caire en 1945, Ben Youssef dirige le parti avec Mongi Slim. C’est grâce aux relations qu’il entretient avec la classe commerçante djerbienne qu’il met alors sur pied les organisations syndicales de commerçants et d’agriculteurs. Mais Bourguiba, président du parti, et Ben Youssef, son secrétaire général, s’opposent sur la marche à suivre pour accéder à l’indépendance : à la fin des années 1940, la guerre entre les deux hommes n’a pas éclaté au grand jour et se révèlera à l’occasion des négociations sur le statut du pays avec la France. Les Français favorisent l’option plus modérée et pragmatique de Bourguiba, qui parvient à prendre progressivement contrôle du parti après son retour…
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